Last Super Hero ?

La subversion à l’extrême que Christopher Nolan adopte dans son traitement global du mythe de Batman amène inévitablement ses films à devenir quelque chose de plus que des films de super-héros conventionnels, quelque chose qui dépasse tout ce qui a été fait auparavant pour offrir au spectateur et (surtout) aux fanboys une réflexion poussée sur le concept super-héroïque (sans oublier l’humour, indispensable preuve de l’acquisition d’un recul suffisant vis-à-vis du sujet traité). Ainsi, le meilleur moyen qu’a trouvé Nolan pour bouleverser le petit monde de Batman est d’inverser la tendance jusque là majoritairement fantastique et irréaliste des adaptations de comics (Spider-Man, X-Men, ou plus anciennement Superman) et donc de transposer Gotham dans un monde dit “réaliste”. Idée courgeuse si elle en est, car précisons tout de même (et ça n’est pas rien) que David Mazzucchelli, l’un des meilleurs dessinateurs à avoir œuvré sur Batman, avait adressé une mise en garde sans équivoque à ce sujet:

“Dès lors que la représentation du concept de super-héros emprunte la voie du réalisme, chaque nouveau détail entraîne une vague d’interrogations qui expose au grand jour les absurdités intrinsèques au genre. Plus les super-héros sont réalistes, moins ils sont crédibles.” -David Mazzucchelli (1)

Mais Nolan: même pas peur. Partant ainsi de bases inébranlables, il s’adonne à une redéfinition totale du personnage qu’ont bien voulu lui prêter les exécutifs de Warner (‘faut bien se faire du blé de temps en temps). Comme chaque apparition sur grand écran du Croisé Masqué, Batman Begins serait le véhicule pour le “nouveau” Batman, le Batman du 21e siècle, peut-être pas le Batman que nous méritons mais, sans contestation possible, celui dont nous avons essentiellement besoin. Et Chris Nolan sait ce dont nous avons besoin. Dans ces temps de doutes, où les États-Unis s’interrogent sur leur statut de maîtres du monde, mieux vaut s’adresser de façon intelligible au peuple et ne pas l’embrouiller avec ces salades que sont les métaphores, les idées ou pire encore, la manipulation des images à des fins artistiques (Tim Burton était un sale manipulateur, nous l’avons déjà vu). Là où le cinéaste a créé la surprise, c’est dans son écriture intelligente, ambitieuse et subtile qui transforme ses deux films en ouvrages cinématographiques Batman pour les nuls : ou comment Bruce Wayne a appris à taper sur les gens, construit sa Batcave, peint son armure, commandé ses oreillettes en Asie, modelé ses Batarangs, trouvé son char d’assaut – et ce qu’il représente en tant que symbole aux yeux des criminels, de la population honnête et surtout de ses ennemis. Du jamais vu. Oui, oui, du jamais vu parce que Nolan est le premier cinéaste de tous les temps à épuiser le noyau substantiel d’un personnage riche en à peu près deux scénarios (même pas besoin des films, hein, seulement les scénarios). Comment? C’est simple. Suivant au pied de la lettre (un peu comme Bruce fait avec les conseils sur la mise en scène que lui donne Ra’s) son parti-pris de réalisme, il choisit d’expliciter absolument toutes les dimensions du Batman, du détail le plus insignifiant (mais comment Batman fait-il pour voler avec sa cape? C’est vrai quoi, on nous explique jamais rien nous, y en a marre de se faire prendre pour des andouilles à la fin!) à la thématique la plus intéressante (la nature du personnage et son rapport avec le Mal). Pourquoi tout expliciter ainsi? Déjà, parce que s’il ne le faisait pas, ça ne serait pas réaliste, il faut bien comprendre absolument tout ce qui se passe et ne jamais prendre le risque de perdre le spectateur en introduisant des subtilités, des allusions, des ellipses ou pire, des métaphores. Ensuite, parce que ça permet de balancer au public un univers plein, complet et hermétique qui résiste farouchement à une quelconque multiplication des niveaux de lecture (on est pas là pour poser des questions, on est là pour donner des réponses).

À l’instar de Last Action Hero pour le film d’action, Batman Begins et The Dark Knight sont donc une habile exploration du mythe, une œuvre de super-héros qui parle en fait des super-héros et qui révèle enfin ses mécanismes. Mais où John Mctiernan avait fait l’erreur de partager son film entre fiction et réalité, Nolan se rend compte qu’il lui faut rester dans la réalité coute que coute afin de mieux transformer ce gros lard de Batman en squelette. Ces films sont de fait une explosion de thématiques, sans cesse satellisées aux quatre coins de l’intrigue afin de renforcer la densité d’apparence.

Sans conteste, The Dark Knight est la révolution du monde des super-héros, l’instigateur d’une nouvelle ère pour les héros au cinéma. Finis les supermen en tant qu’idéaux vers lesquels l’humain doit s’efforcer de tendre, on préfère les hommes ordinaires qui enfilent des armures en plastique dur (une nette amélioration au niveau de la rigidité des oreilles du costume de Batounet par rapport à celles de Batman & Robin est d’ailleurs à souligner). Finis les contes de fées, car aussi pessimistes soient-ils, ils resteront toujours des contes de fées, alors que Batman par Nolan, ça, c’est la vérité, l’étalage absolu de toute la noirceur de la société contemporaine. Les enfants ne veulent plus de héros pour rêver, ils ne veulent plus utiliser leur imagination, force la plus puissamment créatrice de l’esprit, ils préfèrent se voir livrer une intrigue auto-suffisante en mains et utiliser leur armure de kevlar pour faire parler ces satanés terroristes. Christopher Nolan a compris tout ça, il a compris que le réalisme était l’avenir du genre, bien avant Mark Millar et son Kick-Ass. Bon, certains diront qu’une œuvre mineure d’Alan Moore, un truc intitulé Watchmen, l’avait devancé dans le traitement réaliste des super-héros… peut-être bien, mais qui irait écouter un vieux barbu solitaire du fin fond de l’Angleterre plutôt qu’un jeune et dynamique réalisateur de films travaillant à Hollywood (bien rasé en plus)? Hein? Bon. Et puis ce n’est pas comme si Moore avait parfaitement cerné le sujet il y a plus de vingt ans, on peut encore dire des choses extrêmement pertinentes et intéressantes en transposant le concept de super-héros à un univers réaliste… n’est-ce pas? Un exemple? Heu… attendez là… ah! Si, bien sûr que j’en ai des exemples!

1: “Once a depiction veers toward realism, each new detail releases a torrent of questions that exposes the absurdity at the heart of the genre. The more ‘realistic’ super heroes become, the less believable they are.” -David Mazzucchelli, dans la post-face de Batman: Year One (1987 ; Broché)

 

“Qui que je sois au fond de moi, je ne suis jugé… que par mes actes.”(2)

Regardons donc de plus près les actes de notre chauve-souris préférée. Première démonstration de Nolan: Batman, transposé dans un univers réaliste, est un tueur comme les autres, la mégalomanie en plus. En effet, la question du meurtre chez le personnage a depuis toujours préoccupé les lecteurs. Batman doit-il tuer? Il est même impressionnant de constater que la question revient de manière très fréquente, alors qu’il suffit d’une rapide observation de l’histoire du Chevalier Noir pour trouver une réponse claire, établie et renforcée depuis près de soixante-dix ans. Oh vous, au fond de la classe, je vous vois déjà devenir tout rouge et tout pas content, rétorquant fermement que ça n’est pas vrai, dans ses toutes premières apparitions, Batman utilisait une arme à feu pour stopper (parfois mortellement) ses ennemis. C’est tout à fait exact, mais lorsque l’on voit que ce trait du personnage a été abandonné par ses créateurs même seulement quelques mois plus tard (3), et que les rares fois où un scénariste complètement à l’ouest faisait de Batman un meurtrier, ses successeurs se démenaient corps et bien pour “effacer” cette erreur de la continuité, on peut sans risque supposer que la redéfinition éclaire du Batman est bien plus appropriée que la précédente. Par la suite, les auteurs ont toujours respecté cette caractéristique. De l’histoire standard dans années 1950 où le Joker tente de vaincre son adversaire en le faisant devenir un meurtrier à son tour (4), au tremblement de terre The Dark Knight Returns qui pousse le concept de Batman jusque dans ses retranchements mais réussit l’exploit de ne pas en franchir les limites (5), en passant par le film live (en 1966, Batman se refuse même à risquer la vie de petits canards) ou le film d’animation (dans Batman Contre le Fantôme Masqué, Gordon réplique que “Batman ne tue pas.” lorsque celui-ci est accusé à tort), et jusqu’à très récemment dans les comics, où même certains personnages secondaires faisant partie intégrante de la définition du héros expriment cette idée (6).

De toutes les formes dans lesquelles Batman apparaît, le cinéma semble donc bel et bien être la seule lui octroyant le droit de tuer. Ainsi, même si Nolan se livre à une révision de fond en comble du travail de Burton, il garde cette fabuleuse idée de dénaturer profondément Batman, allant de fait jusqu’à lui refuser son statut de super-héros. Mieux encore, il choisit de se détourner du Batman farceur de l’ami Tim qui assume pleinement le plaisir sadique qu’il ressent à tuer ses adversaires (voyez vous-même le cracheur de feu ou son collègue aux muscles proéminents), et embrasse sans retenue la version adoptée par notre Schumacher adoré dans Batman Forever, à savoir l’hypocrisie fétide et banalisée. Schumy nous disait à l’époque que le meurtre, c’est bien mais c’est l’affaire des grands (Batman et Double-Face) et que les petits ne devaient pas s’en mêler (Robin). Cette même forme d’hypocrisie, utilisée dans un contexte différent, sert donc le Croisé Masqué de Christopher pour impunément laisser crever Ra’s al Ghul. Bien entendu, Nolan est malin et préfère camoufler le tout pour pas trop choquer son public, voyez. Par conséquent, Batman ne « tue » pas Ra’s, il le laisse plutôt désarmé et sans aucun moyen de s’échapper du métro prêt à dérailler sachant pertinemment qu’il le tenait alors en respect et que ce dernier n’aurait aucun moyen de survivre à sa chute. Dans le même esprit, notre super-meurtrier ne trouve pas d’autre moyen pour empêcher Double-Face de commettre l’irréparable… que de faire exactement ce qu’il prétend abhorrer. Que d’héroïsme…

On trouve ici notre réponse à “pourquoi diable Nolan -et Burton en son temps- n’utilisent-ils pas le personnage de Robin?” Surement parce que leurs Batmans respectifs sont des tueurs en série refoulés qui prétendent œuvrer pour le bien. En un sens, l’un comme l’autre ont parfaitement compris la fonction du personnage de Robin, et ne veulent surtout pas l’utiliser pour des raisons évidentes. Afin de résumer cette fonction, permettez-moi la citation suivante:

“L’opposition démesurée entre le Joker et son ennemi installe une tension narrative qui entraîne Batman vers des extrêmes, le conduisant au seuil de sa propre destruction, alors que la dépendance fragile de Robin envers son mentor renforce son côté plus “humain”, le maintenant dans ses limites traditionnelles. Ainsi, la tension entre bienfaiteur et psychopathe en quête de vengeance qu’Alan Moore a mis en avant [dans sa préface de The Dark Knight Returns] peut être vue comme une tension résultant des différentes représentations du personnage et des absences/présences de Robin et du Joker.” -Roberta E.Pearson et William Uricchio (7)

Ceci étant, Chris Nolan, dans sa volonté d’intégrer à ses films le plus d’éléments susceptibles de faire frémir les Batfans de toute heure, réussit l’exploit de transposer dans The Dark Knight le rapport maître érudit/élève benêt que Batman et Robin entretenaient dans le film de 1966 de manière pour le moins originale, en décalant le mécanisme au Joker et à Batman. On assiste ainsi à près de 2h20 de didactique du super-héroïsme, ou comment le justicier doit réagir en situation désespérée. Batman étant un peu lent à la comprenette, ce pauvre Joker se voit donc obligé de multiplier les exemples avec plus d’insistance à chaque fois. Peine perdue, hélas, puisque son apprenti terminera son stage comme au premier jour: sans la moindre idée de ce que peut bien signifier être un super-héros. Mais bon, on sait Batman bon élève, alors il est tout à fait normal de le voir rester le nez en l’air tout au long du film, pour enfin se décider à adopter des solutions extrêmes à des problèmes compliqués. Cela dit, court-circuiter le plan du Joker en désamorçant les bombes des ferrys grâce à la technique du ninja discret que personne ne peut voir, ça aurait été malin! Non? Ah j’oubliais, Batman est un bourrin bas du front, c’est vrai…


2 : “It’s not who I am underneath, but what I do… that defines me.” -Batman, dans Batman Begins, ‘1.53.49’.
3: dans Blackbeard’s Crew and the Yacht Society, Batman #4, décembre 1940 ; Batman dit à Robin: “Remember, we never kill with weapons of any kind!” / “N’oublie pas, nous n’utilisons jamais d’arme pour tuer!”
4: The Crimes Of Batman, World’s Finest Comics #61, novembre 1952
5: “The moment was perfect, but you didn’t have the nerve…” / “Tu m’as vraiment beaucoup déçu, mon ange… le moment était… parfait… et toi… tu n’as pas eu assez de cran… ” -Joker, dans The Dark Knight Returns
6: par exemple, dans la saga Silence de Jeph Loeb, le commissaire Gordon dit à Batman: “Batman, if you cross that line. — if you kill the Joker tonight — I will lead the hunt to bring you to justice. In the eyes of the law… in my eyes you’ll be no different from him.” / “Batman, franchissez cette ligne… tuez le Joker ce soir… et je vous mènerai devant la justice. Aux yeux de la loi… à mes yeux… vous serez comme lui..”
Plus récemment, en février 2007, Grant Morrison fait dire au Joker dans Batman #663 “You can’t kill me without becoming like me!” / “Tu ne peux pas me tuer sans devenir comme moi.”
7: “The Joker’s crazed opposition to the Batman sets up a narrative tension which pulls the Batman’s persona to extremes, driving him to the edge of dissolution, whereas Robin’s vulnerable reliance tends to reinforce his more “humans” dimensions, containing him within his traditional bounds. Thus, the tension between do-gooder and revenge-driven psycopath that Alan Moore noted [in his introduction to TDKR] can be seen as a tension between the shifting depictions and the presences/absences of Robin and the Joker.” -Roberta E.Pearson et William Uricchio, The Many Lives of the Batman : Critical Approaches to a Superhero and his media, 1991.

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