La 25e édition de l’Etrange Festival s’est clôturée ce weekend. Le Grand Prix Nouveau Genre Canal+ a été attribué à Vivarium. Le public, lui, a voté pour The Odd Family.

Nous, non seulement on remercie chaleureusement les équipes de l’Etrange et du Forum des Images mais on termine en beauté avec : du Takashi Miike avec First Love, The Lighthouse avec Willem Dafoe et Robert Pattinson, The Art of Self-Defense avec Jesse Eisenberg, Come to Daddy par le scénariste de Greasy Strangler et True History of the Kelly Gang, le nouveau film de Justin Kurzel.

 

First Love, de Takashi Miike – Sorti en salles le 25 décembre 2019

Qui pourra arrêter Takashi Miike ? Le réalisateur japonais de 59 ans continue son monstrueux bonhomme de chemin puisque First Love est juste son 103ème film. Oui oui, 103ème ! Et pas le plus désagréable, loin de là !

On y suit un jeune boxeur prometteur qui doit arrêter sa passion en raison d’une tumeur au cerveau, risquant de mal tourner au moindre choc. Pas la meilleure nouvelle de sa vie, c’est sûr, mais ça va le pousser à croiser une prostituée pourchassée dans la rue, par un gangster qu’il va arrêter d’un coup sec.
La rencontre fait mal avant même d’avoir lieu, et notre couple tout beau tout frais va se retrouver au cœur d’une chasse à l’homme bordélique, avec des yakuzas en pagaille, gangsters chinois et flics ripoux, tous décidés à mettre la main en premier sur les tourtereaux.

Un programme taillé pour le cinéaste punk, habitué à mettre en scène de bons gros bordels où tout le monde se tire la bourre et s’en colle plein la tronche. First Love ne déroge pas à la règle et possède son lot de règlements de comptes sanguinolents, toujours fait avec humour et un parti pris résolument fun, notamment dans un troisième acte assez jubilatoire qui parvient à enfermer les multiples groupes d’individus dans un seul lieu regorgeant de méthodes pour bousiller son prochain.

Mais Miike n’a pas fait First Love juste pour bourriner, car comme son titre l’indique, il est question d’amour. Comme c’est romantique… Sauf que ce n’est pas de l’esbrouffe pour le coup ! Concentré avant tout sur son duo principal, le récit décrit deux âmes déchues, déjà abîmées par la vie et qui vont trouver l’étincelle qui leur manquait pour rebondir, en se reconstruisant à travers le foutoir pas possible que leur union va provoquer. Amoureux et seuls contre tous, de la même manière qu’Adoration, mais en version nettement plus rock’n roll et rentre dans le lard.
D’ailleurs, il faut souligner l’inventivité du cinéaste, qui n’hésite pas à sortir une séquence totalement animée au beau milieu de son film pour combler un manque de budget sur une grosse scène.

Et aussi fou que ça puisse paraître, le résultat est galvanisant, à tel point qu’on aurait bien aimé voir ce procédé plus souvent dans le film, qui affiche au demeurant une belle tenue, et nous fait suivre ce coup de foudre avec panache.

 

The Lighthouse, de Robert Eggers – Sortie le 18 décembre 2019

Dire qu’on attendait The Lighthouse tient de l’euphémisme, puisque c’est le second long-métrage de Robert Eggers après le coup de massue The Witch.

Et le prodige américaine change de style puisqu’il met en scène Willem Dafoe et Robert Pattinson en gardiens de phare au 19ème siècle, chargés d’aller s’occuper d’un bâtiment posé sur une île minuscule au beau milieu d’un l’océan déchainé pendant 4 longues semaines…
Un véritable trou à rats, qui va vite pousser les hommes dans leurs derniers retranchements, au fur et à mesure que l’isolement, les lourdes tâches répétitives et l’absence de loisirs autres que l’alcool s’accumulent. Tourné en 4/3 dans un noir et blanc absolument superbe, The Lighthouse se revendique haut et fort comme un hommage à l’esthétique du cinéma impressionniste allemand et des formalistes des années 20-30, remis au goût du jour par un travail sonore ultra pointu et une précision dans l’image impossible pour l’époque.Dès son ouverture où un énorme bruit de sirène de bateau emplit la salle avant s’afficher un immense brouillard, The Lighthouse se veut comme une expérience sensorielle, qui englobe le spectateur dans une atmosphère anxiogène et mystérieuse, pour mieux le plonger dans une descente vers la folie.

Un cheminement qui pourrait rappeler The Witch, étant donné que le jeune marin joué par Pattinson semble sur le point de sombrer à plusieurs reprises, et de faire basculer le film dans un crescendo horrifique jusqu’au final. Sauf qu’Eggers n’est pas là pour refaire la même chose, et s’amuse à rompre ces montées fantastiques pour repartir dans le quotidien des marins, refaire monter la sauce, et ainsi de suite. Une structure très étrange donc, qui joue énormément de la frustration du spectateur, d’autant qu’on voit à plusieurs reprises des éléments fantastiques à même de chambouler toute cette histoire, qui s’estompent aussitôt… Un mécanisme qui permet d’amplifier le doute, de brouiller les pistes et d’installer un certain malaise, même s’il faut bien avouer que The Lighthouse est rempli d’humour, et pas le plus fin qui soit. Et oui, deux hommes livrés à eux-mêmes, ça pète, ça rote, ça picole, ça ronfle… On ne s’attendait pas forcément à ça venant de Eggers, mais le contexte marin s’y prête très bien, et il faut saluer bien bas le travail des deux comédiens en parfaite symbiose, car si on n’a aucun doute sur le talent de Dafoe, qui se livre plus d’une fois à des monologues saisissants, Robert Pattinson réussit à lui faire face sans broncher avec un charisme fascinant.

Le film tire sur la corde et accuse quelque peu ses quasi 2 heures de durée sur la fin, mais il n’en reste pas moins une expérience troublante, qui se refuse de satisfaire en premier lieu le spectateur pour mieux l’engloutir dans son climat malade, le tout dans un écrin magnifique, puisque The Lighthouse s’impose comme l’un des plus beaux long-métrages de l’année tant chaque plan est un tableau à lui seul, faisant de l’ensemble un geste de cinéma total, sans compromis.

Bref, Eggers confirme tout le bien qu’on pensait de lui sans nous prendre par la main ni choisir la facilité, et il nous tarde de voir son projet de remake de Nosferatu, car il confirme ici qu’il a les épaules suffisamment larges pour s’attaquer à un tel monument.

 

Come to Daddy (2019) de Ant Timpson

Le nom de Ant Timpson ne vous dit sans doute rien, et il est pourtant un producteur bien occupé, ayant œuvré sur Turbo Kid, ABCs of Death 1 & 2, Deathgasm, Housebound ou encore notre méga coup de cœur déviant The Greasy Strangler. Alors quand le bonhomme passe réalisateur sur un scénario écrit par l’un des deux esprits malades derrière The Greasy Strangler justement, on ne peut qu’être excité, surtout avec le hautement sympathique Elijah Wood dans le premier rôle.

Voilà donc Come to Daddy, l’histoire d’un trentenaire un peu loser partant faire connaissance avec son père qu’il n’a pas vu depuis 30 ans, suite à une lettre de sa part. Et à l’arrivée, le papa a l’air de s’en foutre royalement, et semble consterné par le caractère de son fils, son envie de l’impressionner et son style de vie…

On n’en dévoilera pas plus car cette petite histoire réserve son lot de surprises mais ce qui est sûr, c’est que le tout est mal fagoté et foutraque, tant on a vite le sentiment que les auteurs ne savaient pas vraiment où ils allaient. Le film démarre réellement au bout d’une heure (!), avant quoi il erre entre plusieurs tonalités et genres sans vraiment se décider, plaçant là un dialogue un peu absurde et décalé pour l’entourer de scènes pseudo angoissantes ou basiques, où on ne sait plus très bien à quel degré il faut considérer le tout.
Réside une impression de remplissage, comme si le scénariste qui redonne dans une relation père-fils étrange avait finalement mis tout ce qu’il avait en tête dans son précédent essai, et jonglant avec les miettes restantes pour en tirer tout juste l’heure et demie réglementaire, là où un moyen métrage aurait pu faire passer tout ça avec plus de panache, d’énergie et d’efficacité.

Elijah Wood fait comme il peut pour tenir le film, mais le caractère hésitant de l’ensemble, son incapacité à se lâcher quand tout appelle à ça, et la finalité minuscule de l’ensemble, qui ne creuse finalement aucune thématique, nous donne perpétuellement la désagréable impression que Come to Daddy est un film fait trop vite, sur un script bâclé qui n’a rien à dire ou à raconter.

 

The Art of Self-Defense (2019) de Riley Stearns

Si le premier essai de Riley Stears, Faults, nous avait laissé dubitatifs, on demandait à voir ce que donnerait The Art of Self-Defense sur son simple pitch.

Imaginez Jesse Eisenberg en jeune homme timide, mal dans sa peau, anxieux et méprisé par à peu près tout le monde. Jusque-là, rien de bien compliqué, d’autant que ce genre de rôle lui colle à la peau. L’étincelle vient peu après, car suite à une agression, le bougre va décider de remonter la pente en s’inscrivant à des cours de karaté, dont la discipline va le fasciner au point de contaminer tout son mode de vie…

Avec un sens du décalage parfaitement maitrisé, couplé à une montée en puissance et à un agencement très cohérent des péripéties, Riley Stearns tape fort ce coup-ci en mettant quasiment dans le mille tout ce qu’il entreprend. Il démonte la masculinité toxique et les modèles d’un autre temps, en questionnant l’équilibre à trouver pour se sentir bien dans un environnement morne et oppressant. Après Vivarium déjà présenté cette année à l’Etrange, Eisenberg retrouve Imogen Poots dans un rôle qui profite là encore de sa gouaille et son caractère strict, et le duo s’offre une comédie maline qui parvient à respecter les préceptes des arts martiaux tout en montrant leurs limites, de la même manière qu’elle parle des rapports d’influence néfastes qui peuvent régir une relation élève/maître, ou toute autre forme d’autorité dès lors qu’elle profite des abus.

Ça ne révolutionne rien, mais ça va à l’essentiel avec malice, d’autant que Stearns a fait de gros efforts par rapport à son précédent film pour que sa mise en scène soit plus fluide et cohérente avec son sujet. Une bonne pioche, dont on peut espérer une sortie prochaine !

 

True History of the Kelly Gang (2019) de Justin Kurzel

Justin Kurzel a suscité beaucoup d’attention et d’espoirs après les Crimes de Snowtown et son Macbeth. Le problème, c’est que la suite n’a pas été radieuse pour lui, puisqu’il s’est fourvoyé à Hollywood dans le catastrophique Assassin’s Creed. Le voilà donc qui opère assez logiquement un véritable retour aux sources, puisque l’australien revient dans son pays d’origine pour compter à nouveau l’histoire du bandit Ned Kelly, déjà comptée maintes fois sur grand écran depuis 1906 !

George MacKay prend le rôle emblématique et est plutôt bien entouré puisqu’on peut croiser Nicholas Hoult, Charlie Hunnam ou encore Russell Crowe, excusez du peu.
Coupé en 3 chapitres, le film est censé raconter 3 étapes importantes de la vie de cet immigré irlandais, de son enfance à ses débuts, jusqu’au sommet de sa popularité.
Comme ne l’indique pas le titre du film, l’idée est de réimaginer l’histoire du voleur de son point de vue, puisqu’il écrit ses mémoires à sa descendance pour rétablir sa vérité.

Dès lors, un problème s’impose tant Kurzel ne parvient jamais à donner ne serait-ce qu’une seconde la mesure de la popularité du gangster, qui était considéré comme un Robin des Bois et une icône de la rébellion face à l’Empire britannique, en étant admiré par les classes populaires et conspué par les forces de l’ordre. Ramenant tout ça à un microcosme sans ampleur, le récit peine à justifier l’angle choisit, avec un personnage qui martèle en voix-off que sa version est importante et qu’elle doit prévaloir sur des mensonges… Qu’on ne voit pas !

Vanter la vraie histoire quand on n’a qu’une seule version sous les yeux, et pas le point de vue de l’adversaire, c’est un peu étrange, surtout pour ce qui se rêve sans doute comme une mise en perspective, ce qui n’est jamais présent dans la mise en scène. La réalisation, parlons-en d’ailleurs, tant elle peine à transmettre la moindre thématique dans le film. On part pourtant sur un biopic avec les étapes importantes d’une icône au parcours rocambolesque, dont nombre d’étapes dans la vie permettent d’aborder différents thèmes, de la transformation d’un pays, des affres d’une famille, des rapports d’influence psychologiques… Or tout tombe à plat, comme si Kurzel était trop omnibulé à l’idée de torcher du plan qui envoi pour vraiment se soucier de ce qu’il raconte.

Un récit agencé bizarrement, parcouru d’ellipses abruptes au milieu des passages obligatoires de ce genre d’histoire, mis en images par un réalisateur qui peine à donner de la chair à tout ça, sans parler de l’absence de son chef opérateur fétiche Adam Arkapaw, remplacé par un Ari Wegner qui lui court après en vain… Le bilan est assez salé pour cette nouvelle tentative sur le gang Kelly, malgré des comédiens inspirés et un genre que l’on affectionne, filmé dans des paysages souvent renversants. On peut paraître dur sur le film, d’autant qu’en soit il est loin d’être désagréable à regarder. Mais il lui manque clairement une étincelle qui l’anime, et c’est assez rageant de voir tout ce beau monde s’affairer sur un projet qui a un tel potentiel, et qui passe à côté sous prétexte de quelques anachronismes comme de la musique punk ou quelques décors réinventés, face à d’autres qui ne le sont pas.

Si le projet était de dynamiter la grande histoire de l’intérieur, le résultat ressemble bel et bien à un pétard mouillé.

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