« Quiconque ose défier la puissance de Zeus doit être puni. Tu erreras désormais dans un monde inconnu. »
Homère a écrit l’Odyssée il y a plus de 2500 ans. Le récit épique est un des piliers fondateurs de la littérature, inspirant d’innombrables auteurs et autrices. George Meliès s’en est inspiré dès 1905 pour L’Ile de Calypso. Kirk Douglas a incarné Ulysse, le héros de l’aventure appelé Odysseus en grec en 1954. O’Brother – oui, le film avec George Clooney – en est une réinvention. Enfin, tout le monde connait la transposition futuriste de Jean Chalopin, Nina Wolmark et Bernard Deyriès : Ulysse 31.
La Guerre de Troie a eu lieu. L’armée d’Agamemnon a envahi la ville grâce au subterfuge imaginé par Ulysse, roi d’Ithaque. Les Troyens ont laissé entrer dans leur imprenable forteresse un cheval en bois dans lequel se sont cachés des soldats. La guerre finie, Ulysse et ses compagnons veulent rentrer. Mais ils vont mettre en colère les dieux, violant « la loi de Zeus » (qui consiste à offrir l’hospitalité à tout le monde, au cas où le visiteur de passage serait un dieu déguisé). Le héros grec va chercher le chemin de sa maison alors que là-bas des intrigues de cour se dessinent pour prendre sa place. Ce voyage, semé d’embuches fantastiques, sera l’occasion d’un voyage intérieur.

Christopher Nolan applique à l’Odyssée ses habitudes de réalisateurs et ses obsessions thématiques. Le récit n’est donc pas chronologique : il suit aussi bien Ulysse, alors auprès Calypso, qui se souvient petit à petit des évènements de son passé, que Telemaque. Le fils est part en quête du père, persuadé qu’il est vivant. La chronologie des évènements est chamboulée et les points de vue sont multiples. Pourtant, la narration est absolument limpide.
Un montage déconstruit donc mais jamais désordonné et une réalisation aux petits oignons. Cadres impeccables, sens du rythme, scènes d’action bien troussées. L’Odyssée nous ramène à un Christopher Nolan en grande forme. L’auteur de ces lignes a vu le film dans une salle de cinéma standard mais nul doute que certaines séquences en Imax doivent être encore plus spectaculaires. Le tout est emballé par des acteurs – environ tout Hollywood – impeccablement dirigés.
Mais Nolan y applique ses obsessions, à commencer par son fameux souci de réalisme. Peut-on être réaliste quand on raconte un mythe aux accents divins, où la magie se mêlent aux créatures fantastiques ? C’est ici que le bât blesse puisque tout ne fonctionne pas. Certaines haltes du voyage d’Ulysse sont ridicules (les sirènes, oulah…) et d’autres manquent tout simplement de magie. Les Dieux sont évoqués mais jamais montrés et chaque fois que le récit frôle avec le fantastique, il cherche à l’esquiver. Ca passe pour le Cyclope ou Circé. Ca casse pour le monstre de Scylla, qu’on aurait aimé voir pleinement assumé.

On ne comprend pas non plus certains choix. Pourquoi avoir voulu vraiment tourner dans les îles grecques et les lieux les plus proches du récit d’Homère pour coller avec une forme d’historicité tout en faisant n’importe quoi avec les costumes ? Pourquoi avoir insisté pour poser des caméras dans de vrais temples grecs mais désormais vieux de plus de 2000 ans (et donc pas du tout dans l’état où ils devraient être).
Le parcours d’Ulysse, aussi bien intérieur qu’extérieur, les PTSD qu’il ramène avec lui de la Guerre de Troie et sa remise en question du monde dans lequel il vit résonnent avec le monde moderne. Christopher Nolan détourne légèrement le personnage d’Homère pour nous offrir un miroir. Le cinéaste aussi peut se voir en lui. L’Odyssée a d’ailleurs tout du film de fin d’étape, celui qui laisse penser que le réalisateur pourrait faire désormais différemment, lui aussi.
Mis en musique avec brio par Ludwig Göransson, L’Odyssée de Christopher Nolan est à la fois un grand film sur bien des niveaux et un long métrage trop gris, trop froid par bien des aspects (littéralement aussi, merci la photo d’Hoyte van Hoytema). On attend désormais du réalisateur qu’il fasse comme le héros homérique : qu’il accepte le monde moderne, tout en navigant vers le soleil.
L’Odyssée, de Christopher Nolan – Sortie en salles le 15 juillet 2026
