Pour ouvrir leur Etrange Festival version Lyon 2010, les organisateurs ont choisi Gaspar Noé et Enter the Void. Projeté à Cannes en 2009, le film tarde à sortir sur nos écrans. D’ailleurs, jusque-là, on n’a toujours pas de bande annonce officielle, seules quelques photos très colorées.
Critique d’un film particulier, signé par le réalisateur d’Irréversible.

Enter the Void – Sortie le 5 mai 2010
Réalisé par Gaspar Noé
Avec Nathaniel Brown, Paz de la Huerta, Cyril Roy
Oscar et sa soeur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boite de nuit. Un soir, lors d’une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu’il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa soeur de ne jamais l’abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors dans la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemardesques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelstrom hallucinatoire.

Gaspar Noé est un type qui n’a pas froid aux yeux. S’il veut nous dire quelque chose, il nous le dira sans mâcher ses mots. S’il veut nous montrer quelque chose, il le montrera sans pudeur. Depuis ses premiers films (Carne, Seul Contre Tous), on sait qu’il préfère adopter des approches frontales, brutes (parfois lourdingues), plutôt que d’utiliser la métaphore, la symbolique ou l’allusion. Assez loin d’être hypnotiques, ses films faisaient jusque là office de claques en pleine figure qu’il balançait, comme ça, sans crier gare. Malgré des expérimentations techniques et narratives intéressantes, l’évolution de sa filmographie laissait tout de même planer la question du renouveau dans les thèmes abordés. Tous au bord du gouffre, ses personnages, quels qu’ils soient, se confondaient toujours au plus petit dénominateur commun: l’être pathétique et perdu que deviendrait tout un chacun face à de telles situations. Enter The Void apporte-t-il ce changement?

Oui et non. On parle, ici encore, d’un thème universel: la vie après la mort, ou au moins l’espoir de cette nouvelle vie. Idée qui germait dans l’esprit de Noé depuis bien des années, le concept d’Enter The Void est, par définition, une matrice de liberté et d’emprisonnement pour le réalisateur. Après-vie et trips hallucinatoires, quoi de plus libératoire pour un cinéaste? Point de vue subjectif, quoi de plus oppressant pour un narrateur? Un tel parti-pris appelait, sans doute, la structure non-chronologique que le film adopte. Sans désorienter son spectateur en décomposant le récit à outrance, Gaspar Noé se permet ainsi une certaine flexibilité. Ces choix conceptuels et narratifs mis en place, il ne restait plus qu’à raconter une histoire. C’est peut-être là que se trouve une partie du problème.

Une histoire, il y en a une, ça ne fait aucun doute. Elle est même habilement articulée autour de thèmes intéressants, tels que le rapport symbiotique des membres de la cellule familiale, ou la peur du néant. Ce qui manque cruellement au métrage, c’est un scénario. Un concept seul, en particulier celui-là, ne tient pas la durée. Il s’essouffle même très rapidement: la première heure passée, la fascination créée par les images hallucinatoires et la vue à la première personne (procédé ici très maîtrisé et immersif) laisse place à un ennui total, soit près d’une heure et demie de répétitions et de va et vient incessants, où le spectateur se retrouve encore et encore aux mêmes endroits, face aux mêmes situations, alternant scènes de vie et scènes de mort de manière redondante. Si le pari ambitieux de continuer à raconter en vue subjective après la mort du personnage principal est tenu (les prises de vue sont en grande partie aériennes ou en observateur d’Oscar), les tics de réalisation dont fait preuve Gaspar Noé irritent très vite. Vous pourrez, à cet égard, visiter Tokyo en long, en large (Nord-Sud, Est-Ouest en avion), et même (surtout?) en travers (tous les trous créant un passage d’un lieu à un autre -ou pas-, à peu de choses près).

Le métrage n’est pourtant pas dénué de substance, loin de là. La construction en répétition, bien qu’assez maladroite sur le long terme, donne du corps à la thématique de mort et de renaissance omniprésente. Si son traitement n’est pas toujours des plus subtiles (résumé du Livre des Morts Tibétain, prévisibilité des boucles narratives), son propos semble faire partie intégrante de ses personnages.

Le point fort du film, cependant, c’est son esthétique. À ce niveau là, il est évident que Benoit Debie, directeur de la photographie (Irréversible, Vinyan), mettra tout le monde d’accord. Le travail constant sur les lumières et l’atmosphère transforme Tokyo en hallucination avant l’heure, qui enrobe le film et plonge le spectateur dans un univers unique. Si tous les films sont des expériences sensorielles, aucun film n’est comme Enter The Void, et ce n’est pas sa bande son efficace qui diminuera son impact final, mais plutôt l’habitude que semble avoir pris le réalisateur de tomber dans l’illustration gratuite et profondément inutile. En témoigne, entre autres, ce plan aérien qui traverse un étage du Love Hotel, passant d’une chambre à l’autre, offrant ainsi au spectateur un peu voyeur cinq bonnes minutes de scènes érotiques sans le moindre intérêt.

Ainsi, les décisions de réalisation de Noé jouent sur plusieurs plans: la volonté d’explorer de nouveaux thèmes et de nouveaux univers d’une part, et le retour au monde sale et grinçant qu’il nous a montré à maintes reprises d’autre part. Enter The Void est donc un entre-deux mondes, la tentative d’approcher et de saisir ce moment à la fois éphémère et infini du passage de la vie à la mort. Une expérience sans précédent, pas toujours du meilleur goût, pas sûre d’avoir un lendemain, mais certaine de ne pas laisser indifférent.

-Arkaron

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