Aller passer quelques jours à Bruxelles pour la sortie du Tintin de Spielberg était une belle occasion pour se replonger dans l’oeuvre d’Hergé.

En plus d’avoir parcouru la ville en quête de lieux Tintin (dont la fameuse place où il achète la Licorne), nous avons pu visiter le Musée Hergé situé à Louvain la Neuve. Riche, très interactif pour le visiteur, il mérite le coup d’œil.

 

Ce fut aussi l’occasion d’y rencontrer deux éminents spécialistes de l’oeuvre de Hergé et de leur poser des questions.

Le premier est Bernard Tordeur, chargé des Archives chez Moulinsart et proche de Bob de Moor, il baigne en permanence dans les dessins, les esquisses, les documents inédits pour le grand public. Avec lui, on a parlé technique, ligne claire, et inachevés.
Le second est Philippe Goddin. Considéré comme l’un des plus grands spécialistes d’Hergé, il est l’auteur de l’encyclopédie en 7 volumes “Hergé, chronologie d’une oeuvre”. On a forcément parlé du dessinateur de Tintin ensemble au cours d’une table ronde.

 

BERNARD TORDEUR

Qu’est ce qui explique la popularité de Tintin ? Les dessins ? L’histoire ?
Je crois que c’est un tout. L’univers, la force de la création d’un univers un peu à la Balzac -La Comédie Humaine, les aventures, les voyages autour du monde, tout ça fait que … sans oublier des personnages mythiques, du niveau d’un Don Quichotte.

Est ce qu’on peut faire un parallèle entre le coté révolutionnaire du film Tintin et l’oeuvre d’Hergé ? Est ce qu’il a en son temps révolutionné la bande dessinée ?
C’est peut-être beaucoup dire mais il a inventé un style. Il n’était pas le premier, il y avait Alain Saint-Ogan avant lui [le créateur de Zig & Puce, 1925], qu’il a rencontré et à qui il a montré ses dessins. Il y avait aussi des Américains dont Hergé avait entendu parler comme Geo McManus [La Famille Illico, 1913]. Mais il a peaufiné un style qui a fait école et qui est extrêmement fort par sa clarté (même si le terme ligne claire est venu plus tard). Tout le monde peut lire Tintin. Quand on analyse des planches, c’est du cinéma. Fixe, mais c’est du cinéma.

On sent le dynamisme dans les cases d’Hergé. On voit le mouvement. Et dans le film, ça se traduit par les mouvements presque ininterrompus de la caméra…
Oui, Hergé ne gardait que le plan qui comptait pour le récit. On pourrait s’amuser à reconstituer les cases précédentes.

On peut évoquer les deux cases parfaites, donc celle d’Haddock débarquant sur une plage…
Oui, vous avez raison. Il y a plusieurs mouvements dans une seule case. On peut aussi évoquer une case du Crabe où on voit des Berbères se lever et fuir. Non seulement on voit le mouvement, mais on a l’impression de voir un seul personnage.

Est ce que dans la bande dessinée actuelle, il y a des auteurs qui pourraient être qualifiés d’héritier d’Hergé ?
Beaucoup moins qu’il y a 20 ou 30 ans. A l’époque j’aurai pensé à Floc’h, Joost Swart, quelques Hollandais, Chaland en France. Et l’école de Marcinelle aussi. Mais tout ça se recoupe un peu.
Aujourd’hui je ne vois pas tellement de gens qui vont dans cette direction, sauf peut-être Emile Bravo. Mais Hergé lui-même n’imaginait pas à l’époque qu’on reprendrait son style, qu’on “l’imiterait”.
Mais la ligne claire est un style intemporel, on y reviendra surement.

Dans le film, il y a pas mal de changements scénaristiques pour notamment inclure la rencontre Tintin/Haddock dans l’histoire. Qu’en aurait pensé Hergé ?
Je crois qu’il aurait laissé faire. C’est ce qu’il avait plus ou moins laissé entendre il y a 30 ans quand les choses se sont mises en route la première fois. Il était prêt à faire des concessions par rapport à l’adaptation stricto-senso d’une aventure de Tintin. C’était inévitable, c’est une adaptation et pas la transposition d’un album.

Mais “des concessions”, ça ne veut pas dire qu’il aurait aimé le résultat final
Peut-être pas …

Il n’avait pas forcément apprécié Les Oranges Bleues et le Mystère de la Toison d’Or
Certes pas mais c’était différent : c’était deux scénarios originaux qu’il n’avait pas écrit et il a eu peu à dire. Mais cela dit, j’ai étudié les synopsis de ces deux films que nous avons dans les archives il n’y a pas longtemps pour un bouquin sur le cinéma et on y trouve quand même beaucoup de ces annotations. Il est pas mal intervenu.
Il ne faut pas comparer Spielberg et les deux films en question qui lui ont échappé dans une certaine mesure.

Dans le musée Hergé, on peut voir des planches d’albums inachevés : le Thermozéro et Un Jour dans un Aéroport. Qu’est ce qui fait que ces deux albums n’ont jamais vu le jour, du moins achevé ?
Commençons par le Thermozéro. Un peu comme pour les films, l’histoire n’était pas de lui. Elle était de Greg. Un excellent scénario probablement trop proche de l’Affaire Tournesol, avec du suspens, de l’espionnage. La version officielle, c’est qu’il ne se sentait pas à l’aise dans une histoire de quelqu’un d’autre. Et c’est dommage parce que les huit crayonnés existant étaient prometteurs.

Est-ce que ça veut dire que vous avez suffisamment de documents pour publier quelque chose ?
Oui ! Avant les crayonnés qui sont très avancés et permettaient de passer à la planche encrée, on a beaucoup de découpages sur format A4. C’est vraiment superbe, l’histoire va à toute vitesse, parfois les bulles sont remplies… On aurait pu confier ça à un Jacques Martin ou un Bob de Moor, ça aurait donné quelque chose de phénoménal.

Et vous n’avez jamais songé à publier les brouillons ?
Ca se fera peut-être un jour avec le Thermozéro… On a quand même 150 pages de découpage, du Hergé pur.

Et Un Jour dans un Aéroport ?
C’est juste un début d’histoire. On n’a que quelques croquis, des idées sur papiers… On a beaucoup sur l’Alph-Art, plus que ce qui a été publié.

Et l’Alph-Art ? Pourquoi ne pas avoir publié plus de documents ?
Ça viendra. L’idée est envisageable mais tout ça est compliqué à mettre en place. Il faut surement attendre encore un peu, la seconde édition n’est sortie qu’il n’y a peu d’années. Il y en a en plus beaucoup de notes, plusieurs versions des pages publiées. Au niveau fabrication de l’histoire, c’est un vrai document !
Ce qui est sorti est quand même le principal.

Hergé publiait Tintin dans un journal dirigé par des prêtres catholiques. Est-ce qu’il aurait modifié ses histoires s’il avait eu la possibilité de le faire ? Jacobs avait dit qu’il aurait mis plus de femmes dans Blake et Mortimer s’il avait pu.
Il ne s’est jamais expliqué là dessus. Il a été beaucoup attaqué sur le sujet, mais il s’est toujours défendu en disant que ses histoires étaient pour les enfants. Il en est resté là. La Castafiore n’est qu’une caricature comme tous ses personnages. Je crois qu’il ne s’est jamais vraiment posé la question.

Est-ce que Hergé avait un album préféré parmi les siens ?
Tintin au Tibet.

Que lisait Hergé comme confrères, comme bandes dessinées ?
Il ne lisait pas beaucoup de bande dessinées, mais on peut citer Franquin, Schultz (Peanuts), Jacobs mais c’était un ami. Tardi aussi, Cuvelier qu’il admirait pour le dessin et Macherot.

 

 

PHILIPPE GODDIN

Qu’est ce qui explique le succès de Tintin ?
Il y a de l’humour, un équilibre dans le dessin et la présentation, du suspens, de l’aventure, de l’exotisme même à une période où il n’y avait pas la télévision. Ca explique le succès de Tintin.

Expliquez nous la Ligne Claire vous qui avez été professeur de dessin…
C’est un terme inventé par Joost Swart à l’occasion d’une expo à Rotterdam et du vivant de Hergé. Il a donné ce titre pour qualifier le style notamment de Hergé. Ca fait penser au dessin, mais pas seulement : c’est une direction, une impulsion, limpide, lisible. Le sens des deux mots représente bien la vision de Hergé : faire des choses compréhensibles, lisibles. Ca attrait au dessin, à l’organisation d’une page, à l’écoulement naturel d’une image à l’autre mais aussi une grande clarté des scénarios. Ca recouvre aussi sa manière d’envisager de le coloriage…
C’est un ensemble, une clarté de forme, de dessin, mais aussi morale. C’est peut être aussi une vision claire du monde. Hergé était intéressé par ce qui se passait autour de lui.

Une vision claire dans quel sens ?
Pas simpliste. C’est une vision qui a évolué. Tintin est parti à l’aventure plein de préjugés, même si Hergé voulait surtout s’amuser. C’était du divertissement. Mais il est devenu autre chose. Hergé s’est ouvert, Tintin aussi. Il a lu plein de choses, de la philosophie. Sur la fin de sa vie, il était un peu débusé. Il a même été un peu dépressif, sans parler de la maladie à la fin.
Dans Tintin et les Picaros, il montre que le dictateur change mais pas les peuples opprimés.

Au des éléments que vous venez de citer, est ce qu’on peut dire que Hergé a permis à la bande dessinée de faire un bond en avant ?
Moi j’en suis convaincu. Hergé a commencé tôt, Tintin est né en 1929. En Europe, à cette époque-là, il n’y avait pas grand chose contrairement aux USA. C’était de l’illustration avec des textes en dessous. Hergé a donc appris sur le tas, créant des choses au jour le jour comme les bulles. Il a petit à petit édifier une sorte de grammaire.
A la fin des années 30, il regardait les autres et il y voyait son influence. Il commençait à faire école. Il a ouvert une voie qui a permis à la BD d’évoluer considérablement, même après sa mort.
Sur la fin de sa vie, beaucoup d’auteurs se référaient à lui, n’osant pas prendre le contre pieds.

Hergé a beaucoup emprunté au cinéma, d’une certaine manière…
Hergé était très cinéphile. Il a sûrement vu les premiers films du temps du muet sur les genoux de sa maman. Il était fasciné par le rythme, le montage, les plans. Surement inconsciemment au début.
Si on prend Tintin en Amérique version noir et blanc (1932), certains plans sont des images de cinéma. Ce sera adoucit après : moins de gros plans par exemple. Mais il y aura toujours de variations de plans, des ellipses. Il mêlera des actions : dans Tintin en Amérique, quand il est ligoté sur les voix, on voit un plan sur le héros, un sur la locomotive, un plan sur Tintin, les freins… C’est du cinéma !

Quel rapport Hergé entretenait avec son personnage ? Conan Doyle n’a pas toujours apprécié Sherlock Holmes
Dans la biographie que j’ai publié en 2007 [Hergé Ligne de Vie], j’ai commencé par une lettre poignante que Hergé écrit à un ami et confident dans lequel il dit qu’il ne croit plus en rien, qu’il n’a plus envie de continuer Tintin.
Il se reprendra par la suite mais à un moment donné, il était dépressif, surmené. Il a souffert comme tout le monde. Mais à un moment donné il s’est éloigné, autour de 1948, un peu après le Temple du Soleil.
Certains albums ont pris du temps : La Lune est parue dans le journal Tintin entre 1950 et 1954.

Il s’est d’autant plus repris qu’il a fait juste ensuite Tintin au Tibet, un immense album et probablement l’album le plus intime…
Le plus introspectif, le plus épuré oui. Hergé souffrait à ce moment-là de problèmes conjugaux. Il était tombé amoureux d’une femme plus jeune après 25 ans de mariage. Il n’avait pas envie de mener une double vie ou d’être malhonnête.
Il a eu l’intention d’aller voir un psychanalyste à Zurich mais il ne l’a vu qu’une fois : l’homme lui dit de tout à arrêter. Or, à ce moment-là, Hergé avait déjà publié plus de la moitié de Tintin au Tibet. Mais il était trop près de la sortie pour abandonner et c’est sans doute cela qui l’a sauvé. A la même période, il a quitté son épouse et s’est installé avec Fanny.

Il y a eu d’autres albums qui ont été interrompu ou qui ont failli l’être ?
Pour d’autres raisons, il y a eu Tintin au Pays de l’Or Noir commencé en 1939 et interrompu pendant la guerre. Hergé était exempté donc il s’est exilé. Puis au bout de deux mois, il s’est remis au travail.
Là, il aurait pu reprendre L’Or Noir mais il a préféré accepter une proposition du journal Le Soir, journal comme tous à l’époque dirigé par l’occupant et auquel Hergé n’a pas donné de gages, il voulait juste faire des histoires.
Il a alors décidé de ne pas reprendre l’Or Noir, à cause de son sujet évoquant la guerre et le pétrole et a préféré créer Haddock et faire le Crabe aux Pinces d’Or.
Et c’est après 1948 qu’il a eu le choix entre un scénario pas encore finalisé qui devait emmener Tintin sur la Lune et reprendre l’histoire de l’Or Noir, qu’il a repris depuis le début.

Comment se faisait le choix des pays dans les aventures de Tintin ? Et qu’est ce qui venait en premier ? Le pays ou l’histoire ?
Un peu des deux. Il voulait surtout se démarquer des précédents. C’est pourquoi il a refusé de renvoyer Tintin dans l’espace.
Chaque voyage de Tintin est une motivation différente. Le Sceptre d’Ottokar dans les Balkans est une histoire très contemporaine, de complot politique. L’Oreille Cassée juste avant n’a rien à voir. Et beaucoup plus tard, il fera Les Bijoux de la Castafiore, album dans lequel il ne se passe rien.
On peut aussi évoquer Coke en Stock qu’il a la fantaisie de faire commencer par le mot “fin”…

Hergé n’a jamais voulu céder son personnage…
Il avait le sentiment que Tintin était ses tripes et son cerveau. Même si ses propres collaborateurs avaient repris le personnage, ça n’aurait pas fonctionné.
Peut-être croyait-il aussi car modeste que plus personne ne parlerait de Tintin après sa mort. Il ne se rendait pas vraiment compte d’avoir créé une oeuvre fondamentale. Son travail équivaut à celui d’un Chaplin, d’un Molière, d’un Hitchcock, de Shakespeare. Je pense que c’est une oeuvre qui restera car intemporelle et pleine de fond.

Images © Hergé/Moulinsart

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