Whatever Happened to the Dark Knight?

La virtuosité référentielle de Nolan réside dans le fait qu’il parvient à glisser un nombre conséquent de clins d’œil sans que cela soit trop évident. Outre ses emprunts plus ou moins bruts aux comics Year One, The Man Who Laughs, The Long Halloween ou encore The Killing Joke, le réalisateur enrichit son film d’une constellation de parallèles avec les serials, Batman 1966, et les films de Schumacher.

Des serials, un élément d’importance capitale est retenu quant à la définition de l’ennemi du héros dans Batman Begins. En effet, en 1943, le Chevalier Noir affronte vaillamment le sinistre Dr. Tito Daka, partisan de la chute du système capitaliste américain et surtout, surtout… chef de file de la Ligue de l’Ordre Nouveau (1)! Impossible alors de ne pas faire le rapprochement avec notre cher Ra’s Al Ghul, leader de la Ligue des Ombres, parce que même si le Dr Daka est représenté hors du contexte asiatique, son notoire repaire le distingue bien de la gentille culture américaine. Je vous laisse témoigner de la ressemblance de la représentation:

L’analogie ne s’arrête pas là puisque les deux hommes convoitent la même chose: la destruction de Gotham au profit d’une renaissance, d’un renouveau. Ainsi, comme Daka utilisait des hommes d’affaire américains pour parvenir à ses fins, Ra’s se sert des connaissances du professeur Crane et de la logistique de Carmine Falcone pour plonger la ville dans le chaos. Proposer du réchauffé avec du décomposé, c’est là que se trouve tout le talent des frangins et de leur pote Goyer.

Pour finir sur les années 1940, si Daka avait lui aussi intégré un train dans ses plans, c’est plutôt de côté du serial de 1949 qu’il faut se tourner pour comprendre la décision de Nolan d’utiliser le métro aérien de Gotham puisque l’insoutenable cliffhanger de la fin de l’épisode deux de Batman and Robin voit Batman prendre un train en marche et neutraliser les plans machiavéliques du Sorcier (2) avec bravoure. Hommage direct dans Batman Begins, puisque Bruce accomplit un acte héroïque (nous y reviendrons) similaire. Bon bien sûr, avec 55 ans de technologie en plus, c’est légèrement plus spectaculaire… mais ils se défendaient déjà pas mal à l’époque, vous trouvez pas? … non? Ok.

Sous couvert d’approche mortellement sérieuse et de réalisme, Nolan n’oublie cependant pas que la période la plus légère de son héros préféré l’a aussi influencé. Toutefois, il semblait impossible de repartir sur l’humour après un Batman & Robin qui, en 1997, explose viscéralement les standards du genre. Christopher N. se contente donc de faire écho à ses films préférés grâce à des références discrètes, qu’elles soient dans les thématiques ou les situations. Ainsi, Batman 1966 transparaît à plusieurs moments: la scène des ferries de The Dark Knight synthétise habilement la récurrence du domaine maritime et des bombes de l’aventure d’Adam West, la promesse de Bruce Wayne de tuer ses ennemis en 1966 est bel et bien tenue dans les années 2000, sans oublier la base rythmique très rapide du thème musical qui revient dans Batman Begins. Des films de Schumacher, seuls quelques éléments subsisteront, tous essentiels à la mythologie et à la définition du personnage: les folles courses auto/moto en tête, mais aussi la judicieuse décision du héros de se servir d’innocents comme appât (la soirée aux diamants / le transfert d’Harvey Dent), oubliant par la même occasion qu’il est aussi “le plus grand détective du monde”. Enfin, on n’oublie quand même pas d’occulter avec pudeur les tétons apparents sur les costumes, puisque c’est ce qui avait le plus choqué les fans (et Dieu sait si Nolan cherche avant tout à satisfaire les fans).

Avant de continuer, permettez-moi un instant d’égarement, et sortons des salles obscures pour jeter un oeil au petit écran. Des nombreuses adaptations animées de l’homme chauve-souris, il est communément reconnu que la série des années 1990 pilotée par Bruce Timm est la plus réussie, et si vous doutiez encore du fait que le petit Christopher avait probablement l’habitude de recopier sur ses camarades à l’école primaire, alors regardez attentivement ce grandiose montage de la bande-annonce de The Dark Knight en version animée, trouvé chez l’ami Lyricis:

Cela dit, Nolan ne s’arrête pas là bien au contraire, et son ambition consternante le mène à remaker, plus ou moins volontairement, le premier volet de la saga initiée par Tim Burton en 1989. Le monsieur ayant bien compris qu’un remake, ça sert non seulement à dépoussiérer mais aussi à améliorer, les bons points du film sont gardés, tandis que les défauts sont habilement remplacés par de nouvelles composantes bien plus intelligentes dans The Dark Knight. Ainsi, la structure générale est conservée et les personnages principaux sont sensiblement les mêmes: Batman, le Joker, Harvey Dent, le personnage féminin convoité à la fois par le héros et par un autre protagoniste, la mafia, le Joker forçant la main à son adversaire pour que celui-ci retire son masque, etc. Certaines scènes sont même des reflets directs entre les deux métrages: Batman fonçant sur le Joker avec son véhicule (l’avion devient une moto), ou Batman qui fait basculer son ennemi dans le vide lors de l’affrontement final, et le plan rotatif qui s’en suit.

Là où Nolan surpasse son maître, c’est qu’il expulse toute symbolique par l’image, et opte pour une explication complète du caractère de son personnage principal par la parole. Si dans son premier Batman, Burton avait su tester le terrain, dans Le Défi, le nombre de plans évocateurs est si élevé que le film nécessiterait presque plusieurs visionnages pour en saisir toutes les subtilités (impensable). Choisissant donc de tourner le dos au principe fondamental du cinéma énoncé dans la célèbre maxime du regretté Éric Rohmer “Je ne dis pas, je montre.” Nolan fait bien comprendre qu’à notre époque, un long discours vaut toujours mieux qu’une image (en tout cas si vous voulez qu’on dise de votre film qu’il est « intelligent »). Enfin, on peut aisément expliquer pourquoi le Joker de feu Heath Ledger que-c’est-fou-comment-qu’il-joue-vraiment-trop-bien-quoi a tant de succès: il subit un remmoulage total pour mieux satisfaire les pulsions sado-masochistes des fanboys. Du personnage ambigu habilement dessiné sur la frontière qui sépare le monde innocent de l’enfance (son apparence colorée et festive) de celui de la violence (ses actes), Nolan ne retient que la deuxième caractéristique et rend son méchant tout aussi sombre et menaçant que son héros, gommant de fait toute l’opposition visuelle qui renforçait leur opposition morale. Bon par contre, on a pas le droit de dire que le Joker de Nolan est aussi prévisible que le scénar’ d’Avatar, parce que c’est un Joker post 11 septembre…

À brasser encore et encore ce mélange d’influences, Nolan parviendrait presque à créer quelque chose de pertinent. En effet, incomparable Journal Intime d’une société entière, le nouvel univers de Batsy au cinéma se révèle très intéressant d’un point de vue sociologique.

1: Les serials n’existent pas en français. Dans la version originale (la seule disponible à ma connaissance), il s’agit de “The League of the New Order”.
2: The Wizard.

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1 commentaire

  • Noops dimanche 5 septembre 2010 23 h 15 min

    Voilà un mec qui s’est fait plaisir en faisant sa critique: dommage qu’il ne se fasse plaisir qu’à lui (onanisme, quand tu nous tiens!)

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