A l’occasion de la sortie mercredi prochain de Star Trek Into Darkness, nous avons voulu dépasser le cadre du film de J.J. Abrams pour évoquer l’univers Star Trek dans sa globalité à travers plusieurs thèmes.

Et demain sortira sur tous les écrans de France le 2e volet du renouveau de la saga orchestré par J.J Abrams : Star Trek Into Darkness. Si vous avez raté les premières parties de ce gros dossier, vous pouvez toutes les retrouver ici. Cela vous permettra de constater à quel point Arkaron est un fan pointu et documenté et vous permettra mieux d’appréhender son point de vue sur ce dernier long métrage. Attention, le papier spoile le début de l’intrigue.

L’autre critique du film et écrite par un novice en la matière est, elle, disponible ici.

 

Dans les Ténèbres

La réussite du reboot ST09 est à clarifier : 250 millions de dollars de recettes aux États-Unis contre seulement 128 millions à l’international, soit quasiment moitié moins. Cette différence s’inscrit en opposition aux résultats de la plupart des blockbusters estivaux hollywoodiens, qui génèrent très souvent un profit international de 30 à 50% supérieur à celui collecté au niveau national. Ces chiffres sont une bonne illustration de la différence de perception que connait la franchise entre le territoire nord-américain et le reste du monde. Pour briser cette tendance, une seule solution : accentuer le changement et convaincre le public qu’il s’agit de Star Trek, certes, mais pas de celui auquel vous pensez par habitude.

Un film et une série ne se vendent pas de la même manière, c’est une évidence. Les deux média n’offrent pas les mêmes possibilités non plus, en raison de leur format, de leur longueur ou encore de leur budget. Produire un film qui se veut être un succès commercial partout dans le monde implique donc de faire des choix qui devront mettre en avant les aspects les plus attirants de l’œuvre au plus grand nombre de spectateurs possible, et pas seulement à une culture spécifique. Paramount l’a bien compris et dans sa quête de succès international, a bâti la campagne publicitaire de Star Trek Into Darkness sur l’idée qu’il s’agit d’un film indépendant.

Le titre, premièrement, met en avant son ajout « Into Darkness » sur les affiches, au détriment du nom de la franchise. Et ce nom n’est pas Star Trek XII, la numérotation étant le meilleur moyen de décourager les novices. Ensuite, ce qui est montré au fil des mois menant à sa sortie est un brillant exemple de stratégie commerciale réussie. Plus réussie, et de loin, que pour tous les autres films Star Trek jamais produits. Le casting est adapté au deuxième marché le plus rentable, à savoir le Royaume-Uni (qui avait engendré près de 35% des recettes de ST09 à l’étranger) grâce à la présence de Benedict Cumberbatch, acteur britannique aux antécédents solides et à la popularité grandissante. L’ajout d’un second personnage féminin important renforce également le caractère varié de la distribution. Enfin, les bandes annonces diffusées promeuvent un récit riche en action et à la proposition principale rappelant le plus populaire des films de la saga, à savoir La Colère de Khan. La campagne en elle-même présente enfin quelques variations selon les pays, puisque le film n’est pas présenté de la même façon partout (par exemple, comme un film catastrophe beaucoup plus que science-fictif pour certains marchés).

C’est donc sur tous les fronts que Paramount a préparé le terrain pour la sortie de son blockbuster, exhibant ses effets visuels impressionnants plusieurs mois avant la sortie, et maintenant un certain secret autour de quelques détails du scénario, susceptibles d’éveiller la curiosité des connaisseurs.

Si ST09 renforçait l’éloignement de la franchise d’avec ses racines, Into Darkness (STID) n’apporte aucun changement majeur à cette orientation : en effet, le mythe américain tel qu’il avait été exploré autrefois reste éloigné des préoccupations de cette suite, au même titre que l’utilisation de concepts de science-fiction en tant que moteurs narratifs (mais comme montré précédemment, aucun film depuis l’original n’a opté pour une telle approche). À la place, la problématique du film précédent est reprise, et la guerre et ses conséquences (peur, manipulations, course à l’armement, éthique) sont au centre d’une intrigue on ne peut plus classique, qui confirme une fois de plus la tendance des scénaristes américains à recourir à la trame de la menace terroriste pour alimenter, ad nauseam, l’industrie du divertissement très grand public.

Difficile de savoir exactement ce que Damon Lindelof a pu apporter au duo Orci & Kurtzman, mais le premier tiers du film porte clairement l’empreinte de ces derniers : elle est truffée d’idioties que la plupart des scénaristes amateurs éviteraient de commettre dans leur premier brouillon. Nous avons donc droit à un vaisseau spatial caché sous l’eau sans la moindre raison, attendant qu’une équipe de deux ait dérobé un parchemin à une communauté d’indigènes tout aussi gratuitement, tandis que le premier officier va inutilement risquer sa vie à déposer un réacteur à fusion froide au sein d’un volcan sur le point d’entrer en éruption. Tout ça, alors que cette incroyable technologie nommée téléportation, que les explorateurs du futur ne comprennent toujours pas comment utiliser correctement, aurait pu régler la question depuis l’orbite, sans briser la moindre règle, ni risquer la moindre vie. Bref, l’équipage de STID s’inscrit dans la continuité de celui de ST09 : ils prennent des décisions défiant tout bon sens.

Cependant, une fois l’introduction passée, ce genre d’incohérence se fait plus rare, sans toutefois disparaitre entièrement (voir, encore une fois, la scène du saut spatial qui n’a aucune raison d’être, ou les non-sens articulés par des personnages qui disent une chose puis son contraire la seconde d’après). Si la cohérence interne est donc généralement plus convaincante, ce n’est pas vraiment sur l’intrigue toujours très téléphonée que STID se révèle intéressant, mais plutôt sur son approche cosmogonique (la re-création de la diégèse) et son traitement de la mythologie trekkienne.

En recourant à la réécriture temporelle de toute une chronologie à partir d’un élément perturbateur dans ST09, les scénaristes s’étaient laissés carte blanche pour remodeler les personnages principaux comme bon leur semblait, ce qu’ils avaient d’ailleurs commencé à faire assez agressivement. Il est donc d’autant plus surprenant que leur soudaine lecture autocritique du comportement de James Kirk, répétée plusieurs fois, mène vers une leçon d’humilité visant à ramener le personnage dans les gonds qu’avait forgés la série originelle. En ce sens, l’équipe scénaristique fait volte-face et se met en tête de resserrer ses liens avec sa grande sœur, comme si l’élément perturbateur du premier volet était au final voué à n’avoir qu’un effet marginal sur le déroulement de cet univers alternatif, dont les personnages ressemblent de plus en plus à leurs homologues originaux.

Bien sûr, partir de la fin de ST09 pour arriver à retrouver un statu quo plus ou moins similaire à celui de la série originelle en un seul film implique un traitement en accéléré des personnages, et force donc l’utilisation de mécanismes un peu grossiers, dont la fonction est appuyée à chaque occasion. Ainsi, c’est dans un tourbillon de traumas mélodramatiques que les protagonistes sont plongés un peu artificiellement, quoique l’exécution soit assez propre pour ne pas paraître totalement fausse. Cette réécriture des personnages a deux résultats : d’abord, l’équipe n’a finalement pas pris beaucoup de risque, si ce n’est aucun, puisque toutes les évolutions observées au fil de l’aventure tendent vers un territoire connu depuis bien longtemps.

Ensuite, revenir sur ses pas après un virage initialement brusque a de toute évidence forcé les auteurs à faire une utilisation bien plus importante de la mythologie trekkienne. On se retrouve donc devant un produit ambigu, à mi-chemin entre un film de divertissement consensuel et certainement efficace, et un exercice de cosmogonie fascinant d’un point de vue culturel.

En effet, c’est par le rappel quasi-constant d’éléments piochés dans 40 ans de franchise que STID reconstruit totalement son univers. Les références rapides et nombreuses viennent s’ajouter à des remaniements plus profonds. STID diffère donc de son prédécesseur car la mythologie de la franchise devient l’un des enjeux du film, ou comment ré-invoquer les personnages, situations ou événements les plus iconiques du folklore trekkien pour en proposer une nouvelle porte d’entrée au public d’aujourd’hui.

Tout ceci est fascinant dans le sens où les scénaristes de ce reboot ont accepté de croire en la mythologie interne de la franchise (revitalisant ainsi sa présence et sa vivacité culturelle, à l’instar de toute réitération d’un mythe) mais toujours pas en sa proposition conceptuelle initiale, à savoir utiliser les média de masse pour présenter et explorer des idées qui en sont généralement absentes (le propre de la science-fiction, en d’autres termes). Dès lors, les quelques propositions d’anticipation survivantes sont reléguées aux périphéries extrêmes d’une intrigue applicable à tout spectacle cinématographique contemporain, et n’ont qu’une incidence résiduelle sur le traitement global du film.

Au final, que nous proposent les ténèbres proposées par l’équipe Bad Robot ? Toujours la même civilisation broyant le noir de l’espace, qui lutte jusqu’à son dernier souffle pour survivre à ceux, qu’ils soient internes ou étrangers, qui osent ébranler ses fondations nées dans la peur de la mort et dans l’iconisation extrême de ses héros. Sous son héritage science-fictif abandonné, la relance Star Trek se tient bien de retrouver la dimension futuriste, discursive et ludique dans laquelle elle était née, pour percer toujours plus loin dans une contemporanéité immédiatement satisfaisante mais fondamentalement stérile.

Luttant plus férocement et plus magnifiquement que jamais, nos héros se battent pour préserver la stabilité d’un présent en danger perpétuel et le maintenir en état de catharsis constant ; au prix, pour l’heure, de leur faculté d’antan à regarder par-delà l’horizon des possibles.

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