En 2012, la ville de Guimarães était devenue capitale européenne de la culture.

Pour célébrer cet événement, cette agglomération millénaire située dans le nord du Portugal rassembla un grand nombre d’œuvres et d’artistes pour témoigner de la force culturelle qu’elle pouvait insuffler. À cette occasion, quelqu’un eut l’étrange (mais bonne) idée de commander un triptyque sur la stéréoscopie au cinéma. Qui alors serait le mieux disposé pour nous parler de ce que l’on appelle plus communément la « 3-D » ? James Cameron, George Lucas, Steven Spielberg ? Non. L’exercice sera d’autant plus intéressant à découvrir que si ceux qui s’en chargeront représentent tout ce qu’il y a d’antinomique et de réfractaire aux nouvelles technologies.

Analysons segment par segment 3x3D, présenté à la Semaine de la critique au dernier Festival de Cannes et qui réunit donc (dans l’ordre) les réalisateurs Peter Greenaway, Edgar Pêra et Jean-Luc Godard.

 

JUST IN TIME
de Peter Greenaway

En très net perte de notoriété auprès du public et de la critique, Peter Greenaway n’a pourtant pas délaisser son poste de réalisateur. Il a notamment su jouer de systèmes de coproductions européennes pour produire son dernier Goltzius et la Compagnie du Pélican, un biopic historique sorti en 2012. La même année donc, le réalisateur est allé se balader du côté de Guimarães afin d’y parler nouvelles technologies de l’image et stéréoscopie. S’il y a bien un point sur lequel tous les long-métrages à sketchs se retrouvent est bien celui de l’inégalité de leurs segments. Qu’il s’agisse du fond ou de la forme, Just in Time est (de loin) celui qui a le plus de choses intéressantes à proposer et à expérimenter. Greenaway a sciemment choisi de nous offrir un objet plus qu’une histoire. Just in Time est une balade dans le centre historique de Guimarães, dans et autour l’église de Nossa Senhora da Oliveira. Ces lieux ont survécu depuis le Moyen-âge et depuis classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Bon, ça c’était pour la visite touristique. Un peu de culture générale ne fait jamais de mal.

Les dix-sept minutes que compte le segment Just in Time s’articulent essentiellement autour de trois longs travellings à travers l’église, ses couloirs, son cloître et la place qui la jouxte. Suivant tous les mêmes vitesse, tracé et mouvements, ces trois regards retrace successivement une période historique définie, mais ils nous surprennent d’abord par un ensemble de données qui nous submergent. Nous avons droit à tout. Des textes lus en voix off ou incrustés dans l’espace tels des hologrammes, des planètes virevoltent, l’architecture des bâtiments se révèle en fil de fer, nous croisons des personnages (connus ou non) qui ont côtoyé ces murs… Tout reste thématique. Ce travail d’historien et de documentaliste démontre clairement l’implication du réalisateur britannique. Cependant, déjà que le rendu des effets visuels est loin d’être au niveau, il est difficile de faire le tri dans cette avalanche d’informations. Les sous-titres sont vraiment à la peine pour nous lister chaque détail visuel et sonore. C’est une sorte de plongée anarchique dans le futur, où les visites guidées de monuments historiques se mêlent à la culture actuelle de la surabondance d’information.

CINESAPIENS
de Edgar Pêra

Pour plat de résistance, 3x3D a choisi de prendre le court-métrage du réalisateur portugais Edgar Pêra. Ce dernier est ce qu’on peut appeler un touche-à-tout, un artiste qui a pu officier dans plusieurs domaines et à réaliser aussi bien au cinéma qu’à la télévision. Edgar Pêra se tient loin de toute mise en scène trop conventionnelle et est plutôt considéré comme un auteur, autofinançant la plupart de ses projets. Néanmoins, son Cinesapiens est celui des trois segments qui tente d’avoir une structure narrative de fiction, avec des personnages et une histoire à raconter. Enfin, c’est ce que l’on est en droit de s’attendre au début. Dans une salle de cinéma commune, des spectateurs regardent et interagissent avec une rétrospective grossière et bâclée de l’histoire du cinéma. De là, Pêra s’imagine en prophète d’une nouvelle religion. Une religion où ses membres, les « cinesapeisns », sont les seuls à croire dans la fiction que propose le Septième art. Face à eux, les réalistes, qui ne voient que le jeu d’acteur, les trucages et la mise en scène.

Notre évolution d’Homo sapiens à Cinesapiens ne semble pas forcément aller de concert avec celle des technologies exploitées par le cinéma. Chaque passage à une nouvelle ère paraît tel un choc qui nous distrait et nous éloigne des choses essentielles. Grimée par Le Chanteur de jazz d’Alan Crosland, premier film considéré comme parlant, n’est qu’une première étape d’un cheminement dont la dernière est troisième dimension. Cette 3D qui fait émerger des personnages et des soucoupes volantes qui ouvrent le feu sur un public effrayé. Difficile de s’y retrouver dans ce grand bordel qui va même citer H.P. Lovecraft. A peine structuré, Edgar Pêra s’invente un combat idéologique naïf totalement vain, opposant ses « Cinesapiens » aux « Réalistes », comme s’il fallait encore déterminer si le cinéma est un art ou une industrie. Il faudra compter également sur quelques fautes de français dans les sous-titres. Ce segment de vingt-deux minutes reflète plus un résumé d’un auteur élitiste à la vision monomaniaque d’un art destiné seulement à ceux qui le comprennent. En somme, Edgar Pêra n’a pas tout compris de ce qu’était vraiment le cinéma.

LES TROIS DÉSASTRES
de Jean-Luc Godard

Depuis les années 1970, la volonté de radicaliser son style a progressivement transformé Jean-Luc Godard en running gag du cinéma français. Encore et toujours considéré comme l’un des symboles (encore en vie) d’une Nouvelle vague portée aux nues, Godard est un réalisateur qui divise de plus en plus. D’un côté, des fidèles amateurs, de l’autre le reste du monde qui s’est désintéressé d’un auteur qui n’a fait que s’éloigner d’eux. Quatre ans après Film socialisme, 2014 semble l’année d’un ultime retour de Jean-Luc Godard sur le devant de la scène avec son point de vue (apparemment nécessaire nous dis-t-on) sur l’apport de la 3D. Son prochain long-métrage intitulé Adieu au langage a été sélectionné dans la compétition du prochain Festival de Cannes, donnant d’autant plus de force à cet événement. Mais revenons à 3x3D et son troisième segment. Il faut avouer une chose. Si l’on n’a pas la foi des premiers chrétiens pour défendre ce que produit Godard de nos jours, il est quasi impossible de trouver le moindre intérêt à ce qui ressemble plus à une imposture formelle.

Que Godard s’essaie à la stéréoscopie, très bien. Qu’il tente, ose, expérimente dans ce cas, qu’il créé des choses. Les rares plans tournés en 3D pour Les Trois désastres sont tournés depuis deux appareils photo Canon 5D assemblés avec un bricolage relativement amateur, souvent se filmant eux-mêmes face à un miroir. Et le reste ? Des cartons, des photos, des images vidéo converties (souvent avec la qualité d’une VHS usagée) et pas mal d’emprunts à d’autres long-métrages (on a même droit à du Paul WS Anderson, c’est dire comment le spectre est large). On se demande d’ailleurs comment cela peut sortir dans les salles sans s’inquiéter pour les droits à l’image de toutes ces citations protégées par de féroces copyrights. Pourquoi ceux qui le défendent s’efforcent à traduire ce genre d’élucubrations visuelles dites intellectuelles ? Pire encore, si les dix-sept-minutes de son court-métrage lui servent de mettre le pied à l’étrier pour son prochain long-métrage, elles sont également une sorte de work in progress d’Adieu au langage. Les mêmes images et plans se retrouvent dans les deux projets. Alors que Greenaway et Pêra avaient tenté d’être dans le ton autour de la célébration de la ville de Guimarães, Godard lui part dans son propre délire. Le vieux réalisateur suisse s’isole dans un hors-sujet dont seuls ses derniers fans masochistes y trouveront un quelconque intérêt.

 

3x3D – Sortie le 30 avril 2014
Réalisé par Jean-Luc Godard, Peter Greenaway, Edgar Pêra
Avec Carolina Amaral, Keith Davis, Leonor Keil
Dans la ville millénaire de Guimarães, trois réalisateurs de renommée internationale explorent la 3D et son influence sur notre perception du cinéma. Surimpression et superposition des images pour Peter Greenaway dans Just in Time, interrogation ludique sur le nouveau spectateur de cinéma pour Edgard Pêra avec Cinesapiens et esquisse d’une histoire du cinéma en 3D pour Jean-Luc Godard dans Les 3 Désastres.

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