Critique : Red Sparrow

A 47 ans, le réalisateur Francis Lawrence n’a pas tant de projets à son actif : on se souvient tous de son adaptation très libre mais pas forcément foutue de la bande dessinée Constantine avec Keanu Reeves puis de Je Suis Une Légende avec Will Smith. Le bougre s’est ensuite collé à la réalisation de trois Hunger Games sur quatre.

Le voici désormais aux manettes d’un projet plus original mais pour lequel il retrouve une nouvelle fois Jennifer Lawrence, ainsi que Joel Edgerton et le Belge Matthias Schoenaerts : Red Sparrow.

 

LA CRITIQUE

Désormais libérés de la franchise Hunger Games, Jennifer & Francis Lawrence (aucun lien de parenté) sont chacun en mesure d’évoluer librement à Hollywood. C’est vrai depuis longtemps pour l’actrice dont le nom suffit à monter des projets, mais plus frais pour le réalisateur qui avait apriori suffisamment rempli le job auprès des studios pour passer sur un projet plus personnel et en tout cas moins évident.
Coup de bol, les voilà qui rempilent tous les deux pour Red Sparrow, l’adaptation d’un roman d’espionnage écrit en 2013 par Jason Matthews, un ancien agent de la CIA, et qui est bien éloigné des standards un peu bourrins qu’on pourrait imaginer venant d’Hollywood. Bien au contraire, Red Sparrow se veut sulfureux, mystérieux et sombre…

Dominika est une danseuse étoile pour le Bolchoï dont la vie va exploser suite à un accident sur scène et une jambe cassée. Risquant de perdre son appartement à Moscou et les aides médicales pour sa mère bien attaquée par la maladie, elle se voit proposer une offre auprès de son oncle ténébreux, pour aller soutirer des informations à un homme au nom des services secrets. Forcément, la spirale infernale ne fera que commencer, et la belle ne pourra pas s’en tirer aussi facilement, devant vite faire sa place au sein d’une unité spéciale d’espions, sous peine de se prendre une balle en pleine tête ! Bon, tout ça c’est pour l’intro du film, parce qu’on a beau être en 2018, la Guerre Froide reste visiblement d’actualité dès qu’il est question de Russie. Ou plutôt, Red Sparrow semble prêt à vouloir la redémarrer à lui seul ! Poutine serait content, Theresa May acquiescerait sans détour, mais toujours est-il qu’un agent américain va s’incruster dans l’histoire, et que le tout va se transformer en jeu du chat et de la souris, pour savoir qui est le traitre, qui est la taupe, qui manipule qui, qui est qui, a-t-il un chapeau, une moustache, des lunettes, etc…

On aurait pu s’attendre à un thriller prétexte à des scènes d’action en tout genre, surfant aussi bien sur la vague Jason Bourne, John Wick ou Atomic Blonde et pourtant, non : Red Sparrow se rêve en grand thriller à suspense, tendu comme un coup de fil sur le téléphone rouge.
Entre une scène d’intro opératique avec un montage parallèle et une intrigue à tiroirs pour débusquer les vrais traîtres dans cette histoire où personne n’est honnête, le tout est carrément anachronique avec un rythme assez lent, un découpage posé et une intrigue qui semble réfuter à tout prix la technologie. Les smartphones ne semblent jamais avoir existés, l’informatique non plus et on se parle toujours en face à face ici, comme pour ressusciter l’âge d’or de l’espionnage, comme une période rêvée et fantasmée où tout se jouait sur le moment, jamais par un intermédiaire virtuel.

Attendez-vous donc à une avalanche de dialogues suspicieux où tout le monde se regarde de travers, pour petit à petit essayer d’y voir plus clair. Comme il est question de manipulation, la tendresse n’est pas de ce monde et on exploite toujours les défauts de son interlocuteur, ce qui permet à Jennifer Lawrence de montrer qu’elle n’a pas froid aux yeux, confirmant après Mother qu’elle est partie pour de bon dans des rôles plus frontaux et adultes. Cela veut dire bien sûr qu’on y parle sexe, et que ce dernier est une arme, mais ça peut aussi passer dans quelques scènes de violence bien sèches, dont un combat à l’arme blanche où on ne retient pas ses coups pour mieux finir dans un bain d’hémoglobine. Entre nous, pour une production à gros budget, voir un tel film prendre autant son sujet au sérieux, c’est plutôt très plaisant.

Enfin ça le serait réellement si Red Sparrow était incarné formellement.

Etant donné la nature de son récit, avec trahisons à foison, retournements de situations en pagaille et vas-y que je suis ton copain mais en fait non, il fallait un metteur en scène un minimum calé pour donner une atmosphère captivante à l’ensemble, avec un minimum de rythme.
Et bien que Francis Lawrence tente une approche un peu classe, avec des plans d’ensemble jouant systématiquement sur un cadrage rigoureux où le personnage est au centre et les diagonales parfaitement calées, il échoue à dépasser la simple illustration de son histoire. Il n’y a qu’à voir l’introduction alternée du film, entre l’opéra où danse l’héroïne et une rencontre qui tourne mal, pour voir à quel point le faible nombre de plans, la platitude de ces derniers et l’incapacité à faire monter la sauce en accord avec la musique empêchent la scène de décoller.

Et tout le film est de ce calibre : sans idée pour traduire visuellement l’état d’esprit du personnage, ses peurs et sentiments de menace, chaque scène se repose sur ce qu’il y a devant la caméra plutôt que de chercher à créer du sens par celle-ci. On se prend à rêver ce qu’aurait pu donner un script du genre entre les mains d’un Brian De Palma, ou même d’un Christopher McQuarrie, pour lui permettre de gagner en efficacité et en frissons. Manque de pot, Red Sparrow traîne tellement la patte malgré son sérieux indécrottable qu’il finit par assommer le spectateur. A trop vouloir jouer sur les faux semblants, l’issue du film devient faussée tant on noie le poisson pour noyer le poisson, l’effet passant avant toute implication émotionnelle, et les twists s’enchaînant de façon nonsensique, à tel point qu’il est aisé de les griller pour peu que vous avez déjà vu un film d’espionnage.

Incapable de dégainer une séquence grisante et un peu marquante, s’enfonçant dans un tunnel de dialogues monolithiques et traînant non sans mal ses 2h20 de péloche, Red Sparrow montre bien que si Jennifer Lawrence est à fond devant la caméra, Francis Lawrence, lui, semble pioncer derrière.

Partant de là, il sera sûrement difficile pour le public de ne pas en faire autant…

Red Sparrow, de Francis Lawrence – Sortie le 04 avril 2018



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