Rencontre avec Alan Lee

Installé depuis de nombreuses années dans la magnifique région du Dartmoor en Angleterre, l’illustrateur Alan Lee est un homme aussi discret que rare. Connu pour ses dessins inspirés de l’oeuvre de J.R.R Tolkien, il a illustré certaines éditions du Seigneur des Anneaux et du Hobbit mais aussi des parutions récentes comme Les Enfants de Hurin ou La Chute de Gondolin.

En 2001, il est embauché par Peter Jackson comme directeur artistique sur le Seigneur des Anneaux en collaboration avec John Howe. Un travail de six mois s’est alors transformé en une collaboration de six ans, prolongée sur King Kong et la trilogie du Hobbit.

A l’occasion de l’exposition Tolkien qui se termine prochainement à la BNF, Alan Lee est de passage à Paris. Il donne ce jeudi 6 février une conférence sur le site de l’exposition. Mais il est également passé par la sympathique librairie La Dimension Fantastique pour une séance de dédicace précédée d’une rencontre informelle, où le public présent a pu lui poser des questions. Nous étions dans la salle.

 

Pourquoi Tolkien ?
Alan Lee : Découvrir Tolkien a été l’étape d’un voyage. J’ai découvert ses écrits quand j’avais 17 ans. Je m’intéressais déjà au merveilleux et au folklore. J’ai continué à aimer les contes de fées et à en faire des dessins, notamment pour les livres “Faeries [avec Brian Froud, l’illustrateur de Dark Crystal] et “Castles”. Les choses se sont mises en place quand j’ai été sollicité par l’éditeur des ouvrages de Tolkien pour illustrer d’abord un calendrier puis l’édition de 1992 du Seigneur des Anneaux. Mais je n’avais jamais imaginé illustrer Tolkien avant qu’on ne me le propose.

Quelle est la différence dans votre travail entre le métier d’illustrateur et celui de directeur artistique pour le cinéma ?
Il y a beaucoup plus d’images dans un film donc beaucoup plus de dessins à faire. Si je veux représenter, disons, Minas Tirith, je n’ai qu’un dessin à faire. Mais au cinéma, il faut construire tout le décor, imaginer toute la culture qui l’accompagne. Donc je passais mon temps à faire des croquis. Je n’ai pas tant fait de dessins terminés mais des centaines et des centaines d’esquisses pour que les équipes de production puissent prendre le relais.
Le livre est la vision de son auteur, le film celle du réalisateur et dans les deux cas il faut leur rendre des comptes. Mais c’est néanmoins très différent puisque pour un livre je vais dessiner tout seul dans mon coin. Le film est un effort de collaboration immense, puisqu’on travaille avec des milliers d’autres personnes. John Howe a mentionné 2500 personnes sur la production du Hobbit.
J’ajoute que je ne cherche jamais à dessiner pour la production des films des choses qui soient impossibles à construire. Aussi, quand je dessine pour les livres, j’essaye de ne pas trop en montrer. C’est facile d’entrer dans les détails mais je cherche toujours à laisser une partie à l’imagination du lecteur, je reste vague. Pour les films, c’est l’inverse. On doit dessiner l’ambiance générale mais aussi chaque détail, jusqu’aux poignées de portes et de fenêtres.

Qu’avez-vous ressenti quand on vous a demandé de travailler sur les films ?
[Il réfléchit] Je me suis senti très chanceux, d’autant que je n’avais pas d’autre projet dans mon emploi du temps. Ça me plaisait de savoir que j’allais partir à l’étranger pour quelques temps. Ils m’ont demandé si je pouvais venir travailler sur le Seigneur des Anneaux pendant six mois. Il se trouve que je suis resté six ans ! Si on m’avait précisé que ça prendrait six ans, j’aurai probablement décliné, ne pouvant m’absenter aussi longtemps.

Quel est le personnage de l’univers de Tolkien préférez-vous dessiner ?
[Sans hésiter] Le personnage que je préfère dessiner est Treebeard (Sylvebarbe/Barbebois). Plus que tout, j’adore dessiner des arbres.

Et quel est l’endroit que vous préférez dessiner ?
Les forêts naturellement. La forêt de Fangorn et celle de Mirkwood (la Forêt Noire/Forêt de Grand’Peur). Il y en a tellement… tout l’univers des Elfes aussi, Fondcombes/Fendeval, la Lórien, la Moria, Edoras…
Ce que j’ai beaucoup aimé sur les films, c’est de passer d’un environnement à l’autre. Il fallait répondre à la demande d’un maquettiste, d’un sculpteur. Ils venaient me demander de dessiner des petites choses, des détails. Je passais de l’univers des Elfes aux Hobbits au Rohan. C’était très réjouissant.

A l’inverse, y a-t-il des endroits ou des personnages que vous n’aimez pas dessiner ? Peut-être parce qu’ils sont trop complexes ?
Pour les livres, il y avait certaines choses que Christopher Tolkien m’a demandé de ne pas dessiner. Des choses puissantes qu’il préférait qu’il n’y en ait pas de représentation. Parfois, ce qu’on ne voit pas est plus effrayant. Je suis d’accord avec ça. Je peux citer Morgoth, parce qu’il est presque comme le diable. Il est mieux représenté par les mots et le ressenti que par les images.

Comment s’est passée la collaboration avec John Howe sur les films ?
Sur le Seigneur des Anneaux, nous avons surtout travaillé séparément. Peter Jackson voyait le travail de John Howe comme sombre, plus dramatique, il a donc voulu qu’il travaille sur les “méchants” et moi sur la partie plus humaine, plus gentille. Nous étions dans le même studio mais nous ne dessinions pas la même chose. Ca a changé pour le Hobbit qui était d’avantage une collaboration, l’un de nous prenait souvent la tête d’un projet (et inversement) et l’autre venait aider.

Qui sont les artistes qui vous inspirent pour dessiner l’univers de Tolkien ?
L’un des mes artistes favoris est un illustrateur français installé à Londres au début du vingtième siècle, Edmund Dulac. Il y en a beaucoup d’autres comme Arthur Rackham. Mais pour les décors je suis beaucoup influencé par William Turner, le peintre anglais.
J’essaye d’envisager les écrits de Tolkien en terme de topographie, de trouver une représentation des mots. Mais les illustrations que Tolkien a fait lui-même m’aident beaucoup.

Une fois le film terminé et votre travail à l’écran, quel a été le moment le plus fort pour vous quand vous l’avez découvert ?
Il y en a beaucoup. Un des plus satisfaisante est le Rohan. Edoras, la culture du Rohan. Nous avons tout designé. Les costumes, les décors, les armures, l’héraldique. On a tous fait un beau travail. C’était très satisfaisant de voir ça à l’écran, j’en ai beaucoup aimé l’atmosphère.

 

Alan Lee a ensuite participé le jeudi 6 février à une masterclass à la BNF. En voici le replay intégral, commençant par un hommage à Christopher Tolkien récemment disparu.

 

 

Merci à Vincent Ferré, Elisa Bes et à la librairie Dimension Fantastique.

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