J’ai Perdu Mon Corps : Rencontre avec Jérémy Clapin

Quand nous avons rencontré Jérémy Clapin, il ne savait pas encore qu’il allait repartir avec le Cristal du Festival d’Annecy et avec le Prix du Public. Nous étions le vendredi suivant la projection officielle du film, séance qui s’est terminée par une standing ovation méritée et une courte nuit pour l’équipe du film présente sur place…

J’ai Perdu Mon Corps sortira le 6 novembre 2019 en salles en France et sur Netflix dans le reste du monde.

 

Comment est né le projet ? C’est Marc du Pontavice (des studios Xilam) qui est venu vous chercher ?
On ne se connaissait pas. Il voulait adapter le livre “Happy Hand” de Guillaume Laurant, le scénariste d’Amélie Poulain et il cherchait quelqu’un. Il est tombé sur mes courts métrages et le langage que j’y développais lui a plu. Nous nous sommes rencontrés et … voilà !
Pour moi, c’était déroutant d’être contacté par Xilam [qui a la réputation de séries animées colorées pour le jeune public, NDLR] mais je savais que Marc avait aussi produit “Gainsbourg Vie Héroïque”. Il cherchait probablement la rupture entre ses séries et de l’animation pour adulte.
J’ai commencé à aller au studio sporadiquement puis ces deux dernières années à plein temps. J’y ai senti une énorme bienveillance et une envie commune d’y voir ce genre de films se faire.

Vous avez collaboré avec Guillaume Laurant. Vous avez fait beaucoup de changements par rapport à son bouquin ?
Le livre va ressortir quand le film sera en salles. Il y a eu beaucoup de changements, pas forcément dans les premières versions. Je restais trop proche du bouquin, et j’avais du mal à y injecter mon univers. Marc et Guillaume m’ont encouragé pour y aller à fond, et même me débarrasser de ce que je voyais comme des contraintes. Un été, j’ai tout réécrit en conservant l’essence, la main qui cherche le corps. J’ai revu tout le personnage de Naoufel pour qu’il soit construit autour de sa main.
Guillaume est scénariste donc il connait les contraintes d’une adaptation et il n’y a eu aucune crispation à ce sujet.

Comment avez-vous développé le point de vue de la main ?
On l’a beaucoup travaillé au storyboard, en plus du script. C’était une véritable écriture. On a beaucoup réinventé à cette étape. La question est cruciale. Il fallait donc placer la caméra à hauteur de main et exalter le point de vue au maximum. On a travaillé le son, la profondeur de champs réduite, les perspectives qui rendent les choses démesurées, le ras du sol, les textures… Il fallait développer une grammaire appropriée. Même le montage autour de la main est plus rapide, et le cadre très serré. Quand on évoque Naoufel, on est plus didactiques, on contextualise beaucoup plus.
Même en ne bossant pas sur le film, j’observais tout le temps ma propre main. Ça devient obsessionnel.

Et vous avez pensé à la Famille Adams ?
Oui, comme une référence vers laquelle je ne devais pas aller. Dans la série, c’est juste un monstre. Je voulais, moi qu’on sente sa liberté de ne plus être rattachée à un corps. Ca se joue au niveau du poignet, comme la queue d’un animal. On a inventé un langage corporel propre, où le poignet devient son regard, sa tête. Elle peut aussi se mettre à genoux – ce qui est un peu étrange dit comme ça. On peut la faire s’assoir sur le rebord d’une fenêtre. Ça devient un personnage différent qui peut faire ce qu’il veut.

Le casting vocal est formidable. On a envie de tomber amoureux de la voix de Gabrielle à travers l’interphone, comme le héros…
En tant que spectateur, je n’aime pas reconnaitre un acteur derrière un personnage animé. Ca m’insupporte quand on met des têtes d’affiche. On a eu la chance de ne pas avoir de partenaire financier énorme, ce qui nous a donné une certaine liberté. Je voulais des personnages authentiques, étranges, qui incarnent cette jeunesse-là. Ils ont chacun quelque chose de différent, de singulier.
Naoufel est quelqu’un qui a un rapport sonore au monde puisqu’il enregistrait tout quand il était enfant. Il a arrêté à la mort de ses parents. Et il se fait réveiller par le son de la voix de la fille. C’est une voix qui fait office d’étincelle, de reconnexion au monde. C’est aussi une voix un peu froide dans son premier rapport, vu qu’il arrive en retard. Mais petit à petit le filtre disparait, les 35 étages qui séparent les personnages s’estompent et une complicité se met en place. Lui finit même par fermer les yeux comme si elle lui parlait à l’oreille.

C’est compliqué de monter un film d’animation comme le vôtre ?
Faut batailler. On a été longtemps seuls sur le projet. C’est un film qui s’est fait sans chaine, et par la pugnacité du producteur et l’aide de son studio Xilam. Il a produit ça d’une manière rare et en allant au bout des choses.
N’importe quel spectateur aime qu’on lui propose des choses nouvelles. C’est le cas en prise de vue réelle. Moi je n’ai pas envie de voir des choses codifiées, auto-censurées… En animation, c’est rare de voir un film qui va au bout des ses contraintes et qui ne perdent pas ses intentions de départ, diluées dans les partenaires, les réunions et les gens qui ont des avis sur tout. Ou par des gens qui ont peur de voir des choses différentes parce qu’ils ne les comprennent pas et qui ont besoin d’être rassurés par des modèles existants. C’est difficile d’exister quand on est différent et, paradoxalement, on existe parce qu’on est différent.

Quels sont projets ? Longs ou courts ?
Je suis un amoureux du court. J’ai commencé par là et et la finalité n’était pas de faire du long. Mais la sortie du film m’ouvre des perspectives et devrait me permettre de continuer à travailler avec la liberté que j’ai eu. Mon but, c’est d’être libre. Si avec ce film, j’ai légitimé qu’on pouvait être libre et faire des films correct, tout va bien.
J’ai espoir qu’on laisse aussi libres d’autres auteurs. J’espère que le film va montrer qu’on peut laisser faire les auteurs, ils savent faire des films. Et ils peuvent être plus intéressants que ce que vous voulez faire de leur travail. La maturité existe dans le court-métrage, il n’y a pas de raison qu’elle disparaisse dans le long.

Merci à Robert Schlockoff et Jessica Bergstein Collay. Image d’illustration : Jérémy Clapin et Marc du Pontavice au Festival d’Annecy 2019

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