Critique : Phantom Thread

Après avoir tourné sous la direction de Jim Sheridan ou de Michael Mann (Le Dernier des Mohicans), Daniel Day Lewis a pris sa retraite et est parti apprendre le métier de cordonnier en Italie. Il est ensuite revenu au cinéma pour le Gangs of New York de Martin Scorsese.

Phantom Thread sera (serait ?) son vrai dernier film, le comédien ayant déclaré prendre cette fois une vraie retraite. Mais jusqu’à quand ?

 

LA CRITIQUE

Très vite adoubé et considéré comme l’un des cinéastes américains les plus prometteurs des années 2000, Paul Thomas Anderson a pour le moins surpris son monde récemment avec The Master et Inherent Vice, deux œuvres toujours aussi ambitieuses mais dont la radicalité mise au service de deux projets très différents en a laissé plus d’un sur le carreau.
Avec Phantom Thread, le cinéaste semble retourner à une forme de cinéma plus classique et classieux, offrant au passage à Daniel Day Lewis son dernier rôle avant sa retraite. L’occasion pour les deux hommes de renouer avec la flamme sacrée de There Will Be Blood ?

Phantom Thread peut surprendre au premier abord par le cadre relativement modeste du film, semblant moins imposant que ce à quoi nous a habitué son réalisateur.
Situé dans les années 50 à Londres, on y suit le couturier Raymond Woodcock, connu pour être une référence dans le vêtement de luxe, et habillant toutes les richesses et stars environnantes.
Dès le début, Anderson s’évertue à montrer le train de vie rigoureux et ultra codifié du créateur, vivant dans une demeure où résident ses ateliers. Une véritable ruche vouée à la fabrication de ses robes, où son espace personnel est réduit à peau de chagrin, chaque journée suivant un planning précis avec les couturières débarquant à une heure donnée pour s’activer sous les directives de l’artiste qui semble vivre uniquement en quête de perfection dans ses confections.
Dans ce train de vie millimétré, les femmes vont et viennent sans captiver outre mesure l’artiste, jusqu’à l’arrivée soudaine dans sa vie d’Alma, qui va petit à petit chambouler ses habitudes.
Si le réalisateur passe autant de temps et de soin à mettre en place l’environnement de son héros, avec des cadres rigoureux qui reflètent la mentalité de Woodcock, c’est bien sûr pour permettre à tout ce petit monde d’être chamboulé.

Les apparences sont souvent trompeuses, et Phantom Thread l’a bien compris.

S’amusant sur ce principe, le récit ne cesse en effet de tordre ses scènes et les attentes du spectateur pour montrer toute la versatilité de ses personnages, ou du moins des bouleversements provoquées par Alma. Car la jeune femme, dont le train de vie change du tout au tout en suivant ce noble reconnu, refuse d’être considérée comme toutes ses prédécesseurs et tient à comprendre le personnage joué de main de maître par Daniel Day-Lewis. Dans cet univers où tout doit être beau, propre, élégant, et finalement un peu mort, elle tient à remettre une étincelle de vie, ce qui ne sera pas sans difficulté. Si le film traite bien évidemment du rapport à la muse et à la création, ce dernier étant mystérieux, en mouvement perpétuel et jamais pleinement acquis, il va en profiter pour jouer l’ambiguïté à fond. Bon nombre de scènes débutent sur un registre pour virer sur un autre, les tons jonglant à toute vitesse et la dramaturgie ne cessant d’être pris de court, ce qui n’est pas sans frustration pour la demoiselle et pour le public au passage. Le film, qui démarre en étant totalement contrôlé par la mainmise de Woodcock, va devenir le but même de sa relation avec Alma, qui pourra éventuellement contrôler la narration si elle s’impose face à lui.
Un jeu du chat et de la souris empreint de manipulations à tout va, dans un univers où chaque chose n’est pas toujours ce qu’elle semble être, et où Paul Thomas Anderson s’éclate avec sa caméra à dépeindre des ambiances feutrées pour y insuffler une tension vénéneuse, la musique de Jonny Greenwood accentuant l’aspect étrangement maladif de l’ensemble.

Et là où le talent du cinéaste explose, c’est que dans un monde aussi beau, fait de conventions, de beaux mots et de costumes/robes tous plus somptueux les uns que les autres, il y a finalement ce caractère incertain, où nul ne semble honnête envers les autres, où tout n’est que façade et paraître. La relation au cœur du film, qui ne manque pas de creuser les aspérités de l’amour et sa nature mouvementée, en parle forcément et ne cesse d’être approfondie au fil du récit.
D’autres éléments y font également références, notamment lors d’une scène de conférence de presse ou dès lors que Woodcock est confronté à ses clients voir même à ses employées.

La question du contrôle et du lâcher-prise sont passées en revue sans cesse, et ce qui ne semblait être qu’une banale histoire d’amour d’époque chatouille à chaque scène le spectateur sur ses idées reçues venant de prime abord des images, l’intimant de ne jamais s’arrêter sur ce qui lui est présenté pour mieux se plonger dans les ténèbres de ces personnages.

Ainsi, si les masques peuvent tomber d’un moment à l’autre, il reste une certitude à la fin du film : celui de grand réalisateur de Paul Thomas Anderson est toujours aussi mérité.

Phantom Thread, de Paul Thomas Anderson – Sortie le 14 février 2018



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