D’après sa biographie sur les réseaux sociaux, Grant Alexander est “character designer” et “sketch artist” chez Pixar. C’est surtout un talentueux artiste qui a travaillé sur le design de personnages sur Coco ou les Indestructibles 2. Il a aussi largement contribué aux moyens métrages Toy Story, Angoisse au Motel et Hors du Temps.

Il était invité du festival Paris Manga ce samedi 20 octobre. Nous en avons profité pour lui demander d’expliquer en détails son métier au sein du studio à la lampe. Et la conversation a dérivé sur les robots géants, l’animation japonaise et le film de Dan Scalon (Monstres Academy) prévu pour 2020.

 

Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas ?
Je m’appelle Grant Alexander. Je dessine depuis que je suis tout petit. Les comics m’ont beaucoup inspiré mais aussi les cartoons de chez Disney. J’ai grandi avec des dessins animés comme Transformers, qui a été vraiment important pour moi, G.I Joe ou les Cosmocats. Ils ont beaucoup contribué à mes travaux sur Toy Story.
Adolescent, j’ai découvert le monde de l’anime japonais. Akira a été une révélation. C’était une époque où il était difficile de se procurer des anime. C’était encore l’ère de la VHS et parfois on devait acheter des “fansubs”, seule manière de les voir. Le loueur de vidéos en avait très peu : Bubblegum Crisis, Vampire Hunter D, MD Geist ou Ken Le Survivant qui étaient très violents.
J’ai continué à dessiner. Puis quand j’en ai eu l’âge, j’ai fait une école d’art à San Francisco pour apprendre le dessin, la peinture, découvrir les grands peintres classiques. J’ai découvert les Impressionnistes. J’aime vraiment beaucoup cette époque, elle m’a ouvert l’esprit.

Que fait un character design ? Comment se déroule votre travail au quotidien ?
Ma journée commence souvent par une réunion avec le réalisateur, souvent avec des storyboards. Il nous présente les personnages, ce qu’ils doivent faire, comment ils doivent être. Il nous fournit le plus d’informations possibles pour que je puisse alors dessiner. Je commence par des idées très simples.
Quelques jours plus tard, on se revoit pour discuter de ce qui a été fait. Je lui montre ce que j’ai fait, ce que je pense qu’est le personnage par rapport à ce qu’il nous a présenté. On en discute, on voit si ça se rapproche de sa vision. Et en fonction de ses remarques, je retourne à ma table à dessin jusqu’à ce que j’aboutisse à ce que lui avait en tête.

Donc, certains jours, votre travail est mis à la poubelle. Ce n’est pas trop frustrant ?
La plupart du temps ! [rires] Quand on est un jeune artiste, ça brise le cœur mais en gagnant de l’expérience on découvre que c’est un travail d’équipe, qu’on doit trouver le bon film tous ensemble. Et si le design, les dessins ou des éléments de l’histoire ne servent pas le film au sens large, ça n’aide en rien. On finit vite par se préoccuper de l’histoire. Même si les idées sont bonnes, que le réalisateur apprécie, parfois… C’est comme ça que ça fonctionne.

Prenons un exemple : vous avez fait le design de la jeune fan d’Elastigirl dans les Indestructibles 2. Vous avez fait beaucoup de tentatives pour avoir le résultat final ?
Pour chaque film, on travaille sur les personnages principaux, secondaires et ceux d’arrière-plan. Elle faisait partie d’un groupe d’arrière-plan. A cause du budget, on fait les designs de quelques personnages : un grand mec, une fille ronde, un brun, une personne à la peau blonde, etc… Puis on change les détails, les yeux, la couleur des cheveux, les vêtements. Elle était un point de départ qu’on a ensuite décliné. Ce n’était pas très difficile d’avoir l’aval de Brad Bird parce que c’était un tout petit rôle.
Parfois c’est même plus amusant. Par exemple dans Ratatouille, tous les chefs secondaires ont des formes bizarres, on a pu s’amuser avec eux.

Est-ce qu’il y a un “style Pixar” pour les humains ? On retrouve souvent les mêmes caractéristiques graphiques d’un film à l’autre
Il y a parfois des cross overs. Même chez Disney. Prenez Raiponce et la Reine des Neiges par exemple. Parfois aussi on reprend des designs pour des courts métrages en changeant juste ce qu’il faut. Je pense qu’il y a une sensibilité commune mais que les réalisateurs tentent des choses. Par exemple, les personnages de Coco sont bien plus réalistes ce que ceux de Là-Haut qui sont plus caricaturaux, fait de grandes formes rondes ou carrées.
Le point commun, aussi, c’est la 3D. Le rendu CG rend les designs plus réalistes. Tout ça est un jeu d’équilibriste.

Vous sculptez aussi certains personnages ? Quand le dessin est validé, vous sculptez le personnage ensuite ?
Parfois, oui. Il y a deux sculpteurs à demeure chez Pixar. Mais s’ils sont occupés et si j’ai le temps, ça m’arrive de prendre le relais. Ca permet de résoudre des problèmes difficiles à solutionner sur papier. Et puis de toutes façons, le produit fini est en 3D.
Dessiner, pour moi, est plus rapide et c’est plus pratique quand la production avance rapidement. Le sculpteur ou la personne en charge du rendu 3D prend alors la suite. Mais quand j’ai l’opportunité, j’adore sculpter.

Vous avez travaillé sur de nombreux courts-métrages. Est-ce que le travail est le même ? Peut-être moins de pression et plus de liberté ?
C’est exactement ça. Les courts-métrages sont des bouffées d’air frais. Il y a moins d’argent en jeu donc moins de gens stressés. Les équipes sont plus petites et les décisions plus rapides.

C’est un bac à sable pour vous ?
Oui, en tant qu’artiste, on porte d’avantages de casquettes quand on fait un court-métrage. C’est cool de pouvoir essayer plus de choses.

A propos de court, il faut qu’on parle du design de Transitron (de Toy Story of Terror). On a cherché à l’acheter sur Internet…
Ce n’est malheureusement pas possible. Bandai a fait un prototype au sein de la gamme Soul of Chogokin. Ils étaient intéressés par le produire mais il faudrait trouver une manière de le promouvoir.
Sachez juste qu’il y aura une version “bootleg” du personnage dans Toy Story 4, avec des couleurs différentes.

Bandai a par contre sorti deux robots-mecha Buzz et Woody.
Oui, c’est une proposition faite par Bandai à Pixar, c’est eux qui nous ont pitché le produit. On a pu faire quelques suggestions mais c’est un pur projet Bandai.

Quelle a été l’inspiration pour Transitron ? Transformers ?
Non, plutôt les séries japonaises des années 70 comme Super Electromagnetic Robot Com-Battler V, Vehicle Team Voltron, Machine Voltes. Et d’autres dont les noms m’échappent. Tous les robots de ces années-là, la gamme de jouets Chogokin en métal peint…

Quelle est votre relation avec l’animation japonaise actuelle ?
Je n’ai pas beaucoup de temps mais j’ai une liste de choses que j’ai envie de voir. Et quand je connais quelqu’un qui a travaillé sur une série, j’essaye de la regarder.
J’ai travaillé avec Trigger sur Toy Story That Time Forgot, il y a eu une collaboration entre les deux studios. C’était un rêve pour moi qui suis un grand fan de Hiroyuki Imaishi [fondateur de Trigger et réalisateur, entre autres, de Kill la Kill et Gurren Lagann]. C’était une opportunité incroyable. Je suis donc devenu directeur artistique sur le projet coté Pixar pour travailler avec eux. Dans le court, on devait voir Trixie regarder la série animée Battlesaurs. Ca a été coupé du montage final comme l’idée plaisait à tout le monde on s’est arrangé pour mettre la séquence sur le DVD.

Quelle est votre série animée japonaise préférée ?
Probablement Evangelion. Ou Visions d’Escaflowne. Ce sont les deux en haut de ma liste. Quand j’avais 18-19 ans, elles m’avaient forte impression.

Et quelle est votre série animée idéale du samedi matin ?
Transformers. G1 évidemment.

Quel est votre premier souvenir en matière d’animation ?
Je me rappelle regarder les dessins animés de Disney sur Dingo, où il jouait au football, faisait du ski. Je m’en souviens très bien. Les Trois Caballeros aussi.

Quel est votre film d’animation préféré ?
C’est une question vraiment difficile… Je ne suis même pas sûr d’en avoir un. Je vais dire Akira. Et plus récemment, Ame & Yuki Les Enfants Loups. Je trouve dommage que Ghibli n’ait pas embauché Mamoru Hosoda pour prendre la succession de Hayao Miyazaki.

Quel est le dernier film d’animation que vous avez aimé ?
Il y a un film qui s’appelle Omae Umasou (littéralement “tu es délicieux”) que je viens de découvrir . C’est en animation 2D avec des dinosaures, et en particulier un T-Rex. Il y est question de dinosaures herbivores, qui couvent un oeuf trouvé et qui s’avère être un carnivore. Le carnivore devient ami avec les herbivores mais pendant tout le film il doit combattre ses propres instincts. C’était vraiment très bon.

Je sais que vous ne pouvez pas dire grand chose des projets de Pixar mais travaillez-vous en ce moment sur quelque chose de cool ?
Oui. Ca sort en 2020. Le projet a été annoncé, il n’a pas de titre. Ce sera un mélange de monde moderne et de fantasy, avec des elfes et des dragons. J’ai fait beaucoup de chara design pour ce film et j’en suis super fier. J’ai hâte que les gens le voit. C’est un très beau film qui raconte l’histoire du réalisateur Dan Scanlon, qui n’a jamais connu son père.

 

Merci à Ludo Opsomer, Amélie Nicolaud et Sarah Marcadé. Retrouvez Grant Alexander sur Instagram.

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