Après un petit compte-rendu sur le festival d’Angoulême version 2018, voici la première de trois interviews réalisées en exclusivité pour Cloneweb. Cette année, nous avons choisi de mettre en avant des pointures, des kadors, auteurs qui savent faire bouger les lignes de leur art.

On commence avec le talentueux Pascal Jousselin , le créateur du seul véritable super-héros de la bande dessinée : Imbattable. Outre sa nomination à Angoulême, dans la catégorie jeunesse, cet album constitue un brillant exercice de style sur les codes du médium (le pouvoir d’Imbattable consiste notamment à pouvoir passer d’une case à l’autre, prenant ainsi de court tous ses adversaires !) et il constitue un indispensable délicieux pour tout lecteur averti.

Rencontre.

 

Bonjour Pascal, tout d’abord, quel bilan tirez-vous de 2017 ?
Un bilan très bon. J’ai eu beaucoup de chance. J’ai publié un album, Imbattable, qui est un recueil de planches que je publiais dans Spirou depuis 2013. L’accueil a globalement été bon, autant du public que des professionnels.

Je pense aussi au numéro spécial de Spirou, l’enquête sur le pingouin…
Oui, c’était aussi une grosse actualité. Je suis un collaborateur régulier de Spirou et j’ai eu la chance qu’ils me fassent rapidement confiance et qu’ils me proposent des projets particuliers comme ce numéro spécial que j’ai chapeauté.

A propos de la résolution de l’enquête de ce numéro, est-ce que vous avez eu un retour des lecteurs qui ont pu être déstabilisés ?
Non, je n’ai pas eu de retour ni de mail d’insultes. Pour expliquer à vos lecteurs, c’est un numéro spécial du journal avec une enquête à la Agatha Christie. Spirou, Fantasio et Seccotine arrivaient sur une île, un méfait était commis et Ils devaient trouver le coupable avant minuit. Le lecteur un peu curieux pouvait trouver le coupable en remontant les indices disséminés dans le journal, les autres rubriques… et le faire avant Spirou, sachant que le dernier épisode a dévoilé le pot aux roses. Mais, comme dans un mauvais et interminable film américain, le dernier numéro dévoilait le coupable et ajoutait un twist disant que c’était en fait plus compliqué que ça.

En faisant ce numéro, on se doutait que les lecteurs allaient lire différemment l’histoire. Ils iraient chercher la petite bête. Et les lecteurs ont anticipé des incohérences, des cas de figures qu’on n’avait pas relevés alors qu’on a essayé de penser à tout.

Quelles sont vos relations avec Dupuis ? Est-ce qu’ils vous ont donné d’autres projets, d’autres numéros spéciaux du journal de Spirou ?
On a commencé en 2013 avec Imbattable. Je leur avais envoyé deux planches. Les choses se sont passées rapidement. J’ai été recruté par Lewis Trondheim pour rejoindre l’atelier Mastondonte puis j’ai participé à un premier numéro spécial, Fantasio a disparu. C’était une sorte « d’aventure dont vous êtes le héros » où on laissait un choix au lecteur tous les 2-3 strips. J’avais scénarisé l’ensemble (71 strips au total !).

Les deux numéros spéciaux sont des propositions du rédac’ chef, ce sont eux qui sont venus vers moi.
Dupuis m’a proposé des choses mais ils sont plus demandeurs que ce que je peux produire, donc tout va bien. Toutefois, il faut préciser que l’idée du « numéro enquête » vient des lecteurs eux-mêmes. L’idée nous a plu et moi, j’ai pensé qu’il fallait y aller à fond, en envahissant l’intégralité du journal.

Pour réaliser Imbattable, est-ce que vous avez relu des gens qui ont déjà joué avec les codes comme Windsor McCay, Fred ou Marc-Antoine Mathieu ?
Non, mais Imbattable n’existerait pas sans les auteurs qui ont joué avec le langage. Windsor McCay mais aussi Hergé qui faisait des histoires de Quick & Flupke dans les années 30 où ils se cognaient sur les bords des cases. Gotlib en jouait aussi. Je me rappelle bien d’avoir été marqué par Marc Antoine Mathieu quand j’étais au lycée.

J’estime que je n’invente pas grand-chose avec Imbattable. Ce qui m’amuse, c’est de l’intégrer dans un univers d’humour franco-belge, avec un personnage qui aurait ce pouvoir.

C’était un vieux projet ou vous l’avez fait maintenant parce que vous pensiez qu’il fallait une certaine maturité ?
Je ne sais pas. Je n’avais envoyé que deux planches à Spirou, dont une seulement storyboardée. Je les ai faites sans réfléchir. C’est seulement une fois que Spirou m’a proposé plus de planches que j’ai commencé à y songer, pensant faire dix planches et avoir fait le tour du sujet. Je me suis rendu compte que ça ouvrait beaucoup plus de possibilités que ce que j’avais imaginé. J’avais plein de choses sur laquelle jouer, d’autres spécificités de la bande dessinée, en intégrant d’autres personnages à pouvoirs dans la même ambiance. J’ai aussi demandé à pouvoir faire des histoires à pagination variable pour pouvoir développer certaines idées. Petit à petit on s’est rendu compte que je pouvais remplir un album et là j’en suis à une centaine de pages.

Vous avez prévu une durée de vie courte ? Est-ce que vos collègues vous donnent des idées ?
C’est une question qui revient souvent, les collègues, mais pas tant que ça. Pour la durée de vie, je me laisse porter par les idées. Je m’arrêterai si je m’estime avoir fait le tour de la question. Je note régulièrement des idées, des choses que je n’ai pas encore eu le temps de faire. La difficulté, au-delà des astuces, est de trouver une manière intéressante de raconter. C’est un univers particulier, qui est devenu très codifié. Par exemple si j’ajoute un personnage, il faut qu’il s’intègre bien à l’univers en place.

Par exemple, dans le tome 1, il y a un personnage qui a le pouvoir de rendre ses bulles physiques quand il est énervé comme Hulk. Il peut s’en servir pour frapper des gens. Je dois me demander ce que ce pouvoir-là permet, et je ne sais pas si je pourrais réutiliser le personnage, alors je dois en profiter. Même chose avec un procédé, comme un trou dans une page par exemple. Comme je ne veux les utiliser qu’une fois, il faut les exploiter pleinement.

Est-ce qu’on pourrait imaginer qu’Imbattable voyage et que vous jouiez avec d’autres codes, comme ceux du manga s’il allait au Japon ? Des cases inclinées, des symboles, des traits pour les expressions…
La question s’est posée sur la « Mystérieuse Madame » où on joue sur le sens de lecture (on reste vague pour ne pas spoiler). J’ai songé à un sens de lecture manga. Mais je ne peux pas trop changer les codes de ma série. Et puis ça me semblait trop difficile à gérer et ça créerait trop de différences entre les personnages (les Japonais et les Européens) et c’est à l’opposé de mes convictions. Donc plutôt non, en fait.

Et est-ce que vous pourriez introduire un personnage qui, tant qu’à jouer avec les codes, briserait le quatrième mur pour interagir avec le dessinateur ?
Le problème du quatrième mur, dans le cas d’Imbattable, c’est un peu délicat… Le héros d’Imbattable a conscience d’être dans une bande dessinée mais il n’a pas conscience d’en être le héros. Le personnage a la possibilité de voir toutes les cases de l’histoire mais il ne sait pas qu’il est dans un livre. S’il brisait le mur, ça sous-entendrait qu’il sait qu’il n’est qu’une marionnette dirigée par un auteur. Il déprimerait !

Est-ce que vous n’avez pas voulu créer un super héros inadaptable au cinéma ?
Si ! Ce n’était pas par ras le bol des adaptations. Mais moi qui fait de la bande dessinée, ce qui m’intéresse, c’est sa spécificité, ce qui fait que la bande dessinée. Ce n’est ni un storyboard de cinéma ni un texte illustré. On ne fait pas de la BD parce qu’on n’a pas les moyens de faire un film. De là, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose qui ne peut que se faire en BD. Imbattable ne peut exister sous aucune autre forme, sinon il n’aurait plus de pouvoirs. Donc, oui, par définition. Même le format numérique pose problème sur certaines aventures.

Je n’étais pas plus lecteur que ça de BD de super héros. C’est venu parce que, par réflexe, quand quelqu’un a un pouvoir on en fait un super héros. J’aime bien aller sur des terrains que je ne maitrise pas. Quand j’ai fait Michel Swing avec Brüno, je n’y connaissais rien en course automobile. Je ne lisais pas Michel Vaillant.

Une question un peu technique : Pourquoi avoir choisi la couleur jaune pour le costume ?
C’est une bonne question ! Ça a commencé avec des gags en une planche, dans lesquelles Imbattable passe d’une case à l’autre, en toute liberté. Des cases où il doit absolument faire la même taille de l’une à l’autre. Et je voulais qu’on voit le mouvement de cette tâche jaune et noire dans la planche. Je voulais que ça soit super fluide. Je trace mes cases à la règle, je fais tout pour que rien ne perturbe la lecture. Le jaune et noir, c’est pour que ça soit la première chose qu’on voit sur la page.

J’ai l’impression que Dupuis a fait un classique d’Imbattable. Est-ce que vous le percevez comme un personnage très bien installé ?
J’ai eu la chance que Dupuis choisisse de faire d’Imbattable un peu leur mascotte d’Angoulême 2018 avec un Fauve à ses couleurs. Depuis 2013, on a rapidement eu des retours de lecteurs et d’auteurs et on a aussi rapidement de faire un album.
Après ce n’est quand même pas un classique, c’est seulement une BD très bien accueillie. N’exagérons rien.

La sortie de l’album, c’est un coup de frein dans votre travail ? De la promo obligatoire ? C’est une fierté ?
La prépublication crée une particularité quand l’album sort. Le personnage existait déjà dans Spirou et il est paru dans des petits recueils. Au fur et à mesure que j’avançais, le public avait donc les planches. Ce qui n’arrive pas quand on sort un album normalement. C’est plus un recueil, la sensation n’est pas la même qu’un album isolé. Je suis content que ça sorte, vu que le marché du livre est une loterie incroyable. Le seul pouvoir qu’on a en tant qu’auteur, c’est de faire le maximum pour être content du résultat.

La nomination à Angoulême, c’est la cerise sur le gâteau ?
Ça l’aurait été si j’avais eu le prix ! Non, je plaisante, ça me fait très plaisir et c’est super flatteur vu le nombre incroyable de sorties chaque année.

Michel Swing était une BD à contraintes (*). Est-ce que vous aimez vous triturez le cerveau pour faire de la BD et est-ce que vous étiez lecteur de l’Oubapo ? (voir ici)
Je ne connais pas tout ce que fait l’Oubapo mais oui, je suis intéressé par ce qu’ils proposent.
La BD, même de manière classique, c’est bourré de contraintes. Elles sont plus lisibles dans Imbattable ou Michel Swing. Le nombre de cases, la taille de la planche, la disposition des éléments. Dans le cas du Michel Swing, on a joué là-dessus avec Brüno. On est allé dans des directions dans lesquelles on ne serait jamais allé si on n’avait pas mis en place des contraintes d’écriture. La contrainte, c’est un moteur.
Deux autres choses m’intéressent : que la contrainte ne prenne pas le pas sur le plaisir de l’aventure, et qu’on arrive à retomber sur nos pieds, qu’aucune piste ne soit gratuite. On fait un peu n’importe quoi puis on cherche une cohérence à tout ça. C’était aussi le cas de « Fantasio a disparu ». J’ai laissé certains auteurs scénariser leurs strips dans la continuité de mon travail et je faisais en sorte que tout s’imbrique.

Quels sont vos projets ? Un récit plus long ?
Y a quelque chose qui a changé : j’ai écrit les dernières histoires d’Imbattables pour que le tome 2 soit équilibré et cohérent. Il y aura une histoire longue de quinze planches, soit un tiers de l’album, ce que je considère comme le maximum. Du coup, l’histoire sera pré-publiée dans Spirou en avril prochain en trois fois.
Un printemps sous le signe d’Imbattable, donc puisque c’est à la même époque [le 27 avril 2018, NDLA] que sortira le deuxième album du héros.

(*) En 2002, Pascal Jousselin et Brüno s’était lancé le défi de réaliser une bédé en s’envoyant une planche par mail à tour de rôle mais sans scénario écrit au préalable ! Et puis au bout de quelques semaines, ils pimentèrent les choses en tirant au dé le nombre de case à réaliser par planche. Un album papier sorti en 2007 reprend toute l’aventure. Voir http://michel.swing.free.fr/

Merci à Pascal Jousselin pour sa disponibilité et à Mathieu Poulhahlec des éditions Dupuis pour avoir rendu possible l’interview.

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