Malgré le titre de la critique, nous n’allons pas entamer les hostilités par Halloween II. Il serait en effet bien hâtif de considérer le film indépendamment de son très lourd héritage. Revenons d’abord en arrière.

“You must be ready for him… If you don’t, it’s your funeral.”

En 1978, John Carpenter crée la bombe Halloween. Souvent considéré comme l’un des meilleurs slashers de tous les temps, le film institutionnalise les codes du genre déjà mis en scène par Hitchcock, Bava, Argento, ou encore Bob Clark qui sort, seulement quatre ans auparavant, l’incontournable Black Christmas. Le film doit, à l’instar d’autres géants du cinéma d’horreur (ou pas d’ailleurs), son succès à deux facteurs: son réalisateur et son personnage. Assez peu connu à l’époque, Carpenter (son plus gros film était alors Assaut) surprend par sa réalisation sobre, le rythme lent et hypnotique qu’il injecte au métrage, et un jeu intelligent sur le regard du spectateur et des personnages -qui se confondent notamment dans le mythique plan-séquence d’ouverture-. C’est donc en manipulant les points de vue au profit de son protagoniste principal que le cinéaste installe une atmosphère particulière. Ce protagoniste, c’est bien sûr Michael Myers, une des figures emblématiques du cinéma d’horreur, aux côtés de Leatherface, Jason ou Freddy. Seul son collègue de Massacre à la Tronçonneuse est déjà connu du public quand Myers prend possession des écrans, ayant à son avantage un plus grand potentiel d’identification et d’empathie avec le spectateur: sa neutralité fera sa plus grande force ; son ambiguïté participera de son succès: qu’il soit vu comme agent du mal ou Michael, l’être humain qui revient vers son passé, Myers marque l’imaginaire collectif au point de faire de l’ombre au “Boogeyman”. Coffre au trésor de bonnes idées, ce Halloween se sert également du folklore populaire et d’une musique entêtante et anxiogène pour clouer le spectateur à son siège et marquer à jamais le monde du cinéma.

Bien sûr, un tel chef d’œuvre ne pouvait pas rester intact: les studios avaient trouvé une nouvelle vache à lait. C’est donc Rick Rosenthal qui entame la suite directe de La Nuit des Masques, transformant de fait la franchise en feuilleton cinématographique. S’occupant du scénario de cette suite, Carpenter abandonne ses bonnes idées, et les éléments clés qui faisaient tout l’intérêt du premier opus sont évacués au profit d’un spectacle plus percutant dans ses images mais beaucoup moins dans son imagerie. La réalisation, pas mauvaise mais loin de tenir la comparaison, se contente de recopier (plans-séquence subjectifs, utilisation de la musique, générique de début) pour un résultat convenable. Le problème de la suite directe (on reprend là où on s’était arrêté) est la stagnation des thématiques, figées par cette volonté de se contenter de surfer sur la vague du film précédent. Après ce deuxième chapitre anecdotique, la série Halloween bascule dans la médiocrité constante (et c’est peu dire) pendant vingt-cinq ans et six films tous plus insipides et inutiles les uns que les autres où l’on passe par tous les niveaux de maladresse scénaristique: le hors-série, la répétition, l’impasse ou encore la rupture de continuité dans l’intrigue.

“See anything you like?”

En 2007, Robert Cummings, nom de scène Rob Zombie, reprend les rênes de la franchise et l’électrifie d’une nouvelle énergie. Et effectivement, ça faisait bien longtemps qu’on avait rien vu d’intéressant sur le sujet. À la question comment s’attaquer au remake d’un tel monument, Zombie apporte une réponse simple de contradiction: on ne le fait pas… et pourtant, il le fait! Il choisit donc d’extrapoler -sans égarement- autour du personnage de Michael Myers de façon intelligente malgré les contraintes inévitables à remaker Halloween, puis de rendre hommage au travail de Carpenter, avant de se réapproprier le sujet dans l’acte final. Dans toute la première moitié du film, le cinéaste décide de s’intéresser à la jeunesse de Myers et d’illustrer l’univers dans lequel il est né: un monde sale, malsain, destructeur. Et alors qu’on aurait pu croire que le scénario allait tomber dans le piège de l’origin story qui explicite chaque recoin sombre de l’esprit de la figure mythique de Michael Myers, Zombie décharge la dimension psychanalytique de son univers de toute forme de puissance: le Docteur Loomis, institution de la raison, ne peut rien pour Michael, ne peut rien contre Michael. La représentation de facteurs d’influence sur le jeune garçon n’a qu’un objectif: montrer que la naissance de Myers est le résultat d’une opération complexe à laquelle tous les personnages ont participé: le monde a créé Michael Myers, qui n’est qu’un nom et qui n’a jamais été quelqu’un, mais qui a toujours été présent. En témoigne ce grotesque personnage au corps d’enfant, caché d’un masque trop grand pour lui, sur le point de tuer sa sœur. Cependant, Rob Zombie ne pouvait s’arrêter à une extension thématique du film de Carpenter. Obligé de respecter des règles, de rester dans le personnage, il porte le mythe à son paroxysme de violence brute impersonnelle jusqu’à une scène en décalage total: le symbole du mal qu’était le tueur redevient un instant humain en cherchant la rédemption auprès de sa petite sœur. L’homme est poignardé, sa rédemption lui est refusée certes, mais Zombie a ouvert la brèche vers un nouveau Michael Myers. Après cette parenthèse, il finit son remake en apothéose, livrant un film complet et clôt un sujet sur lequel tout a été dit.

“Michael Myers is fucking dead!” – … long live Michael Myers?

Rob Zombie a fait tout ce qu’il pouvait avec le concept d’Halloween selon John Carpenter ; une seule solution, alors, pour ne pas répéter les erreurs que tous les autres réalisateurs commirent avec la série initiale: faire volt-face, changer les règles ou plutôt, les ignorer et se permettre une liberté totale. S’affranchissant du passé de la série, le cinéaste choisit de partir dans la direction opposée en réalisant un film qui s’éloigne crescendo de l’univers connu des aficionados d’Halloween.

Halloween II s’ouvre sur l’annonce de la rupture avec le reste de la franchise dans son prologue, puis retourne vers des lieux communs du film d’horreur, notamment dans la scène de l’hôpital (qui fait écho au film de Rosenthal), magistralement mise en scène, au point de surpasser l’originale et d’offrir au spectateur un spectacle horrifique jouissif. Si on peut regretter quelques scènes de pure illustration, la multiplication des meurtres n’a ici plus besoin de justification (comme c’était le cas dans le premier): Myers est devenu un homme plein de rage et d’énergie dévastatrice. Oubliez le symbole du mal incarné par ce visage blanc inexpressif: le tueur d’Halloween est devenu un individu à part entière doté d’une psyché (le masque déchiré, la part humaine de Michael peut alors ressurgir). Zombie prend donc le concept à revers sans tomber dans la psychanalyse puisque, encore plus que dans son précédent métrage, il décrédibilise totalement la pratique d’abord par corruption, puis par humiliation, et enfin par l’élimination totale, dans l’acte final, de toute instance rationnelle.

La nouvelle définition de Michael Myers engendre plusieurs changements dans sa représentation et celle du monde qui l’entoure. Plus brutal, plus direct, mais aussi plus puissant dans les plans. Le réalisateur use par ailleurs de sa meilleure arme: un univers graphique déchiré entre simplicité décharnée et surcharges de couleurs et de formes proches du psychédélisme. Très visuel -plus que sonore en tout cas-, le film de Zombie jouit d’une esthétique travaillée et d’une mise en scène qui sied parfaitement au propos: entre expérimentations de La Maison des Mille Morts et sobriété de Halloween version 2007, le cinéaste semble avoir trouvé un équilibre qui donne encore plus de force à ses scènes (l’attaque du poste de garde, le deuxième cauchemar de Laurie, le dénouement).

L’individualisation de Myers et la réduction du champs à un microcosme (parti pris à double tranchant, les personnages ne jouissent plus d’aucune empathie) permettent au scénariste d’installer la famille comme instance suprême d’aliénation: la figure de la grande sœur est évacuée, la mère devient toute-puissante, et les enfants sont victimes d’un sort pré-défini, et tout l’univers devient le terrain de jeu d’une force supérieure qui échappe aux personnages. La réunion forcée des membres empêche toute synergie, toute formation d’un corps familial à part entière, seulement une auto-destruction progressive et éternelle du groupe. C’est à une conclusion logique et sans ouverture qu’arrive Rob Zombie: le concept d’Halloween tel qu’on l’a connu depuis 1978 est arrivé à saturation ; et son détournement également. Absent de tout le métrage, le très célèbre thème musical de Carpenter n’intervient qu’au générique de fin: tout à été dit, la série se suffit à présent (enfin!) à elle-même.

Halloween II n’est pas un film parfait, très loin de là (peu facile d’accès, des acteurs pas toujours convaincants, quelques baisses de rythme) mais n’en déplaise aux fans des suites d’Halloween 1978, Rob Zombie est le seul qui a le mérite de proposer un enrichissement du mythe. Michael Myers ne fait plus partie de notre monde, bienvenue dans le monde de Michael Myers.

 

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