Pourquoi cet air si coincé ?

Pourtant, le Joker n’est pas le seul à essayer d’expliquer le concept au petit Bruce. Batman Begins renferme, à ce titre, la scène de déresponsabilisation du héros la plus poignante de toutes les adaptations de comics. En effet, plutôt que de faire de Wayne un héros à la volonté hors norme qui réussit de lui-même à redéfinir son rapport avec la mort, traumatisme absolu de sa vie (à peu près ce qu’il est depuis toujours, donc), Nolan préfère l’écrire comme un pleurnichard incapable de prendre conscience tout seul de l’idée de justice, de son application, et de la distinction qu’il y a avec la vengeance. Batman voit alors ses principes définis et inculqués par une source externe (Rachel et ses deux baffes), et non plus comme résultat de l’élément perturbateur de sa vie, à savoir le meurtre de ses parents devant ses yeux. Cette scène de l’assassinat est d’ailleurs marquée par le choix d’ignorer le fait que les Wayne sortaient du cinéma, et pas de n’importe quel film: Zorro. Autrement dit, un précurseur des super-héros sur le papier. Le jeune Bruce est ainsi privé de cet espoir de voir son héros surgir hors de la nuit pour sauver ses parents: la capacité d’empathie et d’identification du spectateur au protagoniste est donc purement et simplement effacée au profit d’une psychanalyse magistralement ras des pâquerettes visant à rendre palpable la culpabilité du garçon… c’est vrai qu’à choisir entre une mise en abîme fondatrice de la dimension réellement universelle du personnage (tout le monde a eu un héros, tout le monde a voulu qu’il nous sauve un jour), et une ré-écriture aussi utile que le personnage de Rachel, on n’hésite pas une seule seconde.

Si au cinéma, Batman a toujours eu en face de lui un personnage féminin pour lui donner la réplique, la relation ne s’est pas nécessairement développée de la même manière. Sans surprise, les serials véhiculaient, de manière plus ou moins outrancière selon les épisodes, des principes misogynes qui empêchaient toute exploitation intelligente du rapport entre Batman et la gente féminine. Pourtant, cette relation est fondamentale au mythe, et pour l’illustrer, je vais encore une fois laisser la parole au grand David Mazzucchelli:

“La raison pour laquelle il y a un panneau “Interdit aux filles” à l’entrée de leur Batcave/club privé, c’est parce que les filles, ça craint. C’est pour ça que Catwoman est dangereuse: elle représente une maturité que les garçons ne sont pas encore prêts à accepter.” (8)

Ce concept richissime, vaguement esquissé dans le film de 1966, est ensuite couramment exploité dans les adaptations contemporaines. Inutile de préciser qu’une fois de plus, Nolan a le mieux saisi l’importance du personnage féminin, et adresse donc à ses prédécesseurs Tim Burton et Bruce Timm un essai qui le remodèle entièrement. De fait, Rachel Dawes s’oppose frontalement à Selina Kyle (9) et Andrea Beaumont (10) en cela qu’elle devient l’instigatrice de la vocation de Wayne en plus de lui servir d’échappatoire, d’espoir d’une vie normale lorsque Batman n’aura plus de raison d’être. Oublions donc le fait que Batman aura toujours une raison d’être, puisque la guerre dans laquelle il s’est lancé est une guerre contre le crime en tant qu’abstraction. Vous allez me dire que Timm et Burton avaient utilisé leur personnage féminin de la même manière… pas tout à fait, non, puisque Selina et Andrea font, l’une comme l’autre, vaciller la volonté de Bruce (déjà parfaitement installée) mais n’en sont ni la cause, ni la possible récompense. Dans les deux cas, c’est la pulsion érotique (représentée de manières différentes) qui s’impose comme seul et unique facteur capable de faire renoncer le héros à son serment. Quoi de plus illogique, pour un personnage à jamais coincé entre l’orphelin innocent de 8 ans et l’adulte désabusé et violent, que d’être vulnérable à une énergie qui affecte particulièrement l’adolescence, semble nous dire Christopher Nolan? Pour enfin sortir le Croisé Masqué de cette déviance pécheresse, Batman Begins et The Dark Knight ramènent le héros aux fondements puritains qui ont fait le Nouveau Monde. À la poubelle la frustration sexuelle, les bonnes mœurs entrent en scène! Et c’est ainsi que Wayne, seul sans son alter ego cathartique, cherche à impressionner Rachel et lui prouver qu’il est un mec bien et que non, elle ne devrait pas épouser Havey Dent parce que c’est vrai quoi c’est vraiment trop triste. Comble du comble pour un film se réclamant du réalisme: les personnages sont totalement désexualisés, court-circuitant ainsi un des domaines de réflexion les plus importants des comics. Le génie de Nolan doit dépasser l’entendement humain.

8: “If there’s a “No girls allowed” sign on their Batcave/clubhouse, it’s because girls are icky. That’s why Catwoman is dangerous – she represents a maturity the boys aren’t ready for.” -David Mazzucchelli, dans la post-face de Batman: Year One.
9: dans Batman Returns / Batman, le Défi.
10: dans Batman – Mask of the Phantasm / Batman Contre le Fantôme Masqué.

 

Entre-ouvrir la porte au conservatisme

S’il était encore besoin, rappelons que Batman est l’archétype du personnage de fiction américain: un self-made man hors pair (du moins dans la BD) qui se bat pour le Bien et qui aime se rebeller contre l’autorité (une couronne anglaise castratrice / une Gotham corrompue… ). Dans toutes ses représentations cinématographiques, Batman véhicule des courants de pensée propres à la période concernée. Si en 1943, il fallait s’élever contre de monstrueux Japonais un peu nazis sur les bords, 1949 était l’époque rêvée pour la course à la technologie avec ces fichus cocos, 1966 voyait l’institutionnalisation de Batounet, et 1992 illustrait le combat de la femme indépendante. Quid de BatNolan alors?

Se plaçant volontairement (ou pas) dans le vigilantisme pur et simple, ou l’antithèse même du super-héros, le Batman de Monsieur Nolan renouvelle avec brio le mythe américano-américain du Cow-boy solitaire qui vient sauver le monde à grands coups de pied au cul. Aussi subtil qu’un bulldozer sous stéroïdes, le Joker fait de son côté office de terroriste au sens radical: il instaure un climat de terreur dans la ville -usant d’ailleurs de moyens de communication semblables à ceux employés par des terroristes bien réels, les messages vidéos enregistrés en tête-, ou plutôt dans le monde, Gotham étant ici l’unique constituante du microcosme dans lequel les personnages évoluent (oublions le cynisme un instant et précisons qu’aussi poussive soit-elle, la mise en scène offre tout de même de rares plans beaux et puissants, à l’instar du Joker immobile au milieu du chaos créé par l’explosion au commissariat — bien, où en étais-je? Ah oui). Magnanime, Nolan offre exactement au spectateur ce qu’il veut (marque d’un véritable artiste, n’est-il pas?): des résolutions simplistes -ou naïves- à des problèmes compliqués. Ainsi, les Gothamites tombent tous d’accord lors d’une conférence de presse à 40 personnes (!) sur le fait qu’il faut arrêter Batman pour faire cesser les actes du Joker, ou bien refusent de faire exploser le ferry d’en face (réaliste, disait-on?). Cerise sur le gâteau qui vient donner toute sa dimension puante à ce programme électoral républicain film, l’ultime décision de Bush Batman, à deux minutes du générique de fin, vient tranquillement poser l’arrière-train de l’interventionnisme paternaliste américain sur le visage enjoué de son spectateur. Tout le monde conviendra, effectivement, que nos deux héros savent mieux que quiconque ce qui est bon pour la population, et qu’il est donc tout à fait légitime qu’ils s’octroient arbitrairement le droit de privilégier un mensonge honteux à la vérité au nom d’un “plus grand bien”. On protège les coupables – car oui, Harvey Dent est coupable quoi qu’on en dise: il a tué cinq personnes et c’est un fait, qu’il ait été affaibli psychologiquement par le Joker n’y change strictement rien – parce que la fin justifie les moyens.

Et bien loin des scénaristes l’idée de formuler une interrogation à ce propos, au contraire, le réalisateur l’impose de force comme un fait dont il faut chanter les louanges en utilisant sa meilleure arme: le monologue péteux et grandiloquent qui flatte le spectateur dans la glorification de l’acte de Batman. Deux minutes pour faire d’Ozymandias la réponse définitive aux maux de la société. Record mondial les gars. On n’aura plus jamais besoin de faire un autre film de super-héros.

-Arkaron
Merci à mes amis Marc et Basile (pour leurs nombreux conseils et corrections) et Guillaume (pour ses archives), et un immense merci à Christopher Nolan pour cette gigantesque tranche d’hilarité ininterrompue depuis bientôt deux ans — faites-nous un Superman réaliste et je peux mourir serein.

Pages : [1][2][3][4]

Ajoutez un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués * sont obligatoires.