Critique : Parvana (The Breadwinner)

Nous avons eu l’occasion de vous parler de Parvana, nouveau film des studios Cartoon Saloon réalisé par Nora Twomey, dans le courant de l’année 2017 à travers une interview de la réalisatrice et une preview.

Le film sera présenté aux Oscars dans la nuit de ce dimanche à ce lundi (et on croise les doigts !). Il a également été présenté en Irlande en avant-première. Voici la première critique française de The Breadwinner, qui sortira en France sous le titre “Parvana” le 27 juin prochain.

 

LA CRITIQUE

Avec leur troisième long-métrage, les talentueux animateurs irlandais de Cartoon Saloon décident de laisser derrière eux le riche folklore de l’île d’émeraude pour explorer d’autres horizons. Après l’Irlande médiévale et contemporaine, c’est donc au tour de l’Afghanistan de la fin des années 1990 de passer sous les crayons magiques du studio.

Adapté du livre éponyme de Deborah Ellis “Parvana Une Enfance en Afghanistan”, The Breadwinner se révèle être une réussite totale, confirmant la place dominante de Cartoon Saloon sur l’atlas mondial de l’animation.

Dans une Kaboul se remettant difficilement de la guerre civile et de la prise de pouvoir par les Talibans, la jeune Parvana écoute son père conter le passé de son pays. L’homme, rendu unijambiste par les affrontements ayant ravagé sa patrie, tente non sans mal de faire comprendre à sa fille l’importance des histoires. Arrêté et envoyé en prison pour avoir répondu de travers à un Taliban, l’homme laisse malgré lui sa famille derrière lui, sans aucun moyen de subsistance. Parvana décide alors de subvenir aux besoins de sa mère, sa sœur et son frère en se faisant passer pour un garçon et en enchaînant les petits boulots dans une ville remplie de dangers.

Le film s’ouvre sur une représentation abstraite d’un ordre cosmologique circulaire : un cercle, entouré d’autres cercles et habités d’individus et d’événements. Si Song of the Sea démarrait de façon similaire, c’est que les deux métrages mettent en relation un présent douloureux à un passé fabuleux et salvateur. La différence, cependant, c’est que cette fois les légendes ne débordent pas physiquement dans la cruelle réalité du monde, qui demeure impitoyable, mais envahissent l’espace idéel pour panser les blessures de la vie et guider l’héroïne.

Le récit se divise en effet en deux trames parallèles, à savoir l’intrigue principale voyant Parvana gagner de l’argent et fomenter un plan pour libérer son père, et l’histoire fantastique que narre la fillette à son petit frère qui commence à peine à marcher. Son conte suit les exploits d’un jeune garçon devant affronter un dieu-monstre primordial pour sauver son village. Archétypale, folklorique, voire même à la limite du paganisme pré-islamique, cette fable se révèle être le véhicule aux émotions les plus fortes du film, et s’avère malléable, s’adaptant à l’intrusion dans la narration du point de vue décalé de l’amie de Parvana.
Il s’agit donc d’une nouvelle manière pour Cartoon Saloon d’explorer le pouvoir des histoires : The Book of Kells contait la légende matricielle de sa diégèse, Song of the Sea en faisait redécouvrir la véracité pour expliquer la tragédie, et The Breadwinner la recrée mentalement afin de faire sens d’un présent âpre et de rendre l’insupportable passé acceptable. C’est le processus même de création des mythes qu’explore ici magnifiquement la réalisatrice Nora Twomey, et avec eux leur pouvoir cathartique rédempteur. Ces mythes sont à la fois personnels (Parvana surmonte le chagrin lié à une tragédie familiale grâce à eux) et civilisationnels (les contes du père, plus englobants, donnent les armes mentales à sa fille et à d’autres pour filtrer les traumatismes du quotidien).

Cette idée centrale est d’autant plus pertinente que le monde réel représenté se trouve être d’une brutalité rarement égalée. Lorsque les Talibans prirent le contrôle du pays, ils imposèrent une loi islamique d’une violence sans égale, confinant la moitié du pays, les femmes, à vivre recluses chez elles et à ne jamais sortir à moins d’être intégralement voilées et accompagnées par leur père, leur frère ou leur mari. Défendues de travailler, d’aller au marché, ou de faire quoi que ce soit dans la sphère publique, elles subirent les méfaits d’un des régimes les plus inhumains jamais créés sur Terre. The Breadwinner n’a pas peur de relater cet état de fait, et montre à plusieurs reprises les sévices qui leur étaient infligés sans raison recevable. Une scène charnière dans l’évolution du récit met en scène Parvana assistant à une attaque sur sa mère dans un déferlement de violence suggérée rarement atteint dans un cinéma qui s’adresse ouvertement au jeune public.

La véhémence de la condamnation ne se transforme toutefois jamais en pamphlet politique qui tenterait de fournir un cours magistral biaisé en histoire afghane : l’objectif central du film est lié au parcours exceptionnel de sa protagoniste, et n’en dévie jamais. Les personnages secondaires sont pour la plupart plutôt bien écrits, et bénéficient d’arcs complets, à l’exception peut-être de l’antagoniste (si on peut ainsi l’appeler) principal, un jeune Taliban extrémiste dont le sort reste nébuleux. Notons aussi que chaque élément absolu (comme ledit personnage) est contrebalancé par l’intégration de nuances venant équilibrer ce portrait de l’Afghanistan des années 1990. Un autre second rôle, qui commence dans le camp des oppresseurs, évolue graduellement vers le statut d’allié à travers des échanges d’une justesse confondante.

Pour accompagner cet ambitieux récit, Nora Twomey et son équipe d’animateurs se sont surpassés, et ont confectionné un film d’une beauté incomparable dans l’animation traditionnelle d’aujourd’hui. Sans exagérer, The Breadwinner constitue un tour de force technique mêlant les styles de manière cohérente pour créer des compositions d’une finesse et d’une puissance remarquables, décuplant par là même la portée émotionnelle de l’œuvre. Qu’il s’agisse de l’épure efficiente des scènes intimistes, de la fluidité sans pareille des actions, ou des fresques épiques dessinées par le mythe en formation, chaque plan accompagne l’intention substancielle par une forme adaptée et percutante. La palette de couleurs abandonne cette fois les gammes vertes chatoyantes de Kells et le bleu éthéré de Song of the Sea au profit de jaunes et de rouges à la fois chaleureux dans ses moments d’allégresse, et crus lors des passages les plus dramatiques.

On pouvait se demander si l’éloignement des côtes irlandaises pouvait soir à la vision du studio, qui a auparavant prouvé sa capacité à mêler efficacement l’intime à l’universel. La réponse est un immense oui, comme le prouve The Breadwinner, triomphe à l’univers dégrisant et au propos exaltant. Encore quelques films de cet acabit et Cartoon Saloon aura inscrit son nom dans les annales de l’animation, aux côtés des autres géants. On attend impatiemment la confirmation avec Wolfwalkers.

Parvana (The Breadwinner), de Nora Twomey – Sortie le 27 juin 2018



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