Etrange Festival III, le retour. Ou les journées de dimanche et lundi par un Jean-Victor toujours en forme et qui tient le rythme.

Au programme de ces deux jours, trois films choisis par Albert Dupontel lui-même dans le cadre d’une carte blanche qui lui a été dédiée, trois films qu’il est venu présenter en personne au public. Ce fut l’occasion notamment d’y voir La Chienne de Jean Renoir sorti en 1931.
L’Etrange, c’est une belle possibilité qui nous est offerte de redécouvrir quelques classiques oubliés mais aussi de voir des pépites, des films plus ou moins récents, tous forcément un peu spéciaux mais qu’on aurait pas l’occasion de voir autrement, comme Parents de Bob Balaban sorti en 1989.

Et on termine par une avant-première, en vous parlant de Why don’t you play in Hell, le nouveau film de Sono Sion présenté également à Toronto et qui n’a pas encore de date de sortie.

 

Elmer Gantry, le Charlatan
de Richard Brooks (1961)
Petit représentant de commerce au début des années vingt, Elmer Gantry parcourt les États-Unis dans le but de faire fortune et rencontre une troupe de prédicateurs. Rapidement, il tombe amoureux de la Soeur Sharon Falconer. Converti, d’abord par opportunisme, puis par amour, il met ses qualités de vendeur au service de la religion. Bientôt, une prostituée et un journaliste croisent le chemin de la troupe…

Albert Dupontel n’est pas seulement présent à cette édition 2013 de l’Etrange pour présenter 9 mois ferme, le festival lui a aussi accordé une carte blanche assez riche, dans laquelle figure Elmer Gantry. Adapté du roman de Sinclair Lewis qui lui valut des menaces de mort, Elmer Gantry voit l’ascension d’un vendeur itinéraire devenu prêcheur dans une compagnie de prédicateurs traversant les Etats-Unis. Pamphlet hautement subversif sur les abus en tout genre de la religion, Elmer Gantry vilipende le commerce qu’on en fait (Que peut-on vendre comme meilleur produit que Dieu ?) et comment la religion peut être utilisée comme excuse pour tout, y compris les dérives et excès. Loin d’être une décharge gratuite, le film de Richard Brooks sait aussi montrer la noblesse pouvant se dégager de la foi et au-delà d’un scénario fleuve sur le sujet, la performance de Burt Lancaster, justement auréolé d’un Oscar du meilleur acteur, emmène le film au sommet avec son caractère diabolique et malhonnête derrière chacun de ses faits et gestes. Un grand film, plus que jamais d’actualité.

 

Folies de femmes
de Erick Von Stroheim (1922)
Le comte Karamzin est un chevalier d’industrie cynique et corrompu, vivant sur un grand pied à Monte-Carlo en compagnie de deux aventurières, le trio se faisant passer pour des aristocrates russes émigrés. Il séduit l’épouse d’un ambassadeur, escroque une femme de chambre et s’enfuit à temps pour échapper à la police. Mais le châtiment l’attend…

Suite de la carte blanche Dupontel, qui a plié l’organisation du festival en 4 pour nous offrir cette séance deluxe de Folies de Femmes. Non seulement le film a été montré dans sa version intégrale, chose rare, mais la projection était accompagnée au piano par Eric Leguen pour la musique.
Tout pour voir ce film dans des conditions optimales, qui suit le parcours d’un escroc se faisant passer pour un aristocrate et arnaquant femme de ménage et ambassadeur pour parvenir à ses fins.
Là où Folies de Femmes est impressionnant, c’est dans les moyens mis en œuvre à l’époque pour mettre en scène cette histoire. Rien n’a été refusé à Erick Von Stroheim, qui enchaine les décors colossaux, les plans dégueulant de figurants ou les défis techniques complexes (dont un ouragan ou un incendie spectaculaires). La longue durée du métrage se fait peut être ressentir, d’autant que l’intrigue est assez simple et tourne un peu en rond, mais voilà un film voué corps et âme à son histoire et dont la production reste encore aujourd’hui un modèle de dévouement artistique total.

 

La Chienne
de Jean Renoir (1931)
Brimé par sa femme et son patron, Maurice tombe éperdument amoureux de Lulu, une prostituée assujettie à André, proxénète tyrannique.

Pour clôturer sa carte blanche, Dupontel a été pioché chez l’un des plus grands cinéastes français pour cette peinture désenchantée de notre bonne vieille France, dans laquelle Michel Simon joue un peintre fou amoureux d’une femme qui va abuser de ses biens pour mieux profiter de la vie avec un autre. Un peu long à se mettre en place et à se terminer, La Chienne profite pourtant de l’immense acteur, dans une partition déchirante d’humanité, et sa capacité assez étonnante à passer d’un ton à l’autre même quand la réalité se montre extrêmement cruelle. Classée comme l’une des premières œuvres de « réalisme poétique », La Chienne sait jouer sur la nuance pour être criant de vérité, et bon nombre de cinéastes « du réel » devrait encore aujourd’hui en prendre de la graine.

 

That’s Sexploitation
de Frank Henenlotter (2013)
Des nudies aux roughies, du sexe psychédélique aux pin-ups… 40 ans de sexe au cinéma (1930-1970) en marge d’Hollywood.

Après tant de sérieux, quoi de mieux pour bien terminer une journée que d’utiliser la machine à remonter le temps pour découvrir l’histoire de la Sexploitation ?
Le terme désigne un cinéma d’exploitation forcément porté sur la chose mais qui, paradoxalement, ne montrait que très rarement des rapports sexuels, tout au plus des corps collés les uns aux autres et basta. Non, le but de la Sexploitation dès la fin des années 20 était de permettre à ces jeunes gens de l’exotisme à leurs curieuses pupilles, en exhibant de jolies jeunes filles dans le plus simple appareil… Des débuts du genre, dans lequel le charme était restreint à quelques bouts de peau jusqu’aux films psychédéliques, le documentaire exhume les différentes catégories (Nudies, Cuties, Roughies, Pin-Ups) au travers des décennies et la popularisation du genre, des arcades dans lesquelles on payait un cent pour avoir le film dans une visière personnelle au circuit plus régulier et moins underground. Réalisé de la manière la plus pépère qui soit, le documentaire est sans doute trop long et trop mécanique dans son montage (interview du pape du genre/montage de pleins d’extraits/interview…) mais témoigne assez étonnement du caractère bon enfant de l’entreprise. Ça devient vite lassant à la longue (même si ces messieurs pourront se délecter tant le film peut concourir au record du nombre de seins montrés allégrement), mais la folie douce qui se dégage de cette époque possède un certain charme comme en témoigne l’un des derniers témoignages, expliquant que l’arrivée du hardcore porn et du sexe non simulés ont supprimé tout le fun de l’entreprise. Et c’est toujours rigolo et instructif de voir comment le cinéma a fait office d’éducation sexuelle au siècle dernier.

 

Parents
de Bob Balaban (1989)
Michael mène une vie typique d’enfant des années 50 dans un pavillon de banlieue américaine. Hanté par des cauchemars étranges il en vient à suspecter ses parents de ne pas faire uniquement cuire de la viande animale sur le barbecue…

Après Found et son jeune garçon fan de film d’horreur au frère psychopathe, un autre film vient rompre la monotonie familiale à coup de déviance sanguinaire. Et pour cause, puisque ce premier film montre un jeune garçon de moins de 10 ans qui va petit à petit réaliser que ses géniteurs servent de l’humain dans son assiette. Eclatant le cocon intouchable de la middle classe américaine banlieusarde se voulant irréprochable, Bob Balaban livrait avec Parents un film habile, qui joue des peurs enfantines et du sentiment d’impuissance rencontré au plus jeune âge. Sans trop en montrer, la mise en scène suggère suffisamment pour créer un malaise d’autant plus palpable que le héros est en position de faiblesse totale, tout en prenant pleinement conscience du drame qui se joue sous son toit. L’interprétation diabolique de Randy Quaid et de Mary Beth Hurt en parents bon chic bon genre fait des miracles, leurs déviances étant visible pour le spectateur tout en étant caché sous une couche de fausse attitude qui fait l’illusion dans leur entourage. L’ensemble jongle allégrement entre l’atmosphère cosy d’une demeure familliale chaleureuse et les ténèbres de la réalité, pour créer un malaise aussi poisseux que délectable, à l’image d’un film surprenant et maitrisé.

 

Bad Film
de Sono Sion (1995-2012)
À la fin du XXe siècle, peu de temps avant la rétrocession de Hong Kong à la Chine, la violence fait rage à bord de la ligne de train Chuo de Tokyo. Les passions se déchaînent et l’amour devient incontrôlable.

Réalisateur japonais ayant effectué une belle montée en puissance durant les années 2000, Sono Sion a pourtant livré son premier film seulement en 2012. Un paradoxe du à une carrière mouvementée et à un tournage ultra bordélique pour ce Bad Film réalisé avec l’aide de son collectif Tokyo Gagaga. 2000 personnes ont donc bossé sur ce film enfin terminé et ayant pu régler ses problèmes financiers, pour un résultat aussi décoiffant et perturbant. Tourné avec des DV d’époque, Bad Film montre les luttes entre deux gangs rivaux à Tokyo, les japonais locaux ne pouvant supporter l’idée que des chinois trainent dans le coin. Une lutte qui va prendre une dimension ultra violente, tandis que deux femmes chacune issue de chaque camp vont tenter de vivre leur amour à l’écart de leurs proches. Difficile de ne pas être impressionné par le montage du film, qui détourne le caractère cheap des images avec un dynamisme fou pour donner au tout des allures de documentaire filmé sur le vif. D’ailleurs, Sono Sion pousse le vice très loin et parvient avec une pirouette maline à justifier la présence dans l’image d’autres cadreurs. Structuré en 4 chapitres, le film ne parvient malheureusement pas à garder cette sensation de vivacité durant ses 2H40 et dès qu’il se pose un peu, la production fauchée ne parvient plus à se cacher derrière ses images baveuses. Bad film n’en reste pas moins un accomplissement assez ébouriffant, opérant des écarts de ton forts et qui laissait pleinement présager le talent du bonhomme.

 

Why Don’t You Play in Hell ?
de Sono Sion (2013)
Muto et Ikegami sont deux gangsters qui se détestent : l’un tente de réaliser le rêve de sa femme en cherchant un rôle de cinéma pour sa fille, l’autre est amoureux de cette dernière. Un réalisateur indépendant décide de la prendre comme actrice principale de son film. Évidemment, rien ne se passe comme prévu…

Après le premier film, place au dernier ! La logique selon l’Etrange Festival, et surtout l’occasion de voir l’évolution sur plus d’une décennie pour un cinéaste profitant désormais d’un budget confortable. Le lien avec son premier film n’est pas si saugrenu que ça, car ce Why Don’t You Play in Hell suit notamment une bande d’ados tarés de cinéma qui tournent sans cesse et vont se voir offrir l’opportunité par une coïncidence farfelue de tourner un vrai film. Et le mot vrai peut être pris dans tous les sens du terme, l’histoire impliquant d’autres intrigues et personnages qui vont tous se lier autour du fameux film. L’exposition peut sembler un peu longue, la première heure étant entièrement dédiée à présenter les différentes intrigues et à les lier les unes aux autres pour le bouquet final mais le résultat en vaut la peine tant le film décolle dans sa deuxième partie vers des sommets de divertissement assez prodigieux. Véritable film dans le film, Why Don’t You Play in Hell clame haut et fort son amour pour le cinéma, au travers d’un personnage principal qu’on peut facilement remplacer par Sono Sion lui même, et même si le scénario se complique sans doute un peu la vie pour ramener tout le monde au même point, il fini par récompenser le spectateur. Sans trop en dire, c’est généreux à souhait, dégoulinant de références et de clins d’œil géniaux, mis en scène avec une inventivité de tous les instants, et au beau milieu de ce méta film aux nombreuses couches de lecture se dégage une déclaration d’amour pour le 7ème art aussi salutaire que jubilatoire. Prenant fortement son inspiration de Kill Bill Volume 1, le nouveau film de Sono Sion assure malgré sa folle ambition et même Quentin Tarantino pourrait en être fier. C’est vous dire la réussite.

 

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