Aaaaaah, Cartoon Network. Chaine créée à au début des années 90, on lui doit à ses débuts la diffusion de des séries d’animation cultes comme Le Laboratoire de Dexter, les Super Nanas ou Samurai Jack. Et vingt ans plus tard, elle a créé d’autres cartoons tout aussi importants comme Steven Universe, Sym Bionic Titan, Gumball ou Adventure Time.

Au Festival d’Annecy, Genndy Tartakovsky (Primal) & Craig McCraken (Kid Cosmic) ont raconté leurs débuts, d’abord au studio Hanna-Barbera, qui sera racheté, puis au sein de Cartoon Network Studios – sans filtre ni langue de bois. Nous étions dans la salle.

Après vos études, vous avez rejoint le studio Hanna-Barbera. Comment ça s’est passé ?
Craig McCraken : Tout a commencé grâce à Paul Rudish, que vous connaissez pour avoir rendu Mickey incroyable à nouveau. En 1999, il m’appelle parce qu’il cherche un directeur artistique pour la série Bêtes comme Chien et j’ai été embauché. Comme il cherchait aussi des storyboarders, j’ai suggéré Rob Renzetti (qui fera plus tard Gravity Falls) et Genndy.
Mais on avait déjà commence à travailler ensemble à CalArts. A l’époque tout le monde voulait travailler pour Disney mais un petit groupe de fans de cartoons travaillait ensemble dans leur coin.

Genndy Tartakovsky : On venait d’une classe incroyable. Il y avait Sergio Pablos (Klaus), Lou Romano (Monstres & Cie). Une classe qui s’est divisée en deux, entre ceux qui allaient chez Disney et ceux qui préféraient les designs à la Hanna-Barbera. On se soutenait beaucoup, chacun devenait la force de l’autre.

Comment était le studio Hanna-Barbera quand vous êtes arrivés ?
GT : Au début c’était incroyable pour nous fans d’animation. Puis triste. Les années 70 étaient durs pour l’animation, les années 80 encore plus. Il n’y a qu’à la fin des années 80 avec des projets comme Roger Rabbit, La Petite Sirène, les prods Nickelodeon que ça s’est amélioré. Quand on est arrivé, on s’est retrouvé face à des survivants de l’holocauste de l’animation. Pardon, le terme est peut-être un peu fort. On nous a mis dans une caravane sur le parking. Mais on a vu les derniers jours de gens ayant défini l’animation.

CMC : Heureusement, on a pu choisir notre équipe pour faire Bêtes comme Chien. Et ce que j’en retiens, c’est qu’à CalArts, on a appris l’art de l’animation. Chez Hanna-Barbera, on a appris le business de l’animation. On a appris la mécanique et j’utilise encore des techniques apprises là-bas.

GT : Je storyboardais sur Bêtes comme Chien et les producteurs retouchaient constamment mes dessins. J’y ai perdu toute confiance en moi. Mais ça m’a aussi permis de me retourner : quand j’ai fait Le Laboratoire de Dexter, j’y ai mis tout ce que je ne pouvais pas faire là-bas. Et ça a fonctionné.

C’est à ce moment-là que l’industrie a cherché des showrunners, des gens prêt à incarner des projets personnels...
GT : on a eu la promesse d’une liberté créative totale. Et c’était vraiment ça. C’était aussi dur parce que si on réussissait tant mieux mais si on se foirait c’était notre faute. Pour moi c’était un test. J’ai donc pitché Le Laboratoire de Dexter qui est devenu un pilote.
Je me suis alors retrouvé devant le vieux boss de Hanna-Barbera. Il m’a fait plein de remarques pendant une demi heure et elles étaient toutes à chier. Il voulait tout ruiner. J’en suis sorti, j’ai demandé à mon producteur si je devais suivre toutes les remarques. Il m’a dit « Oh, tu sais, Buzz (Potamkin) est dans l’industrie depuis 25 ans… » Je lui ai répondu : « Ah mais donc je fais ce que je veux. » Et j’ai fait ce que je voulais.

Il y avait peut-être une opposition entre les anciens, là depuis longtemps, et les nouveaux créateurs ?
GT : Certains voulaient qu’on rentre dans les rangs. On travaillait autrement, on cassait le système et ils n’aimaient pas ça. Mais il faut avoir en tête que c’était des survivalistes d’une période compliquée et qu’on s’est retrouvé à pouvoir faire des dessins animés sans aucune expérience. On a eu une opportunité en or.
Mais certains étaient d’accord avec nous, nous soutenaient. Je pense à Robert Alvarez (Les Maitres de l’Univers, GI Joe) qui a réalisé des épisodes pour nous. Il a vu le futur en nous 30 ans avant qu’on ne devienne célèbre.

La chaine Cartoon Network est né en 1992. Vous vous souvenez des débuts ?
GT : Mike Lazzo était à la tête de programmation mais il était aussi en charge des créations. On allait dans son bureau et on pitchait la série devant 15 personnes. On pitchait notre avenir ! Heureusement il a vu quelque chose en nous, nous a soutenu, et aimait l’animation. C’était la différence : il aimait profondément l’animation, contrairement à plein de gens qui ne sont là que pour le business.

CMC : Quand j’ai testé Les Supers Nanas, je me suis pris d’horribles retours par des gamins de douze ans. J’ai refait les personnages avec Paul Rudish. On a ajouté des doigts, des nez… Lazzo m’a appelé et m’a empêché de le faire. « Ne change rien et trouve un moyen pour qu’elles soient aimées. » Il aurait pu m’en dire de m’en débarrasser mais il m’a soutenu.

A ce stade, vous aviez réalisé quelques courts…
CMC : Deux courts des Supers Nanas et deux courts de Dexter.

Comment on passe de quelques courts entre potes à faire deux séries ?
GT : On devient nerveux. On avait tous le même âge, on était tous amis. Et d’un coup, je suis leur patron. J’étais complexé parce que je n’étais pas un très bon dessinateur. Craig est bien meilleur. Paul aussi. On a beaucoup appris de moments pas faciles. Je me souviens que la moitié de l’équipe était défoncée. Ils fumaient sur le toit alors que je me défonçais au travail, que c’était ma chance. J’arrivais à 7h du matin, il n’y avait personne, ils fumaient et se mettaient à travailler à 14h. Ca me rendait dingue.

CMC : C’était compliqué parce qu’on avait embauché des amis et ils faisaient n’importe quoi. Chacun redessinait Dexter à sa sauce et on passait des nuits entières à refaire les layouts.

A l’époque, chaque histoire faisait 7 minutes. C’était difficile ?
GT : C’était dur de faire trois histoires en une demi heure. On a beaucoup appris. On a trouvé des manières de raconter nos histoires. C’était dur, on avait des délais à respecter mais on était débordant d’énergie créative.

CMC : On adore des histoires visuellement, par l’image, sans trop de dialogues. On trouvait des idées pour des séquences très visuelles, plus facile à faire sans trop de dialogues. On a beaucoup expérimenté.

Vos équipes étaient de véritables incubateurs de talents. Vous embauchiez les bonnes personnes ?
GT : On a eu beaucoup de chance. Un peu désespéré aussi. Ça nous a fait essayer des choses. On a embauché des gens talentueux mais je ne m’en rendais pas compte sur le moment, je n’avais pas le temps. J’avais tout le temps peur d’être viré. J’étais super focalisé sur le temps et le budget et j’ai appris que tout ne pouvait pas toujours être excellent.
A l’époque je ne me rendais pas compte de mes qualités, que je pouvais travailler vite, que j’avais un bon sens du timing. Maintenant je fais l’exact opposé, je travaille plus lentement, je prends plus mon temps pour raconter une histoire.

Les séries sont devenues des succès…
GT : C’était absolument incroyable. Certains courts ont été nommés aux Emmys. Je suis allé aux Emmys, il y avait une limousine pour moi, une soirée avec un mec déguisé en Dexter. C’était incroyable et tout s’est passé très vite.

CMC : Des succès mais on avait même pas 2 millions de spectateurs. Cartoon Network n’avait pas commencé, il n’y avait pas de diffusion sur la Cote Ouest. On ne pouvait même pas voir nos propres séries mais elles passaient surement quelque part !

GT : Je me souviens avoir fait ma première présentation à une convention de Los Angeles. J’arrive, c’était une convention à moitié consacrée au porno. Je pensais que ces milliers de visiteurs étaient des fans de Dexter. Je fais donc ma présentation, on m’applaudit, je sors mais personne ne suit. Il venait tous pour la démo d’arts martiaux féminins qui a suivi !

Après Dexter, on a voulu maintenir l’équipe pour faire une série sur les Supers Nanas. Qu’avez-vous appris sur Dexter qui vous aidé sur la série d’après ?
CMC : On venait d’apprendre à raconter des histoires. On avait essayé plein de choses et quand le temps des Supers Nanas est arrivé, on était prêts. La série multipliait les thèmes : des crimes à résoudre, des histoires de méchants, des combats.
L’autre chose que j’ai apprise, c’est que j’avais une seconde chance, celle de faire ma propre série, d’être moins « artsy » mais plus sincère.

GT : C’est pour ça qu’on travaille bien ensemble. Je suis plus normal, plus terre à terre et tu es plus et toi plus artistique. Ça a créé un lien solide. Deux esprits créatifs qui se trouvent.

Les Supers Nanas ont rapidement été un succès…
CMC : Nous, on s’est rendus compte qu’on savait faire des cartoons à ce moment-là. Et puis on adore l’action, Genndy l’a prouvé. On a eu la chance de faire une série de super-héros avec de l’action.
Je me rappelle que Mike Lazzo m’a demandé de changer leurs noms parce qu’il n’y comprenait rien. J’ai donc fait une bible, 20 questions sur les personnages et tout le monde a compris où on allait.

Vous vous êtes alors demandé ce que ce serait d’avoir votre propre studio, parce que Hanna-Barbera avait été racheté par Warner Bros. Comment vous avez envisagé ça ?
GT : A ce stade, on n’était plus dans la caravane de Hanna-Barbera. Puis, effectivement, on a rejoint l’immeuble de Warner Bros où on tout le monde nous détestait parce qu’on faisait les choses différemment. C’était la misère. On a commencé à en discuter, avoir notre propre espace. C’était ce qu’on voulait en tant qu’artiste. Les producteurs nous ont écouté.

CMC : Ca a pris deux ans à faire et on ne pouvait dire à personne qu’on montait notre studio. Genndy et moi on a choisi le batiment, les meubles, tout.

Cartoon Network Studios est fondé, on a des séries qui tournent, il faut de nouveaux projets. Vous avez donc créé Samurai Jack et Foster La Maison des Amis Imaginaires.
GT : J’ai déjeuné avec Mike Lazzo et je lui ai expliqué que c’était en noir/blanc/rouge, que c’était un samouraï qui combat des robots. Avec l’huile à la place du sang. Il a validé. Il nous a fait confiance.

CMC : J’ai d’abord pitché une série sur un couple qui a un bébé qui peut visualiser ses émotions et ses amis imaginaires. J’en ai parlé à notre productrice qui n’avait pas l’air d’apprécier. Je l’ai expliqué à Lauren Faust et on a retenu que je voulais surtout des amis imaginaires qui trainent avec des gens. A l’époque on avait des chiens qui venaient d’un abri. Ca nous a donné l’idée d’un abri, d’une maison, pour les amis imaginaires. La productrice a rigolé et l’histoire était en marche.

GT : Donc ton idée de départ c’était tout simplement Vice Versa ?

CMC : Dix ans avant Pixar !

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