Vous venez sans doute de découvrir les premières images de Captain America Le Soldat de l’Hiver, deuxième volet des aventures de Steve Rogers au cinéma.

Le moment nous semblait opportun pour évoquer le comic d’après-guerre. Arkaron s’est donc penché sur le rapport entre Captain America et la Guerre Froide, aussi bien dans les publications qu’en matière de popularité sur le sol américain. C’est d’autant plus intéressant que le personnage du Soldat de l’Hiver est -dans la bande dessinée- un assassin à la solde des russes et que Ed Brubaker reprendra dans la BD qui a servi de base au scénario de nombreux éléments historiques que nous évoquons ici.

Un gros dossier qui donne encore plus envie de découvrir le film prévu pour mars 2014.

 

Bientôt sortira sur les écrans Captain America: The Winter Soldier, adaptation basée sur les comics scénarisés par Ed Brubaker en 2005. Le soldat de l’hiver, un assassin à la solde des généraux soviétiques, est un personnage qui raviva soudain une grille de lecture Est/Ouest qui avait majoritairement disparu des comics mainstream depuis une bonne dizaine d’années à la date de sa publication. Légion des années 50 à la fin des années 80, les films articulés autour de la Guerre Froide se sont eux aussi raréfiés, refaisant surface sporadiquement ces quelques dernières années, sans vraiment laisser de trace indélébile dans les mémoires (L’Affaire Farewell, Breach, Good Night and Good Luck, The Good Shepherd…).
Cependant, les grosses productions de studio s’inscrivant dans ce cadre historique ont majoritairement disparu. Parce que Captain America est plus ancien que la plupart des héros Marvel, créés dans les années 1960, il a lui aussi un héritage lié à la Guerre Froide, qu’il peut être intéressant d’explorer pour comprendre d’où revient le personnage et quels liens il entretient avec la problématique.

1940 aux États-Unis : Franklin Roosevelt entame son troisième mandat à la Maison Blanche, le swing de Glenn Miller règne en maître sur les charts, Clark Gable et Gary Cooper se partagent la tête d’affiche, tandis que John Ford libère les Raisins de la colère et que Charlie Chaplin se moque ouvertement d’Hitler dans Le Dictateur. Observant le second conflit d’ordre mondial de loin, les États-Unis se gardent d’entrer officiellement dans une guerre à laquelle ils sont déjà impliqués par voies d’embargos et d’accroches navales.
Dans le monde des comics, les super-héros mènent la barre et deviennent bientôt les porte-étendards du sentiment patriotique américain s’élevant contre les oppresseurs de la liberté. The Shield, apparu dans Pep Comics #1 (Janvier 1940), et Uncle Sam, né dans National Comics #1 (Juillet 1940), ouvrent le bal des héros patriotiques avant l’arrivée de Captain America, dans son comic éponyme, mis en vente sur les stands en décembre 1940. Accompagné de Bucky et combattant dores et déjà l’infâme Crâne Rouge, « Cap » s’oppose aux forces de l’Axe avec panache et dynamisme, sous les traits et les idées de l’équipe Joe Simon/Jack Kirby, tous deux scénaristes et dessinateurs.

Le succès de Cap incite les éditeurs à multiplier les héros patriotiques. Des centaines sont créés dans les pages des comic books, eux-mêmes envoyés par centaines de milliers sur le front pour assouvir la soif des soldats américains désormais entrés en guerre. Là-bas, les ventes de comics sont dix fois supérieures à celles des journaux d’actualité et des magazines généralistes les plus populaires combinés. Pour les super-héros, la guerre est la meilleure des époques. En 1945, pourtant, le dictateur nazi s’évanouit et deux bombes atomiques ravagent le Japon : les super-héros de papier ont perdu leur plus grand ennemi et leur force inégalable. Pour eux, c’est le début d’un déclin qui ne prendra fin que dans les années 1960. Comme ses pairs, Cap finit tant bien que mal la décennie pour vivre sa dernière aventure dans Captain America #74 en octobre 1949, répondant absent au 75e et dernier numéro de son magazine. Steve Rogers ne sera ravivé qu’en 1963 dans Avengers #4 par Jack Kirby en personne… mais Captain America, lui, ne s’était pas totalement éteint dans l’intervalle.

Étrange période que les années 1950 dans l’industrie des comics. En Amérique, la croissance économique et la prospérité des classes moyennes masquent une profonde crise identitaire qui divise les sexes, mettant à mal la masculinité dominante, alors que la censure et la paranoïa McCarthyste révèlent une peur déstabilisante de l’Autre communiste. Pour les éditeurs de comics, c’est l’ascension. La plus grande circulation de comic books jamais enregistrée aux États-Unis a lieu en 1952 : 59,8 millions de bandes dessinées sont imprimées et mises en vente sur les stands de journaux. Les super-héros, quant à eux, ne sont plus très nombreux, remplacés par d’autres genres plus rentables, et notamment les Romance Comics, dont le boom est initié par Simon et Kirby en 1947, ou le western et la science-fiction, hérités des pulps alors en perdition.

En réalité, les super-héros restent en vie principalement grâce à la nouvelle série télévisée Les Aventures de Superman, mettant en scène le comédien George Reeves dès février 1953, et qui atteindra les 35 millions de téléspectateurs par an. La même année, alors que le McCarthysme bat son plein, que le président Truman annonce la création de la bombe thermonucléaire, que Marilyn Monroe devient le nouveau sex-symbol et que le premier article signé Fredrich Wertham rédigé à l’encontre des comic books apparaît, Martin Goodman, éditeur d’Atlas Comics, tente de surfer sur la vague créée par Reeves en ramenant ses trois piliers super-héroïques à la vie dans les pages du comic Young Men #24 (décembre 1953) : la Torche Humaine, Namor et Captain America.

Présenté comme s’étant retiré de la scène super-héroïque après la fin de la guerre, Steve Rogers vit à présent des cours d’histoire qu’il donne à l’école secondaire. Lorsqu’un flash radio informe les citoyens américains du retour inopiné de l’infâme Crâne Rouge, cependant, Cap et Bucky reprennent du service pour stopper les plans de leur némésis, qui prévoit de prendre le secrétaire général des nations unies en otage. Tout semble donc se dérouler comme avant, à ceci près que le contexte politique d’arrière-plan a changé. En effet, Crâne Rouge, autrefois premier agent d’Hitler, est transformé en criminel mégalomane s’alliant avec « les Rouges » pour étendre son pouvoir sur le monde.
Deux mois plus tard, le duo est appelé à protéger les plans d’un canon atomique, convoités par des espions communistes. Un couple d’agents infiltrés capture donc le scientifique en charge du canon, dans un récit soulignant l’inhumanité latente des communistes et la fascination du pouvoir atomique sur les deux partis.

Le numéro suivant de Young Men explicite une autre peur sous-jacente de la société états-unienne de l’époque, à savoir l’infiltration communiste dans les plus hauts niveaux de sa hiérarchie. Cette fois, un scientifique communiste infiltré depuis plusieurs années en Amérique a gagné un statut des plus respectables au sein d’une université. Armé d’un sérum devant permettre de contrôler la volonté d’autrui, il force Captain America à se retourner contre son pays et à détruire les installations militaires américaines en cours de construction en Alaska alors qu’un sous-marin soviétique l’y attend. Le comic dresse ainsi un climat d’hostilités ouvertes, admettant volontiers que l’armée entreprend quelques initiatives militaires, tandis que les communistes bravent les lois internationales en pénétrant dans le secteur américain. Il exemplifie également le statut des enseignants et plus spécifiquement des professeurs d’université, principalement considérés comme des libéraux suspects, tous susceptibles de cultiver des tendances marxistes.

Young Men #27 (avril 1954) démontre bien que les histoires de super-héros avaient du mal à traiter le nouvel équilibre géopolitique autrement qu’en réutilisant des poncifs établis lors de la seconde guerre mondiale. Une fois de plus, Crâne Rouge travaille à l’obtention du pouvoir atomique avec la chute des États-Unis en ligne de mire. Attirant le duo héroïque par la ruse dans un repaire décoré d’instruments de torture utilisés par les nazis et amenés illégalement sur le sol américain dans le but de servir les intérêts communistes, le super-vilain ex-nazi s’inscrit dans une logique d’opposition Ouest/Est alors même que l’URSS a férocement combattu les forces de l’Axe sur le front oriental.

La dernière aventure de Cap dans Young Men met en scène nos deux héros aux prises avec des criminels soviétiques essayant de démarrer une révolution communiste en Afrique du Sud, illustrant avec efficacité la course à laquelle s’adonnaient Est et Ouest dans les pays du tiers-monde.
Dans le même temps, Captain America recevait les honneurs d’être publié dans une nouvelle mouture de son propre comic et dans le magazine d’anthologies Men’s Adventures. Ainsi, dans Men’s Adventures #27, notre duo converti de civils en soldats depuis Young Men #27 se trouve en Égypte, confronté à un nouveau groupe de Rouges prêts à initier une révolte dans le nord de l’Afrique. Cette histoire illustre par ailleurs le climat paranoïaque popularisé par McCarthy, selon qui tous ceux exprimant trop ouvertement leur amour pour l’Amérique étaient à considérer de la même manière que ceux ne l’exprimant pas du tout : comme des communistes potentiels. Le numéro suivant est un des meilleurs exemples d’imagerie anti-communiste dans l’industrie des comics : en Corée du Nord, alors que la guerre est terminée, Cap et Bucky escortent un groupe de prisonniers de guerre relâchés lorsque les guérilleros coréens attaquent le convoi et capturent nos héros. Dépeints selon le stéréotype des « diables jaunes », cultivé à foison dans les pulp magazines des années 1910 à 1930, les Coréens se révèlent vite sadiques et violents, mais également peu intelligents et aisément manipulables.

Visiblement assez profitable, l’entreprise de Goodman tourne à la renaissance, suivant la numérotation d’origine, du comic Captain America avec le numéro 76. La différence, cette fois, se trouve dans l’accroche accompagnant chacun des trois numéros paraissant de mai à septembre 1954 : Captain America… Commie Smasher! (ou « l’écraseur de cocos », dans le jargon). Parus la même année que le pamphlet Seduction of the Innocent, qui dénonce notamment la diabolisation raciste des étrangers et le renforcement de la représentation des héros selon l’archétype nordique, les comics de Captain America ne sont pas visés en particulier par le psychiatre, malgré leur tendance appuyée à recourir aux clichés les plus régressifs. Les raisons sont sans doute multiples : Wertham ne les a peut-être jamais lus, ils ne durent pas assez longtemps pour qu’il les considère lors de son étude ou sont parus trop tard, et leur racisme est exclusivement orienté à l’encontre des communistes, et non des minorités noires ou amérindiennes vivant aux États-Unis (elles-mêmes totalement absentes de l’univers de Cap dans les années 1950). Dans une société à peine remise de la chasse aux sorcières, reprocher à la culture populaire d’affirmer la supériorité américaine sur les forces soviétiques n’est probablement pas l’approche la plus maligne, alors même que la croisade de Wertham est largement adoptée par les instances légales américaines, elles-mêmes noyées dans un climat d’inquiétude quant aux effets de la culture de masse sur les jeunes générations. La question dominante établissait la culture populaire comme adversaire de l’autorité parentale et des valeurs américaines ; nulle surprise, donc, que le psychiatre ait choisi les comics d’horreur aux tendances gores d’E.C Comics, les polars sordides tels que Crime Does Not Pay de Comic House Publications, ou la relation ambigüe entre Batman et Robin pour conduire ses attaques.

C’est donc en fanfare que Cap et Bucky s’élancent face aux rouges sur les couvertures leur étant dédiées :

Les neuf aventures contenues dans ces comics suivent exactement la même logique que leurs prédécesseurs, et Cap et Bucky affrontent donc espions communistes essayant de déclencher la troisième guerre mondiale, empêchent les forces rouges de rallier plus de pays à leur cause, prouvent constamment l’innocence de l’Amérique et la bassesse des communistes, prêts à sacrifier soldats, amis et frères pour étendre leur influence, et se rendent en Corée, en Indochine ou en Chine pour contrecarrer les plans de leurs adversaires.

L’une des histoires s’ouvre sur les mots suivants : « Ces événements se sont déroulés dans un petit pays situé sur la frontière séparant le monde libre des nations de l’autre côté du rideau de fer… Les deux partis s’affrontent dans une guerre froide sans merci ! L’un d’eux cultive les espions et les traitres, tandis que l’autre encourage l’amitié et la paix ! Là-bas, le conflit s’est enlisé… du moins jusqu’à ce que Captain America attaque ! »

Une autre se conclut sur une envolée propagandiste digne des meilleures campagnes : « Cocos, espions, traitres et agents étrangers… prenez garde ! Captain America et son armée d’hommes libres et loyaux sont à vos trousses, prêts à se battre jusqu’à ce que la dernière des vermines jaunes soit dévoilée aux yeux du monde ! »

Très similaires aux récits patriotiques de la seconde guerre mondiale, ces comics ont peiné à trouver leur public car le trait était forcé, anachronique, et finalement peu engageant, ne bénéficiant d’aucun mouvement national comme ce fut le cas au début des années 1940. Comme les nazis avant eux, les espions et agents communistes meurent de toutes les façons possibles : dommages collatéraux des exploits du Captain, meurtres de masse lors d’explosions volontaires ou encore suicides pour la cause, la variété et la fréquence des morts soviétiques souligne leur manque de valeur aux yeux des états-uniens.

Après l’établissement du CCA, ou Comics Code Authority, une assemblée d’autocensure mise en place par les éditeurs suite aux événements enclenchés par Wertham, de nombreuses maisons d’éditions ont fermé leurs portes. Les éditeurs survivants ont, quant à eux, été obligés de revoir leur catalogue afin d’éviter toute polémique. Deux ans plus tard, en 1956, la circulation des comics chutera de près de 50% avec 34,6 millions de copies par an. En plus de souffrir d’une crise interne, les comics perdent également leur audience au début des années 1950 suite à l’explosion des téléviseurs, passant de 4 000 postes en usage aux États-Unis en 1946, à 10,6 millions en 1950, puis 37,4 millions en 1955.

Avec moitié moins de lecteurs qu’auparavant et une mauvaise publicité engendrée par la débâcle du CCA, la renaissance de Captain America prit fin bien vite malgré son décor très contemporain. En réalité, il semblerait que ce décor même ait été l’une des raisons de son échec. John Romita, dessinateur de toutes ces planches, a déclaré que Timely Comics avait reçu un nombre important de courriers négatifs dénonçant un chauvinisme exagéré et que les retours de bâton suivant la guerre de Corée avait terni l’image absolue du drapeau américain. Petite anecdote : aucun de ces comics n’était signé par le scénariste. Selon Romita, le nom de Stan Lee apparaissait en signature de plusieurs de ces scripts, mais Lee a déclaré ne pas se souvenir d’avoir écrit ces derniers.

Ces aventures, ignorées pendant les années 1960, seront intégrées via rétrocontinuité par Steve Engelhart quelques années plus tard, admettant que les Steve Rogers et Bucky des années 1950 étaient en réalité des imposteurs. Après sa renaissance en 1964 dans les pages d’Avengers, Cap adopte d’abord une attitude globalement neutre, et parfois conservatrice, à l’égard des crises de l’époque, notamment la guerre du Vietnam qui scinde la population américaine. Ce n’est qu’en 1974 qu’interviennent les changements fondamentaux avec l’aventure Secret Empire, qui reflète le désenchantement national vis-à-vis du gouvernement, suite aux révélations de la crise Watergate, forçant Captain America à remettre son rôle en question et devenir Nomad. Lorsque Cap récupère son vieux costume, les dichotomies Est/Ouest sont moins présentes, Cap se bat pour les idéaux américains définis comme universels et non plus pour un gouvernement dont la corruption a été mise à nu.
En 2005, le scénariste Ed Brubaker commençait sa grande saga d’espionnage old-school très bien renseignée, dans la veine de ce qu’Engelhart était parvenu à faire sur Secret Empire trente ans plus tôt. C’est ainsi qu’il intègre « Jack Munroe », le Bucky des années 50, à sa trame. Il y confirme les actes décrits plus hauts, les teintant toutefois de démence psychotique due aux effets secondaires de sérums du super-soldat instables. Munroe admet donc que son Captain America et lui avaient vu des ennemis là où n’y en avait pas, qu’ils avaient fait preuve d’un zèle mal placé et désinformé envers les ennemis supposés des États-Unis. Il s’agit là d’une habile manière, pour Brubaker, de faire sens des hantises états-uniennes à l’époque de la guerre froide, transformant cette obsession politique en métaphore par l’intermédiaire d’un sérum physique imaginaire, alors qu’en réalité, ce sérum était disséminé dans les média et les stratégies politiques adoptées par un gouvernement submergé dans une guerre idéologique et craintif de la guerre nucléaire.

En imaginant que Bucky, l’icône américaine d’opposition aux jeunesses hitlériennes, fut capturé par le KGB et transformé en agent secret servant les desseins soviétiques, Brubaker réalise pleinement un fantasme de la guerre froide : le discrédit, puis le retournement des mythes d’un bloc contre lui-même. Si les méthodes de subversion des icônes ennemies étaient moins militaires, elles existaient bel et bien. En effet, des traces peuvent en être observées dans la presse, par exemple dans deux articles du New-York Times, l’un de 1949, rapportant que l’élite littéraire soviétique comparait les super-héros américains à des outils de fascisation ; l’autre, de 1966, affirmant que Batman et Robin permettaient au gouvernement américain d’acclimater leurs jeunes lecteurs et téléspectateurs à la violence et à la vacuité spirituelle des idéaux américains à l’encontre de leurs adversaires.

Si la saga du Soldat de l’hiver a marqué les lecteurs de comics, c’est que Brubaker a réussi sur plusieurs fronts : celui du divertissement colossal mais intelligent bien entendu, mais également celui de l’introspection culturelle, en particulier d’un sujet que les super-héros mainstream ont eu du mal à traiter depuis la fin des années 1970. Après que les crises du Vietnam et de Watergate ont bousculé les certitudes américaines, l’industrie super-héroïque s’est un temps détournée des problèmes sociétaux pour suivre le reste de la culture populaire dans un marché de divertissement de masse, à la fois ouvert sur l’aventure et repliée sur la dimension personnelle, humaine, privée de ses personnages. Cette stratégie a laissé des marques dans l’industrie, en développant un culte de la surexploitation du passé de ses personnages de fiction, cultivant chaque recoin de leur vie pour en faire surgir de nouvelles histoires. En un sens, cet abandon des macro-problèmes en faveur des individus a piégé les scénaristes dans un procédé d’écriture psychanalysant ; procédé parfaitement illustré par la saga « Demon in a bottle » consacrée à l’alcoolisme d’Iron Man.
Avec son travail sur Captain America, Ed Brubaker a réussi à créer une synthèse des malaises frappant l’industrie au crépuscule de la guerre froide : ennemis idéologiques prêts à manipuler les symboles adverses pour pervertir leur portée, souci de réalisme dans la représentation des individus, et remise en question fréquente de l’autorité gouvernementale ou militaire. En outre, il n’oublie pas d’intégrer la problématique de la justice expéditive qui a marqué l’univers super-héroïque dès les années 1980, articulant son récit de telle sorte à avancer que cette mouvance du vigilante hors de contrôle est née d’un traumatisme national (ici ramené au traumatisme personnel de Steve Rogers) qu’il est possible d’apaiser en affrontant les démons du passé (au sens le plus strict : le soldat de l’hiver ; au sens culturel : l’impact de la guerre froide sur la conscience populaire américaine).

Le tandem responsable du script de Captain America: First Avenger avait dressé un portrait plutôt convaincant de certains aspects du personnage, en particulier sa caractérisation boyscout et ses idéaux un peu naïfs, ainsi que son utilisation propagandiste par le gouvernement, qui résonnait d’autant plus juste avec la véritable histoire du rôle des comic books. Enfin, si l’on veut bien admettre que les propos d’Ed Brubaker, se disant convaincu par le script de The Winter Soldier, vont au-delà du discours promotionnel, l’on est en droit d’espérer que le prochain film consacré à Captain America saura aborder la guerre froide de manière aussi analytique que l’avaient fait les comics et, pourquoi pas, s’inscrire dans la courte liste des blockbusters récents capables de développer un réel regard sur la question.

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