Fin 2018, nous évoquions son métier au quotidien avec Grant Alexander, chara designer chez Pixar. De cet entretien est née l’envie de parler animation avec ceux qui la font au quotidien et d’expliquer simplement leur métier.

Après le designer des studios américains et une jeune scénariste/réalisatrice française, nous partons au Luxembourg pour évoquer le travail de Stephan Roelants, producteur à la tête de Mélusine Productions et de Fabien Renelli, directeur de production au Studio 352. Ensemble, ils ont travaillé sur Parvana, le Chant de la Mer ou les Hirondelles de Kaboul.

 

Quels sont vos parcours respectifs ?
Fabien Renelli : pendant mes études, je me suis spécialisé dans l’étude du cinéma. J’ai fait une thèse sur l’animation française. Puis je suis rentré au Studio 352 il y a douze ans, tout simplement.

Stephan Roelants : j’ai commencé ma carrière dans le “live action” avant d’être débauché par une société luxembourgeoise qui avait un département animation. Moi qui ne voulait plus avoir affaire à des acteurs, ça m’allait bien. J’ai alors créé le Studio 352.

Tu es à la tête à la fois de Studio 352 et de Mélusine Productions, qui sont deux sociétés différentes. Comment s’articulent-elles ?
Stephan Roelants : Mélusine Production développe, finance et gère les projets animés. Le studio fabrique les films. Une quarantaine de personnes y travaillent depuis 23 ans, dont Fabien qui se partage entre les deux.

Que fait un directeur de production au quotidien ?
Fabien Renelli : je gère différents aspects liés aux développements des projets quand on les co-produit. Je travaille à la construction de budget, à la conception d’aides auprès du Film Fund Luxembourg. Je suis aussi au quotidien les projets, je veille au respect du planning, à l’organisation des tâches. Y a une notion de “contremaitre général” objectif des projets.

Pour être concret : quand Tomm Moore développe un projet avec Cartoon Saloon, il vient vous chercher ? A la fois pour les financements et pour l’aspect technique ?
Stephan Roelants : on a un profil de co-producteur. On a eu deux existences : on a d’abord fait beaucoup de sous-traitance pour les américains pendant 7-8 ans. On a réinvesti les marges dégagées dans des co-productions européennes qu’on voulait les plus qualitatives possibles. L’idée était d’enchainer sur des projets de longs métrages plus ambitieux. J’ai fait des marchés pour nous faire connaitre, co-produire, aider à la finalisation des films.
Maintenant, on a une petite réputation de fiabilité. On termine les films dans les temps avec la qualité requise. Inévitablement, Tomm Moore ou Didier Brunner viennent nous voir dès qu’ils ont un projet.

Je vois le Studio 352 comme des “mercenaires de l’animation”…
Stephan Roelants : le terme n’est pas loin de la réalité. Une sorte de troupe d’élite. Les Seals de l’animation. On a une équipe fixe, une bonne vingtaine de CDI. Ca implique d’être exigeant, qu’on se forme régulièrement. Les gens du studio apprennent, se forment, se remettent en question pour chaque film. Ca ne veut pas dire que c’est sans difficulté. Certains longs comme Le Jour des Corneilles ont été compliqués.

Justement quels sont les films qui ont été compliqués à monter ?
Fabien Renelli : c’est compliqué parce que les films qu’on imagine faciles à faire ne coulent pas forcément de source, et inversement. Les films de Cartoon Saloon étaient à chaque fois des challenges artistiques mais ça se passaient bien. La qualité de la relation était saine, elle faisait qu’on se comprenait bien. Des projets comme Zero Impunity, Ethel & Ernest, Le Voyage du Prince se sont extrêmement bien passés, la relation était facile.
Du coté des projets plus compliqués, Stephan citait à juste titre Le Jour des Corneilles qui a été un cas d’école et j’ajouterai Le Voyage de Ricky. C’était une énorme co-prod entre cinq studios européens, avec des points de vue et des façons différentes de travailler d’un pays à l’autre.

Stephan Roelants : ce sont deux exceptions où les gens pensaient à eux plutôt qu’au film. Une fois qu’on est dans le film, tout le monde doit avoir pour objectif de servir le plus beau film possible.

C’est le cas des Hirondelles de Kaboul dont l’animation a l’air à tomber.
Stephan Roelants : Oui c’est un style. Je précise que, contrairement à ce qu’on a pu lire dans certains articles post-Cannes, le procédé utilisé n’est pas de la rotoscopie. Ca va faire bondir les animateurs qui vont lire ça.
Ici à Mélusine, on essaye de faire des films différents à chaque fois. On ne veut pas faire deux fois le même film. Je tiens à préciser que le studio a une ligne éditoriale. Je ne ferai pas un film très beau s’il n’a pas de scénario. Et je cherche à faire une animation de plus en plus adulte.

Cette ligne éditoriale vous permet d’avoir une vue sur le projet très en amont.
Stephan Roelants : oui, nous sommes impliqués dès le début.  Quand je discute avec Tomm Moore, il me demande mon avis. Il ne le prendra peut-être pas en compte mais il écoute. Au delà de l’écriture et à de rares exceptions comme Tomm justement qui a un vrai style, nous faisons des recherches en amont. Sur Ernest et Célestine La Collection, on a une discussion avec Didier Brunner et Folivari sur la qualité de l’écriture en tout début de projet.

Netflix vous a approché ?
Stephan Roelants : oui, on a produit Extraordinary Tales, une anthologie animée des œuvres d’Edgar Allan Poe [disponible sur Netflix dans différents pays et en DVD en France]. Je suis en discussion avec eux sur un autre projet, pour lequel ils ont fait appel à nous. C’est aussi le cas avec Apple, puisqu’ils ont acheté Wolfwalkers de Tomm Moore. J’y vais prudemment.

Vous avez donc plusieurs projets qui se montent en parallèle. Comment ça s’organise ?
Fabien Renelli : on avance principalement sur Wolfwalkers, en layout, en décors couleurs, en animation. Les équipes sont très occupées. On développe aussi les décors de Slocum, le prochain film de Jean-François Laguionie dans la veine de Louise en Hiver et qui est annoncé comme son dernier. On fait les décors au trait, la couleur.  On fait aussi un peu de modélisation 3D, notamment pour des documentaires pour des choses qui seront diffusées prochainement sur Arte.
Moi je m’occupe aussi au quotidien des outils de promo pour Annecy avec le Film Fund Luxemburg et du développement technique et financier d’un prochain projet qui s’appelle Le Royaume de Kensuke. C’est tiré du bouquin de Michael Morpurgo, qui avait écrit Cheval de Guerre. On travaille dessus avec la productrice anglaise Sarah Radclyffe et Lupus Films.
La direction de prod ici est particulière vu qu’on est pas producteurs majoritaires. On peut donc multiplier les projets. C’est à la fois complexe, carré mais c’est aussi ce qui en fait la richesse.

Justement, comme vous vous partagez les tâches entre vous et le “studio majoritaire” ? Cartoon Saloon par exemple a des équipes artistiques à demeure en Irlande.
Stephan Roelants : on nous appelle pour certaines choses précises. On nous confie par exemple les décors et l’animation. On a donc un réseau de tâches bien déterminées. Sur Parvana, on a fait les deux tiers de l’animation. On peut aussi donner un coup de main ou s’échanger des tâches mais tout est bien déterminé à l’avance. Sur Wolfwalkers, c’est l’animation de Studio 352 qui est le “lead” et qui dirige donc les autres, mêmes les Irlandais, en terme de rythme. C’est parfois complexe parce qu’on se retrouve avec des scènes difficiles à animer, comme les scènes de foules – et il y en a beaucoup !

Sur Wolfwalkers, qu’est-ce qui vous reste à faire ?
Stephan Roelants : on est à peu près à la moitié du film, entre nous, Cartoon Saloon et Folivari. On doit livrer à Apple pour Toronto 2020.

Quelques questions que nous posons régulièrement sur vos gouts en matière d’animation. Quel est votre premier souvenir en matière d’animation ?
Stephan Roelants : ça doit être Le Livre de la Jungle ou Bambi, à l’Ambassador à Bruxelles.

Fabien Renelli : je n’ai que des souvenirs tardifs car mes parents ne m’emmenaient pas voir de dessins animés. Mon premier choc, c’est Batman la série animée.

Quel est votre film d’animation préféré ?
Stephan Roelants : la Tortue Rouge.

Fabien Renelli : Brisby et le Secret de Nimh, de Don Bluth.

Quelle est votre série animée idéale pour le dimanche matin ?
Fabien Renelli : tout ce qu’a fait Bruce Timm, de Batman à Justice League Unlimited.

Stephan Roelants : j’ai été un grand fan des Simpsons, surtout les premières saisons.

Quel est le film d’animation sur lequel vous auriez aimé travailler ?
Stephan Roelants : la Tortue Rouge

Fabien Renelli : Le Tableau, de Jean-François Laguionie qui m’a vraiment absorbé quand je l’ai découvert.

Votre dernier coup de coeur animé ?
Stephan Roelants
: L’Invasion de la Sicile par les Ours et J’ai Perdu Mon Corps

Fabien Renelli : je ne suis pas vraiment objectif mais j’ai vraiment eu des coups de coeur pour Song of the Sea, Breadwinner et Ethel & Ernest. Hors studio, le dernier à m’avoir frappé c’est Vice Versa de Pixar. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi fin dans un film.

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