Rencontre avec Sergio Pablos

Au Festival du Film d’Animation d’Annecy, de nombreux professionnels, producteurs, réalisateurs ou animateurs, viennent au bord du lac pour présenter leur savoir-faire, chercher un financement pour un projet ou attirer les chaines de télévisions. Tout cela se déroule bien loin des projections et totalement hors des sentiers de la promo habituelle.

Nous avons voulu rencontrer l’un d’eux, histoire de dresser le portrait d’un grand talent de l’animation sans qu’il ait quoi que ce soit à vendre, juste pour le plaisir de parler ensemble de dessins animés. C’est pourquoi nous avons passé une demi-heure en compagnie de Sergio Pablos, fondateur de SPA Studios basés à Madrid. L’homme est passé par CalArts, Disney Montreuil (il a animé des personnages sur Tarzan, Le Bossu de Notre Dame ou encore Dingo et Max), a designé des personnages de Rio et pitché l’idée originale de Moi Moche et Méchant avant de développer son propre projet intitulé Klaus.

 

 

LES DÉBUTS

Avant d’évoquer sa carrière, nous avons d’abord parlé de Genndy Tartakovsky, que nous avions rencontré la veille de l’interview et qui avait mentionné l’Espagnol et une collaboration commune sur Batman La Série Animée.. Sergio Pablos et le réalisateur de Samouraï Jack “ont été à CalArts ensemble la même année, La Petite Sirène venait alors de sortir.” Il précise : “nous étions un groupe de jeunes animateurs, moi, Genndy, Craig McCracken qui a créé Les Super Nanas, et d’autres, tous influencés par les mêmes vieux cartoons. A cette époque, un studio madrilène où j’avais déjà travaillé cherchait de nouveaux animateurs. Et il est rare qu’un animateur sortant de l’école travaille directement sur l’animation pure, il doit souvent passer par d’autres postes dont le clean-up… Nous avons donc passé un été avec Genndy et d’autres sur Batman. C’était à la fois une bonne et une mauvaise expérience. Le studio n’a pas continué son activité mais c’était notre premier job en tant qu’animateur pour un produit commercial ! Ca a été notre porte d’entrée dans le métier.

Pablos explique ensuite, qu’après plusieurs jobs, il apprend que Disney travaille sur long métrage Dingo et Max et qu’une partie de l’animation se fera en Espagne. “J’ai donc été embauché pour faire de l’animation dessus depuis Madrid. C’était excellent. Il y avait une bonne histoire, d’ailleurs le film prévu en DVD est sorti en salles. J’ai beaucoup appris en travaillant dessus.”
C’est à ce moment-là que Disney envisageait de transformer le studio de Montreuil, alors destiné à produire des séries télés, pour qu’il fasse des longs métrages. “C’est comme ça que je suis entré chez Disney, par la porte de derrière. J’ai d’abord commencé à travaillé sur Mickey Perd la Tête, un court-métrage qui devait entrainer l’équipe à faire du long. Puis j’ai travaillé sur Le Bossu, Hercule et enfin Tarzan. Il se trouve que Chris Buck, réalisateur de la Reine des Neiges, a été mon professeur à CalArts et que j’avais travaillé avec l’autre réalisateur Kevin Lima sur Dingo et Max. Ils m’ont donné ma première chance en me confiant Tantor, l’éléphant.

 

MOI MOCHE & MECHANT

Nous avons demandé à Sergio Pablos ce qui s’est passé sur la production de Moi, Moche et Méchant. Il a pitché le principe du méchant mais n’a pas réalisé le film alors qu’il aurait pu. “A l’époque, je montais un studio à Madrid après avoir travaillé à Los Angeles et à Paris. C’était une décision personnelle. Mais c’était aussi professionnel puisqu’à chaque fois qu’on parlait de faire un film avec un studio, on parlait de se relocaliser dans un autre pays.” Il précise : “j’ai apporté le pitch originale, une histoire courte avec des illustrations, qui n’a rien à voir avec le résultat final mais l’idée était là. Il y avait l’idée du méchant et des trois filles, ce qui a été repris et j’en suis ravi. Mais au moment de passer à la production, on parlait de studios en Australie, au Canada, en France. On voulait alors que je signe sans savoir où j’irais travailler. J’ai refusé.

Des regrets ? “Si j’avais su que le film se ferait à Paris, à deux heures d’avion de Madrid, peut-être que j’aurai accepté de le faire. En cela, c’était une expérience douce-amère parce que j’aurai aimé aller jusqu’au bout. Mais finalement, le film s’est fait sans moi, donne quelque chose de différent. J’aime le résultat et je ne suis pas certain que ma version finale aurait été meilleure. C’est du passé et j’en ai beaucoup appris.

 

KLAUS

Ce gros CV a permis à Sergio Pablos de créer son propre studio à Madrid et de développer un projet de long métrage original et personnel, Klaus. Mais croit-il vraiment qu’il y a une place pour un nouveau studio quand Pixar, Disney ou Blue Sky sont partout ? “On a dû poser la même question à Illuminations” [qui a fait Moi Moche et Méchant], me répond-il. On ne cherche pas forcément la concurrence, on fait des plus petits films, différents. Et parfois le studio travaille pour les plus grands, sur leurs films. Et puis, tant qu’on y met du coeur, qu’on travaille beaucoup et que les gens veulent du divertissement, il y a forcément une place.

La bande-annonce “démo” de Klaus est visuellement impressionnante. Réalisée en animation traditionnelle, elle donne presque l’impression de voir un rendu 3D tant l’image est travaillée. Était-ce volontaire ? Sergio Pablos répond “Non, le but était de donner l’impression que des recherches visuelles prennent vie. En fait, les gens ne voient l’animation en volume qu’à travers les images de synthèse mais on peut le faire aussi en travaillant la lumière, les couleurs, les textures, ce n’est pas un rendu propre à la 3D.
Il précise : “Prenez un artbook Dreamworks, Disney ou Pixar et regardez comme les dessins préparatoires sont magnifiques. Mais ils passent ensuite dans une moulinette 2D ou 3D pour un résultat différent. Pourquoi ne pas faire quelque chose au milieu de tout ça ? Prenez un magnifique décor fait à la main par un artiste talentueux. Quarante millions de dollars plus tard, il est en 3D et je pose alors la question : “pourquoi ne pas avoir directement utilisé le décor original ?” On y est arrivé en mettant les mains dans le cambouis, il nous a fallu un peu de développement mais les outils étaient en fait déjà là, on avait tout sous les yeux. Ensuite, on a trouvé les bons artistes pour faire ce qu’on voulait. Au final, une part de la réflexion est philosophique : il suffit qu’on sache qu’il on est vraiment et on pourra le faire.”
A propos de l’histoire, Pablos ajoute qu’il sait que son film doit être fait en animation traditionnelle quand d’autres sur lesquels il a déjà travaillé racontent quelque chose qui nécessite l’utilisation de CGI. “On commence par l’histoire et ensuite on décide quelle technique on doit utiliser“. Il précise : “peut-être qu’un jour j’aurai une histoire qui nécessite d’être en stop motion

Le réalisateur précise que le teaser disponible en ligne n’est qu’une vidéo conceptuelle, pas un extrait du film. “C’est effectivement un peu confus. Mais pour ne pas que les producteurs s’enfuient quand on leur parle d’animation traditionnelle, il a fallu leur montrer ce qu’on voulait faire, que c’était quelque chose de différent, un look unique qui ne servira qu’à ce film.”
Où en est son studio en terme de production ? “Pour le moment, on a une histoire qu’on est en train de transformer en scénario. On a aussi fait la partie développement visuel qui a servi pour le teaser. Maintenant, on a besoin de quelques mois pour trouver les bonnes personnes, qui soient capable d’animer au niveau qu’on souhaite avoir, et les bonnes méthodes. On a une partie du financement mais on doit trouver le reste.” Il précise que c’est compliqué car les producteurs voient désormais la 2D comme quelque chose qui n’est plus grand public, qui vise les festivals, la publicité ou un public de niche. “Il nous faut donc les bons partenaires.

 

L’ANIMATION TRADITIONNELLE

Nous avons demandé à Sergio Pablos s’il était intéressé par les technologies développées sur des films comme Paperman ou Feast, où la frontière est mince entre animation traditionnelle et animation 3D. Il répond que si le projet peut en profiter, alors oui, pourquoi pas. Mais il ajoute : “Je n’aimerais pas qu’on dise que c’est le futur de la 2D. C’est peut-être le futur d’un rendu 2D mais ça n’en est pas. Au delà, je pense que le public pense de la même manière, qu’il apprécie tant qu’il prend du plaisir et quelle soit la technologie.” Il précise : “J’entends souvent dire que “le public veut [tel genre de film qui rapporte de l’argent]. Je ne crois pas à ça, je ne crois pas que le public soit dans une salle à réclamer un genre en particulier. Je pense que le public réagit à ce qu’on lui montre et que sa seule requête est d’être divertis quels qu’en soient les moyens. Il ajoute avec raison qu’un film marchera s’il est bon et s’il est bien vendu “comme le Géant de Fer qui aurait pu être un immense succès s’il avait été soutenu.”

Nous avons naturellement évoqué un autre réalisateur qui croit encore fermement à l’animation, Tomm Moore, réalisateur du Chant de la Mer et de Brendan et le Secret de Kells. “J’ai adoré Le Secret de Kells, c’est le genre de film que j’aime beaucoup. Tomm est très doué pour raconter une histoire. Le mariage de la narration et de la musique est particulièrement réussi. J’espère qu’il continuera à trouver le soutien nécessaire pour faire d’autres films.

Et on a logiquement embrayé sur ses sources d’inspiration en matière d’animation 2D. “Comme tout le monde, Walt Disney. Mes parents m’ont raconté que je disais vouloir être un animateur dès l’âge de cinq ans !” Un film en particulier est-il à l’origine de tout ça ? “Oui, Le Livre de la Jungle. Je l’ai vu en plein en air pendant des vacances avec mes parents. Une tempête s’est levée et les gens sont allés se mettre à l’abri. Moi je suis resté, trempé, à le regarder jusqu’au bout.” Et pour finir, s’il fallait retenir un film ou deux ? Sergio Pablos répond sans hésiter : “Tout ce que Brad Bird a fait est au dessus du lot. Mais si je ne devais en retenir qu’un, ce serait Ratatouille. Je n’aurais jamais été capable de faire ça.”

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