Deuxième partie de notre gros dossier consacré à Andy et Lana Wachowski pour fêter la sortie évènement de Cloud Atlas ce mercredi dans les salles.

Après l’analyse séquentielle de Matrix, c’est autour de Jean-Victor de prendre le clavier pour vous parler de leur film suivant : Speed Racer.
On a entendu beaucoup de choses sur le film à sa sortie, beaucoup d’avis négatifs de critiques étant passées à coté de ce qu’est le film : un dessin animé “live”.

Explications…

Article initialement publié en mars 2013 pour la sortie de Cloud Atlas. Réactualisé pour la sortie de Jupiter Ascending en janvier 2015.

« Overdose totale », « imagerie vacillante », « croûte numérique », « toujours à deux doigts de la rupture d’anévrisme » ou encore « bouillie filmique », ne sont qu’une partie des mots utilisés par la critique pour qualifier lors de sa sortie Speed Racer.
Une suite de qualificatifs tous plus éhontés les uns que les autres, pointant du doigt une œuvre jugée calamiteuse, désordonnée et uniquement bonne à être jetée en pâture aux amateurs de jeux vidéo et autres boulimiques d’images provoquant l’épilepsie.
Un état des lieux pessimiste, qui donnait à croire qu’après avoir impressionné la planète entière et marqué de leur patte le cinéma d’action et de science-fiction avec Matrix, les deux réalisateurs s’étaient fourvoyés dans un délire bien à eux, uniquement accessible aux consommateurs de substances psychotropes ou hallucinogènes.
La critique ne fut pas la seule à rejeter l’objet atypique des Wachowski puisque le public en fit tout autant, désertant les salles pour faire de cette superproduction à 120 millions de dollars un échec mémorable dans l’histoire du studio Warner, le film n’ayant rapporté que 90 millions environ.
Les Wachowski ont-ils effectivement opéré une sortie de route en accouchant d’un objet impersonnel, criard et aussi insupportable que certains le disent ?
Comment ceux qui ont popularisé le bullet-time et imposé une nouvelle esthétique dans l’action en accouchant d’une oeuvre culte et désormais célébrée ont-ils pu vivre une telle baisse de popularité ?
Comme souvent dans l’histoire, la réponse reste simple : Speed Racer est une œuvre grandement incomprise parce qu’elle est tout autant novatrice, si ce n’est plus encore.

Adaptation de l’animé japonais Mach Go Go Go, Speed Racer fait partie avec Scott Pilgrim de ces œuvres cataloguées immédiatement comme des films visant les geeks et qui empruntent à d’autres médiums (en l’occurrence l’animation et la bande dessinée) pour les mettre en relation et obtenir un résultat étonnant sur la forme. Comportant au sein même de son langage une série de codes, d’effets et de figures de style propre au support d’origine, Speed Racer les a décomposés, analysés, compris et réorchestrés pour les traduire de manière purement cinématographique.
De cette digestion (ou adaptation) d’un langage étranger résulte des images inédites employant des outils de narration et de mise en scène peu communs aux spectateurs habituels qui peuvent avoir du mal à s’accommoder au premier abord à la nouveauté qu’on leur présente.
D’autant que Speed Racer, en allant aussi piocher dans le monde du jeu vidéo, fourmille d’idées innovantes et les orchestre avec un rythme effréné qu’il emprunte à l’œuvre originale, assez éloignée des standards cinématographiques actuels de par son esthétique dite du « superflat », un mouvement d’art contemporain alimenté par le graphisme des mangas et de la culture japonaise contemporaine.

En allant jusqu’au bout de leur projet d’adaptation, les Wachowski ont non seulement influencé l’esthétique même de leur film, basés sur un style unique et bien éloigné de ce qu’on a l’habitude de voir, mais ils ont surtout intégré ce style visuel au cœur d’une narration qui s’en trouve elle aussi originale et changée. Forcément, la forte influence de la culture asiatique a donné un caractère spécial au film, différent de nos habitudes et avec lequel il faut se familiariser. Il n’en fallait pas plus pour que les spectateurs se trouvent dérangés par une proposition de cinéma en dehors des conventions, ce qui nous rappelle au passage l’une des grandes répliques de Cloud Atlas : « les frontières sont des conventions n’aspirant qu’à être transcendées ».
Difficile pour les occidentaux de montrer à ses enfants une œuvre sensitive et déployant une palette créative nouvelle quand elle diffère à ce point de nos habitudes. Il est plus simple de la rejeter purement et simplement. On pourrait d’ailleurs tirer un corollaire pour expliquer le non succès du film en Asie, le public rejetant peut être là aussi l’idée de voir un pur produit de leur culture fabriqué par des Américains.

Pourtant, sous cette armada visuelle ultra colorée et radicale, le projet des Wachowski n’en reste pas moins simple. Pour le comprendre, il suffit de regarder l’une des premières scènes du film, même si il est vite bien difficile de distinguer tous les éléments de la première séquence de plus de vingt minutes tant tout s’enchevêtre et se recroise avec une limpidité stupéfiante.
La scène en question, l’un des nombreux flashbacks ponctuant cette introduction, montre le jeune Speed Racer lorsqu’il était encore enfant à l’école primaire. Dans une salle de classe, le garçon est complètement distrait et passe son temps à dessiner sur le bas de chaque page de son cahier une image d’une course de voitures se ponctuant par un carambolage en face à face.
Faisant rapidement défiler les pages, les images se mettent alors en mouvement et produisent donc un petit dessin animé de l’événement. C’est alors que l’imagination de Speed (le personnage du petit garçon) prend le pas sur la réalité, lorsque celui-ci s’imagine tout à coup au volant de l’un de ces véhicules et se retrouve propulsé au cœur de son dessin animé, le décor de la classe disparaissant au fur et à mesure d’un travelling circulaire autour du personnage pour laisser place aux voitures grossièrement dessinées que l’on apercevait sur le papier quelques secondes auparavant.
Avec la simplicité d’un trait enfantin, c’est le programme du film qui est exposé dès le début, présent sous nos yeux de manière claire et limpide.
Tel ce garçon qui a fantasmé un dessin animé de course, les cinéastes ont fantasmé Mach Go Go Go et ont toujours voulu vivre dans son univers pourtant inaccessible au commun des mortels de par son support.
C’est la proposition qu’ils font au spectateur : une immersion totale dans un imaginaire complètement fou et pourtant palpable, en brisant définitivement la frontière entre le monde de l’animation et le monde réel pour se retrouver avec un objet compilant et additionnant les caractéristiques des deux pour en garder le meilleur et en faire un tout hybride tout aussi homogène.

L’idée de concilier réel et animation ne date pas d’hier et n’est en aucun cas exclusive au Wachowski, un animateur pionnier comme Windsor McKay ayant déjà esquissé l’idée dès ses premiers travaux, et le concept ayant été déployé dans des succès populaires comme Qui veux la peau de Roger Rabbit ? ou Le Magicien d’Oz, chacun le faisant de manière différente.
Cependant, jamais au cinéma l’idée avait été poussée à l’extrême pour fondre les deux en parfaite symbiose afin d’obtenir la fusion absolue entre ces deux médiums certes voisins par bien des aspects, mais tout aussi différents.
Pour obtenir un rendu aussi radical, Speed Racer multiplie les idées techniques novatrices : la caméra Sony F23 a été utilisée avec une approche par couches, permettant à l’image d’être nette dans son ensemble, aussi bien au premier qu’à l’arrière-plan et ce qu’importent les cadres et focales.
Bien sûr, il arrive au film de flouter certains arrières plans mais cela est toujours fait en post-production et en accord avec les états d’âme et émotions à retranscrire par les plans en question.

Pour accentuer la sensation d’image « animée » donnée par cette clarté extrême, la HD permettait d’offrir un rendu sans aucun bruit vidéo ou grain à l’image, tout en offrant une palette colorimétrique très saturée et vive. Les équipes des effets spéciaux étaient d’ailleurs charger de pousser ce caractère lissée encore plus loin, devant retoucher chaque plan après le tournage. Les possibilités de compositions dans le cadre offertes par la suite étaient pour ainsi dire infinies, comme le prouve le résultat final qui joue d’ailleurs de la surabondance de fond vert pour instaurer une nouvelle manière de monter appelée Editography.
Mélangeant le montage pure et le compositing (l’intégration d’éléments sur fond vert), l’editography se conçoit un peu comme de la musique électronique, les images de Speed Racer étant composés de « samples » de la réalité qui ont étés déformés, collés et arrangés pour créer un ensemble tout autre.
C’est de cette pratique, et de l’utilisation de décors sphériques intégrées sur fond vert que naquit l’esthétique surréaliste du film, avec ses perspectives tronquées, les jeux constants de spatialisation et le fait que les personnages ne font plus seulement partie du cadre mais en deviennent le moteur, capable d’interférer directement avec celui-ci pour créer la dynamique du film. Ce travail d’orfèvre, qui correspond à 4 ou 5 fois le montage d’un film classique, permettaient aux monteurs de composer eux-mêmes les plans et chamboulaient complètement la manière de travailler un film habituellement.
S’amusant aussi à animer des objets 2D dans un environnement 3D, Speed Racer pousse sa logique visuelle jusqu’au bout mais parvient à faire surtout ce qu’aucun autre film mélangeant live et animation au style dessin animé n’avait fait auparavant.
La frontière diégétique entre les deux n’est plus, et on croit aussi bien que les acteurs sont une partie intégrante d’un univers dessin animé à part entière, tout comme ce monde à quelque chose de réel malgré tout. Cela devient évident dans la dernière course lorsque Speed Racer et sa voiture ont un impact direct sur le monde qui les entoure.

Au début du circuit, la voiture du héros va mettre en mouvement une série de photos de zèbre arborant les côtés du parcours, devenant le moteur de l’illusion cinématographique. Les images de zèbre sont un clin d’oeil évident à Eadweard Muybridge et son zoopraxiscope, outil figurant la préhistoire du cinéma.
En décomposant le mouvement sur plusieurs photos, Muybridge avait saisi comment reproduire ce dernier, et c’est exactement ce qui se passe avec Speed, qui passe devant la série de photos du zèbre et crée l’illusion de son mouvement.
L’hommage est d’autant plus pertinent de la part des Wachowski que les travaux de Muybridge sont l’un des fondements du Bullet Time qui a fait leur succès.
Après avoir été piégé par l’un des chauffeurs de Royalton avec l’utilisation frauduleuse d’un train d’accrochage, Speed parvient à redémarrer sa voiture en ayant écouté les besoins de celle-ci et part alors pour le trip ultime, dans lequel sa conduite parfaite va dépasser son statut de sport automobile pour devenir une œuvre à part entière.

C’est dans ces quatre minutes là que le principe touche à son paroxysme, la Mach 6 étant devenu une telle force de la nature qu’elle finit par influencer son environnement et le changer à son passage. Déformant l’asphalte à son passage pour lui donner une forme nouvelle, effectuant des sauts à la trajectoire si parfaite qu’elle en touche au sublime et finissant la course dans un état de transe tel que l’environnement complet se transforme pour embrasser l’émotion de l’instant. Défiant les lois de la gravité, du temps et de la physique, Speed Racer vient alors de transcender son statut et d’affecter ce qui l’entoure pour le remodeler selon ses désirs, dans une forme de création pure.
Comme le précisait sa mère plus tôt dans le film « Ce que tu fais avec ta voiture, c’est de l’art », et il vient d’en faire la démonstration totale.
Le fantasme original, faire un dessin animé live et vivre un rêve d’enfant, vient de prendre forme sous nos yeux, le héros ayant repoussé toutes les limites pour s’élever lui et sa voiture vers de nouveaux cieux sensitifs et émotionnels, le montage par editography ayant rappelé toutes les grandes étapes de la vie de Speed jusqu’à ce moment unique.
Le petit garçon rêvant son dessin animé dans une classe a alors prouvé au monde qu’il ne se laisserait pas affecter par celui-ci comme on l’avait prévenu, mais qu’il était bien capable de le changer à lui seul.
La course est terminée, la boucle bouclée.

Après avoir longtemps analysé ce qui marche ou non dans la rencontre entre le dessin animé et le film traditionnel, les Wachowski ont donc su s’approprier une esthétique particulière et la mêler à des techniques d’animation à l’ancienne pour un résultat unique. Par son écart aux règles classiques et une dévotion absolue à son sujet, Speed Racer fait partie des pierres fondatrices de ce que certains appellent le « cinéma de demain », influencé par des supports autres et bouleversant la chaîne de travail habituelle de la confection cinématographique.
Alors que les productions hollywoodiennes tombent de plus en plus dans le cynisme et le second degré à cause du refus d’adhésion complète à une histoire dont les spectateurs font preuve, le projet des Wachowski était un pari insensé et un cadeau fait au monde entier.
Car tel cet enfant rêvant sa course au début, cette œuvre propose de vivre un rêve de gosse, une plongée folle dans une imagination enfantine débordante qui repousse sans cesse les règles pour proposer une émotion intacte.
Speed Racer est une expérience de cinéma unique, ultra sensitive et spectaculaire, offrant aux spectateurs une évasion dans un univers fou avec une innocence et une ferveur en l’imaginaire constamment renouvelée.
Tel le héros face à un monde rongé de l’intérieur dans lequel tout n’est que business, le long-métrage se pose comme un plaidoyer pour la toute-puissance du cinéma, des émotions qu’il procure et sa capacité à créer l’émerveillement.
Espérons donc que le temps fera son ouvrage et que le public redécouvrira comme il se doit en Blu-ray ce qui s’impose tout simplement comme le premier dessin animé live de l’histoire du cinéma.

3 commentaires

  • Alexander_R samedi 9 mars 2013 11 h 23 min

    Superbe article qui rend enfin hommage à un film malheureusement trop incompris à cause de son audace et sa volonté de détruire les codes…

  • Georges Mélies mercredi 13 mars 2013 15 h 20 min

    Sans ces articles, je n’aurais pas eu la curiosité de me mettre devant Speed Racer. Au milieu de ces compétitions, ou l’on sait de suite qui sera le vainqueur, à partir du nombre de zéros investis, on se réjouit de voir poindre le nez d’un petit challenger qui revient empocher la mise. Belle présentation. Bon travail. Merci

  • Trackback: CloneWeb » Warner Bros repousse Jupiter Ascending à 2015

Ajoutez un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués * sont obligatoires.