On change radicalement de ce sujet ce dimanche après vous avoir parlé de musique en Irlande ou encore de jouets adaptés au cinéma. On va vous parler d’horreur, et pas de n’importe quel film puisqu’il s’agit d’une oeuvre réalisée par le maître John Carpenter et sortie en 1995.
Un Dimanche, Une Critique de ce 20 juin est consacré à L’Antre de la Folie.

In The Mouth of Madness (L’Antre de la Folie) – Sorti le 8 février 1995
Réalisé par John Carpenter
Avec Sam Neill, Jürgen Prochnow, Julie Carmen, David Warner
John Trent, enquêteur pour les assurances, se voit confié le cas de la mystérieuse disparition de l’auteur à succès Sutter Cane quelques jours avant la parution de son dernier roman qui pourrait bien établir un nouveau record de ventes. D’abord persuadé d’avoir à faire à un canular publicitaire, Trent est peu à peu embarqué dans une aventure démentielle…

“Il y a des points faibles à la frontière des faits et de la fiction, des passages où le voile entre ce qui est et ce qui n’est pas se déchire aisément. Allez au carrefour et tracez les lignes nécessaires. Procédez à des invocations et récitez des noms barbares ; le Gorgo et le Mormo. Appelez les chiens, les esprits animaux, et allumez des feux imaginaires. Traversez les murs pour entrer dans le paysage des mots, devenez un autre personnage à la première personne à l’intérieur de la bizarre procession du récit. Faites du réel une histoire et de l’histoire le réel, le portrait qui lutte pour dévorer son modèle.”

La richesse du domaine des arts permet parfois que certains auteurs partagent des idées, des rapports à l’œuvre et à ses récepteurs, et cette rencontre des grands esprits transcende bien souvent les genres. En 1995, Alan Moore, le célèbre scénariste de bande dessinée, publie son premier roman intitulé Voice of the Fire (La Voix du Feu), duquel est tirée la citation que vous venez de lire. Coïncidence, la même année sort In The Mouth of Madness, film quelque peu méconnu de John Carpenter, et ultime chapitre de sa trilogie autoproclamée “de l’Apocalypse” (The Thing et Prince of Darkness étant les deux premier volets).

Avant de continuer, je tiens à prévenir ceux d’entre vous qui n’auraient pas vu le film que le texte qui suit évoque des moments clés de l’intrigue. Ce n’est pas dans nos habitudes de spoiler qui que ce soit, cependant, il est impossible d’évoquer toutes les richesses de L’Antre de la Folie sans faire quelques références à certains tournants scénaristiques. La meilleure chose à faire serait pour vous d’aller regarder cet excellent film, puis de revenir sur Cloneweb.net lire la suite de cette chronique. Voilà, maintenant que j’ai fait fuir 95% des lecteurs, déjà en train de télécharger commander le film sur internet, et que je parle à peu près tout seul, passons au vif du sujet.

Au fil des années, John Carpenter a acquis une réputation qui tient plus du culte pour les cinéphiles amateurs de cinéma bis que d’une vraie reconnaissance en tant que grand réalisateur par les réseaux les plus puissants de l’industrie du cinéma (les studios, les critiques professionnels, etc.). Il ne fait pourtant aucun doute qu’il surclasse un grand nombre de ses collègues par sa maîtrise du média et sa capacité à composer avec des budgets parfois très réduits. Sa dimension de paria d’hollywood fait d’ailleurs partie intégrante des thèmes de sa Trilogie de l’Apocalypse. Nous y reviendrons.

J’évoquais plus tôt une affinité entre Alan Moore et le réalisateur dans leur approche de la fiction. S’ils n’ont pas la même façon de l’exprimer, leurs méthodes respectives sont aussi riches, aussi capables l’une que l’autre d’affronter leur propre reflet dans un miroir. C’est cette forme d’égocentrisme bienveillant et paradoxalement centrifuge qui fait toute la force d’une grande partie de leurs travaux.

Dans In The Mouth of Madness, Carpenter met en scène le personnage multi-dimensionnel de John Trent, écrit et nourrit par un excellent script signé Michael De Luca. Trent se révèle, au fur et à mesure que l’intrigue avance, une matrice permettant tant à l’artiste qu’au public de pénétrer le support cinématographique. Passé un premier niveau de lecture des plus fonctionnel (Trent est fou), le sujet, travaillé dans de multiples directions, devient assez souple pour supporter des étirements, parfois inédits, de sa conception du rapport de la fiction au monde réel.

La distinction entre fiction et réalité devient alors la première question qui occupe l’esprit du spectateur, puis du protagoniste tant la réalisation tend à désorganiser l’univers afin de le faire sortir des gonds du réalisme. Le changement d’attitude de Carpenter vis-à-vis de la composition de ses plans (l’épure laisse place à l’extravagance) donne au fantastique, dans lequel tout le scénario évolue, un aspect dérangeant et décalé rarement atteint. Lettre d’amour avouée aux univers sans pareil d’H.P Lovecraft, le film se pose comme l’un des plus aboutis de Big John en ce qui concerne son rythme et son atmosphère. Au delà du flou constant entre normalité et folie (et jusqu’où l’une et l’autre peuvent s’opposer avant de se confondre), l’univers envahissant qui oppresse le personnage principal met en avant la puissance créatrice de l’esprit, tant au niveau individuel que collectif, sa capacité à l’autopersuasion, et la dangerosité de la fiction dans un monde où elle ne serait plus contrôlée. 15 ans plus tard, le sujet est plus que jamais d’actualité, à cause notamment d’une standardisation de la pop-culture qui favorise l’uniformisation des connaissances et des repères culturels.

En bon protagoniste, John Trent se fait également bitte d’amarrage sans qui le spectateur se retrouverait à la dérive. Choisissant d’exploiter la fonction empathique presque intrinsèque du héros, De Luca et Carpenter en font la personnification de l’incrédulité qui sape la portée du 7ème art. Ainsi, le spectateur incrédule se retrouve face à lui-même dans un environnement extraordinaire, et na d’autre choix que de se laisser doucement embarquer dans l’antre de la folie, ou d’en être brutalement exclu. Ça passe ou ça casse. Poussant le vice (ou la vertu?) à l’extrême, Carpenter ne se gène pas pour mettre son personnage devant le fait accompli: impuissant face à tout un univers qu’il essaye en vain de traverser à contre-courant, John Trent se fait expliquer que le but de tout ceci est d’y croire, tout simplement.

En cela, il est possible de voir une nouvelle opposition entre le réalisateur et la locomotive hollywoodienne, puisqu’il assoit une fois pour toutes le pouvoir de l’auteur sur tout son univers en dépit des plus grands efforts des autorités intellectuelles (Trent) pour rabaisser la fiction à une dimension bénigne de la vie humaine ; ça casse. Dans la même logique, le scénario offre une habile réflexion sur le personnage et sa dépendance vis-à-vis de son créateur et/ou auteur dans le cadre limité d’une oeuvre auto-suffisante. Par extension, le spectateur qui s’identifie, faute d’alternative, à John Trent expérimente la même vulnérabilité. Pour revenir à la citation d’Alan Moore, John Carpenter illustre la déchirure du voile entre ce qui est et ce qui n’est pas dans cette splendide scène où John s’approche du puit de ténèbres que l’écrivain Sutter Cane a déchiré dans la “réalité”. Les éléments s’emboitent alors telles des poupées russes: Carpenter fait s’effondrer la barrière entre lui et l’écrivain, et entre lui et son héros ; Trent, manipulé à son insu, plonge son regard dans un passage vers un monde plus fictif que le sien alors que le personnage de Styles narre à haute voix l’action au détail près ; et le spectateur, victime absolue de la situation, subit une double narration. La mise en abîme sera par ailleurs le point d’orgue du film dans une magistrale séquence finale où la fiction se fait nouvelle réalité, où le personnage devient spectateur, et comprend (dans la souffrance) quelle est sa place, quel est son rôle dans le processus de création.

In The Mouth of Madness remplit son rôle de dernier volet: l’ouverture est telle qu’ici l’Apocalypse prend place au sein même de l’appareil fictionnel. Cependant, soyons franc et avouons que si ce film est pour moi un des chefs d’œuvre de John Carpenter, c’est aussi parce qu’il recèle tout ce qui fait le charme du cinéaste, la prestation hors norme de Sam Neill en plus. Les habituels détracteurs de Big John n’apprécieront probablement pas ; tant pis pour eux, moi, j’y crois.

-Arkaron

6 commentaires

  • Lionel dimanche 20 juin 2010 21 h 53 min

    Un film psychologiquement incohérent……les plus simples scientifiques on a maintes reprise critiqué le manque de pertinence et de vérité de cette réalisation .

  • Marc dimanche 20 juin 2010 22 h 23 min

    wtf ?!

  • Arkaron dimanche 20 juin 2010 23 h 37 min

    Aaaaaaaaaaaaaaaaaaahahahahahahahahahahahahaha, oui, ce film n’est basé sur aucune vérité scientifique. Continue mon cher Lionel, tu nous fait bien rire, va :D

  • Victor V. lundi 21 juin 2010 13 h 55 min

    Très bonne critique…je suis assez conquis par votre travail !

  • logan2111 mardi 22 juin 2010 11 h 48 min

    film culte pour les amateurs!!

  • Sokhar29 mercredi 23 juin 2010 17 h 29 min

    Le film le plus halluçinant que j’ai jamais vus, étant un fan ultime de H.P.Lovecraft j’ai eut l’impréssion de VIVRE avec Trent cette descente dans la Folie!

    La réalisation pour ma part est impécable, tirant peu a peu le spectateur du réel a une indicible horreur. Les acteurs sont monumentaux, J. Prochnow est a trembler, et S. Neil tous simplement sont meilleurs roles a ce jour, il faut d’ailleurs le voir en VO car c’est d’autant plus intense!

    Le fim n’a rien de scientifique, Lionel tu confond avec “Le Prince des ténèbres” qui est un essai métaphysique et quantique, Carpenter est en effet passionné par la Mécanique Quantique donc tu te trompe de film…

    La trilogie de l’Apocalyps est surement ce que je préfère de Carpenteur et de loin, avec “Invasion Los Angeles” qui est un énorme film de SF, mais aussi un terrible pamphlet socio-économique et politique.

    Bravo d’avoir rendus hommage a ce film!!!

    “Do you read Sutter Cane?”

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