Ce 3e récap’ de nos aventures à l’Etrange Festival illustre bien la diversité de la programmation proposée : un biopic halluciné par un réalisateur canadien, un polar kazakh et la ressortie d’un long métrage français de 1965, Piège pour Cendrillon. Il reste quelques jours et un programme bien rempli. Vous y allez ?

 

Le Vingtième Siècle (2019) de Matthew Rankin

William Lyon Mackenzie King est un politicien majeur de l’histoire du Canada, puisqu’il a été premier ministre durant 21 ans, notamment pendant la seconde guerre mondiale. Un sacré C.V donc, que le réalisateur Matthew Rankin met de côté pour se pencher sur les débuts du bonhomme dans le cirque infernal de la politique.

Alors là, forcément, vous imaginez un biopic historique tout ce qu’il y a de plus sérieux, avec de la reconstitution de qualité, des costumes, et tout le tralala.
Et vous avez complètement faux !
La démarche hallucinée du film consiste à transposer les mémoires de cette figure importante dans un univers fantasmagorique totalement fou, où Toronto est devenue une suite de décors tortueux à l’architecture tentaculaire, dans des formes géométriques abstraites, avec un cocktail très fort d’expressionnisme allemand et de couleurs fluo pastels en intraveineuse. Un choix esthétique radical qui permet de pousser les potards à fond, et de moquer ouvertement la volonté de fer du sujet et les désirs de sa môman (jouée par un homme !) pour le torturer dans des dilemmes moraux, sentimentaux et éthiques et en sortir une fable bigarrée qui ne ressemble à aucune autre, comme si Terry Gilliam, Fritz Lang et Tim Burton avaient eu un accident lors d’une orgie filmique.

Le résultat s’avère pertinent de bout en bout, comme en témoigne un tournage en 16mm et un travail particulier sur le son pour donner du début à la fin la sensation d’être devant un film d’époque, au service d’une inventivité formelle constamment renouvelée qui convoque des imageries fascistes et dystopiques à tout bout de champ, histoire de mieux mettre en exergue les tenants et les aboutissants du pouvoir et de ses dérives.

Un délire qui parvient assez miraculeusement à tenir la durée et à ne jamais afficher le moindre signe de fatigue, s’imposant donc comme un émerveillement curieux, aussi nébuleux que mordant, trouvant un équilibre parfait entre le rêve et la satire.

A Dark, Dark Man (2019) de Adilkhan Yerzhanov

Pour beaucoup de gens, la rencontre entre cinéma et Kazakhstan est synonyme de Borat. Et ce n’est pas franchement sympa pour ce pays qui est en train de développer son cinéma et de lui offrir une densité certaine, en témoigne l’ambitieux Tomiris dont on vous a parlé en début de festival.

Il y a déjà 2 ans, l’Etrange Festival avait offert un focus sur la carrière d’Adilkhan Yerzhanov, où l’on avait pu découvrir son premier film Realtors. Le cinéaste a vu sa carrière exploser depuis puisqu’après La Tendre Indifférence du Monde en 2018, A Dark, Dark Man sera son deuxième film à sortir en salles chez nous tandis qu’il présente déjà le suivant en ce moment-même à Venise !

Mais revenons à cet homme très sombre, à savoir un agent de police un peu misérable vivant dans le fin fond du pays, qui va avoir bien du mal à couvrir comme à son habitude les bavures et les magouilles de sa hiérarchie avec une journaliste dans les pattes.

Jouant sur une atmosphère contemplative, avec quasi exclusivement des plans fixes intelligemment et joliment composés, Yerzhanov impose un rythme lent pour mieux coller à une vie au ralenti dans ses vastes plaines, où l’humain est livré à ses pires travers tant le concept de civilisation ne résiste pas à la loi du plus fort.
Quelques fulgurances comiques viennent confirmer l’idée principale à grands coups d’humour noir, et perturber la torpeur dans laquelle nous met ce film qui révèle un peu trop vite ses cartes et dont le message comme le déroulement sont quelque part si limpides et clairs qu’il n’y a pas de surprise à l’horizon. Le contraire aurait été étonnant pour une œuvre sur la résignation et l’impuissance face à la violence, mais si le tout est emballé avec sérieux et un certain talent, mieux vaut être préparé à la lancinance qui le caractérise, et qui s’impose tout du long.

 

Piège pour Cendrillon (1965) de André Cayatte

Si vous êtes fidèle de notre podcast Happy Hour, vous avez déjà entendu parler du magazine Revus & Corrigés dont nous avons accueilli plusieurs membres au fil des émissions et évoqué le travail important pour la remise en valeur des ressorties et de toute l’actualité autour du cinéma de patrimoine. 2 ans après son lancement, le petit oiseau a fait son nid et se lance dans la distribution d’anciens films restaurés, lors de projections exceptionnelles tout autour de la France.

Piège pour Cendrillon est le premier film de cette série, et a fait ses débuts dans une toute nouvelle copie à l’Etrange Festival, où il trouve naturellement sa place avec son pitch de femme brûlée et amnésique qui va petit à petit réapprendre qui elle était à son grand dam, sa vie passée n’étant pas des plus honnêtes et conciliantes pour le genre humain…

Un changement de personnalité qui va l’emmener dans un tourbillon infernal à mesure qu’elle découvre les dégâts commis et la tragédie à la base de son accident, tandis que le réalisateur André Cayatte profite de cette adaptation d’un roman de Sébastien Japrisot pour multiplier les effets miroirs et les jeux de faux semblants, dans un récit à tiroirs qui malmène le spectateur et ses certitudes.

Si l’on peut reprocher un énième point de vue dans le dernier tiers qui semble être celui de trop dans une histoire déjà complexe, comme pour l’allonger inutilement, ce dédale narratif se parcourt avec plaisir via l’interprétation impeccable de Dany Carrel dans les 2 rôles principaux, une performance possible grâce à la première utilisation à l’époque en France du retour vidéo sur le plateau.
La technologie l’aide peut-être, mais c’est bien la versatilité de l’actrice, qui se donne à fond dans des personnalités diamétralement opposées, qui permet à cette histoire de tenir debout et de s’avérer aussi trouble, les multiples rebondissements ajoutant à la sensation de flou de l’ensemble, le tout tenant le spectateur en suspension tout du long, avec l’impression de tomber inlassablement en avant avec l’héroïne.

Un long-métrage toujours vénéneux et d’une grande modernité, dont vous pouvez essayer d’attraper une projection prochaine, ou le blu-ray édité par Gaumont.

Ajoutez un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués * sont obligatoires.