Critique : La Légende de Baahubali

Régulièrement, l’Etrange Festival propose à son public de découvrir de grosses productions indiennes difficilement accessibles en Europe. Après Endhiran ou Eega, les organisateurs ont choisi de diffuser en clôture un film au succès colossal là-bas intitulé Baahubali – The Beginning.

Le long métrage de S. S. Rajamouli a rapporté l’équivalent de 91 millions de dollars dans le monde (et à ce jour, le film étant encore diffusé), devenant de fait le troisième long-métrage indien le plus rentable après Bajrangi Bhaijaan ou PK de Rajkumar Hirani. Reste maintenant à espérer qu’un distributeur s’y intéresse pour que vous puissiez le découvrir…

 

LA CRITIQUE

Tous les ans, c’est la même rengaine : on entend parler d’une nouvelle superproduction indienne qui a pulvérisé tous les records de budget et de recettes en son pays, avec l’envie d’en faire toujours plus et de concilier folklore bollywoodien avec spectaculaire à l’américaine.
Après Endhiran, Krrish 3 ou encore Bajrangi Bhaijaan, le dernier à avoir fait parler les billets en masse s’appelle Baahubali – The Beginning et s’avère être la première partie d’un dyptique dont la fin est prévue pour l’an prochain. Avec un budget estimé à 40 millions pour les deux films (le producteur aurait confié à une source proche que c’était le double en réalité…) et ses ambitions de fresque épique, le film s’avérait déjà séduisant, et c’était sans prendre en compte son réalisateur SS Rajamouli, l’auteur de l’incroyable Eega

Pour résumer Baahubali en quelques mots, on pourrait dire que c’est une sorte de croisement hautement improbable entre Jésus Christ et Moïse. Et on ne plaisante même pas !
Le héros a été recueilli à sa naissance dans un torrent par sa mère qui l’a élevé avec sa tribu au pied d’immenses falaises, et après avoir eu le courage de les gravir des années plus tard, notre héros vaillant se rend compte que lui seul peut sauver la région supérieure d’un tyran hargneux avec l’aide d’une mystérieuse princesse. Vous ne voyez sûrement pas tous les liens avec les figures chrétiennes présentées ci-dessus, et on ne saurait vous gâcher la surprise devant un film qui force le trait au point de rendre ses comparaisons évidentes.
Toujours est-il qu’on se retrouve dans un monde indien moyenâgeux fantaisiste, dans lequel certains hommes sont si puissants qu’ils peuvent par exemple arrêter seuls à mains nues un gigantesque taureau chargeant droit sur eux. Baahubali cultive sans ambages un goût de la surenchère qu’il élève à un degré assez formidable. Il faut dire que les Indiens, malgré bien des idées arrêtées culturellement surtout face à une civilisation occidentale comme la nôtre, n’ont pas peur du ridicule et n’hésitent pas à foncer tête baissée. Et quand on voit le résultat, on se dit qu’ils ont bien raison !

Contrairement à ce qui se fait couramment dans le cinéma populaire, Baahubali croit à son histoire, dur comme fer, même dans ses travers les plus kitsch.
Tout l’imagerie du film est totalement démesurée, comme si tout devait être spectaculaire, même le moindre mouvement de sourcil de l’interprète principal. Cette envie d’en mettre perpétuellement plein les yeux s’avère louable dans le sens où nous sommes face à une production luxueuse qui, malgré son faible budget par rapport à un équivalent anglophone, est parfois capable de faire parler la poudre de façon tout aussi ample. Déjà, l’univers du film s’avère assez paradisiaque, ne serait-ce que pour ses décors de forêt plus grands que nature et cette ville dégueulant de temples et de sculptures orientales. Le dépaysement est de mise, comme le montre une mise en scène qui se plaît à émerveiller par la beauté de ses paysages, de ses costumes et plus généralement d’une direction artistique assez chiadée, il faut bien l’admettre. Il n’y a que peu de place pour la finesse, et le tout s’avère sans doute un peu trop clinquant, mais ça reste extrêmement coloré et chatoyant, et c’est déjà largement suffisant !

Et de la finesse, il ne faudra pas en chercher puisqu’on nage souvent en plein délire.
On pourrait longtemps parler de l’héroïsation extrême du personnage principal qui s’avère d’autant plus absurde que le bougre a le charisme d’un bœuf trop porté sur les substances illicites. Comme au détour d’une scène surréaliste où une armure apparaît en feu comme par magie sur ses vêtements en pleine action, telle une panoplie de super héros un peu trop bling bling. Un homme mis sur un piédestal divin, au point que cela se fait au détriment des autres personnages. La princesse par exemple, présentée comme une femme forte qui casse des gueules quand elle ne coupe pas des têtes. Une fois face au héros, elle va vite s’effacer sous la drague hardcore du bonhomme (qui passe un moment à tatouer la belle sans qu’elle ne s’en rende compte, comme pour marquer son territoire !) et lorsque les tourtereaux vont se tourner autour pour de bon, on va atteindre des sommets de machisme déguisé en galanterie foireuse.
La réplique de Gentleman qui fait chavirer la belle ? « Je suis un homme, et tu es une femme… ».
Et il se permet même de s’accaparer le devoir de sa douce en faisant passer ça pour de l’amour, retirant tout mérite à cette héroïne qui accepte de ne rester qu’une potiche au final !
On ne savait pas que c’était aussi facile, et c’était avant de voir la grande scène bollywoodienne du film, chantante et dansante évidemment, qui se pose comme une gigantesque métaphore de la première fois. Monsieur souffle des petites fleurs blanches au visage de mademoiselle qui sourit plus que jamais, des fleurs rouges tombent telles des gouttes sur un sol immaculé de blanc, et voilà que ça défringue la donzelle pour lui donner une tenue plus féminine !
Ce serait presque digne d’un harceleur sexuel de rue, mais dans des beaux décors, avec de belles fringues, une chanson et une choré, le tour est joué !

Baahubali ne s’écarte pas des clichés inhérents à Bollywood, mais ne croyez pas pour autant être devant une énième love story cul-cul la praline et basta.
Non, non, non, on est bien devant la naissance du sauveur d’une nation, qui va devoir trouver le véritable sens de sa vie et la quête qui l’anime pour mieux justifier les centaines de morts qu’il provoquera dans son sillage ! Et autant vous dire que quand ça bastonne, ça ne rigole pas !
C’est filmé en toute clarté avec quelques pointes de violence bienvenue, parfois même surprenantes pour une œuvre se voulant aussi grand public. Si comme moi, vous adorez les mecs qui se prennent des flèches en pleine poire par exemple, vous trouverez votre bonheur !
D’ailleurs, cela nous amène à l’un des points les plus étranges du film : sa structure.
Car ce qui s’annonçait comme le grand final herculéen, avec une énorme bataille qui est évidemment au cœur du 3ème et dernier acte du long métrage, est en réalité un flash-back !
Ou du moins l’accomplissement d’un long flashback de presque 40 minutes où l’on raconte au héros l’histoire de son ancêtre joué par le même acteur, de quoi créer la confusion pendant le film et disposer de plein de money shots pour la promotion sans perturber cette dernière.

Cette troisième partie a ça de frustrant qu’on n’a pas forcément envie de passer autant de temps sur une histoire datée après avoir fait connaissance avec les personnages principaux pendant une heure et demi, et cela génère pas mal de frustration jusqu’à ce qu’on l’on accepte la chose qui finit par s’avérer généreuse en spectacle. Ce qu’il y a de drôle là encore, c’est que ce moment guerrier montre le grand écart total qu’est capable d’opérer le film formellement, puisque de beaux et larges plans en image de synthèse côtoient de véritables croûtes numériques durant la même scène, les effets spéciaux semblant ne pas avoir été finis à temps ! Et on exagère même pas : certaines images présentes des soldats sans textures si ce n’est des silhouettes noir statiques, dans des ébauches de paysages pré-calculées avec deux trois effets de lumière hasardeux pour masquer sans succès la débâcle totale dont le film est parfois capable. Problèmes de budget trop serré, de délais impossibles à tenir ou stagiaires tout simplement mauvais ? On ne saura jamais, mais le plus fort dans tout ça, c’est que ça n’empêche pas le film d’envoyer la sauce avec une véritable tactique mise en place au fur et à mesure de la séquence, et certains actes de bravoure impliquant un homme contre plusieurs dizaines, ce qui rappelle la série vidéoludique des Dynasty Warriors.

On pense un tant soit peu aux 3 Royaumes de John Woo, sans doute l’un des films récents auxquels on peut le plus rapprocher cette partie faite de stratégie militaire et d’action homérique, ce qui n’empêche pas Baahubali de trouver son style à part. Malgré sa misogynie latente, sa facture technique parfois totalement à l’ouest, le « charisme » bien particulier du héros, son final abrupte pour annoncer la deuxième partie ou encore certaines scènes larmoyantes qui en font des caisses, il faut bien avouer qu’on est ressortis de là totalement conquis.
Car ce qui prime avant toute chose, et pour revenir avec ce qu’on disait sur le cinéma Indien en début de critique, c’est l’enthousiasme affolant et la générosité dont le film fait preuve !
Le rythme est démoniaque, certaines répliques sont hilarantes, c’est dépaysant, beau, joyeux et surtout, SUR-TOUT, bordel ce que c’est fun !
C’est ce qui ressort de l’innocence et de l’énergie véhiculés par un tel film : malgré toutes ses tares, les 2h30 passent à toute vitesse et l’on s’éclate comme des petits fous devant un film qui regorge d’idées et qui met un tel point d’honneur à divertir que l’on excuse même ses plans numériques les plus approximatifs dans le cœur de l’action. Car finalement, les Indiens semblent se foutre un peu de la perfection absolue du flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Alors on aura beau être pointilleux sur deux trois points culturels et de fabrication, Baahubali – The Beginning ne rougit aucunement au petit jeu du divertissement deluxe, grâce à une science du plaisir rafraîchissante de candeur et de folie. Il va même jouer sur le terrain de grands succès américains comme Avengers 2, Furious 7 ou Jurassic World, pour les battre à plate couture ! Une récréation dont on sort en ayant hâte de voir la seconde partie en espérant que ça sera aussi curieux et jouissif.

Et qu’on se le dise : attention Hollywood, les Indiens n’ont pas dit leur dernier mot, et ils font bien !

La Légende de Baahubali (1ère partie), de S.S. Rajamouli – Sortie le 15 juin 2016



3 commentaires pour “Critique : La Légende de Baahubali”

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