L’air de rien, il s’est déjà passé sept ans depuis le dernier film des studios Laika.
Il faut dire que Missing Link était sorti dans une indifférence quasi totale, avec un box office pour le moins catastrophique (26,5 millions de $ dans le monde pour un budget de 100 millions…). On a connu des entreprises qui ont mis la clé sous la porte pour moins que ça, d’autant que leur chef d’œuvre Kubo and the Two Strings sorti 3 ans avant n’avait pas non plus été un succès. Et c’est sûrement là que doit intervenir Phil Knight, père du patron du studio Travis Knight, et accessoirement co-créateur de la marque Nike !
Avec une fortune estimée à 37 milliards de dollars, autant dire que les expérimentations folles en stop-motion du fiston doivent être un pourboire du dimanche pour lui, et c’est ainsi que Laika a continué à travailler durant tout ce temps, pour remettre le couvert avec un projet une nouvelle fois complètement fou.
Voici donc Wildwood, déjà présenté comme le projet de tous les records, en étant le plus cher du studio (on parle aussi d’un budget autour des 100 millions de dollars), et le film en stop-motion le plus long jamais fait, avec 2h10 au compteur.
Oui, 2h10 dont chaque image a été en partie animée à la main…
On peut comprendre les sept ans d’absence, reste à savoir si tout ce travail paie à l’écran…

Tout part de la vie d’une famille de la classe moyenne américaine avec deux enfants, dont la fille approche dangereusement l’adolescence.
Alors que les parents partent faire une course, ils laissent l’aînée Prue garder le petit frère Mac avec une seule consigne : ne pas sortir de la maison.
Quelque peu rebelle, Prue embarque son frère dans la ville du coin, inspirée par Portland dans l’Oregon, qui longe une rivière avec une forêt mystérieuse sur l’autre rive, autour de laquelle planent bien des légendes.
Et ce qui devait être une promenade de santé va vite prendre une tournure dramatique quand une horde de corbeaux, semblant tout droit sortis des Oiseaux de Hitchcock, va fondre sur le petit frère et le kidnapper en direction de la fameuse forêt.
Prue va tenter de le suivre, entrer dans les bois pour la première fois, et découvrir tout un monde fantastique, avec des animaux doués de paroles, des oiseaux géants, des armées de loups en tenues de soldats napoléoniens, et une histoire de sorcière au cœur de ses problèmes…
Joseph Campbell n’est décidément jamais loin, tant le schéma du monomythe avec la découverte d’un nouveau monde dont le héros est potentiellement le sauveur est ici appliqué respectueusement, mais c’est aussi le produit du roman adapté ici.
En effet, Wildwood est l’adaptation du premier tome d’une trilogie signée Colin Meloy, connu pour être le chanteur du groupe The Decemberists, et les livres sont illustrés par sa femme Carson Ellis. Et le projet date d’ailleurs de la sortie du livre en 2011, époque à laquelle Travis Knight annonçait déjà vouloir en faire un film en stop-motion !
Avec Chris Butler, scénariste en chef qui a travaillé sur tous les projets du studio, ils livrent donc un récit qui pioche dans une fantasy enfantine, quelque part entre Harry Potter et Narnia avec un soupçon de gothique, pour à la fois offrir un récit merveilleux, une fresque épique et un drame poignant.
Avant de parler de ce qui se passe à l’écran, il faut souligner l’ambitieux narrative du film, qui navigue en permanence entre différents tons et genres, ouvrant par exemple sur une scène dramatique absolument magnifique, avec un enfant qui monte sur un balcon sous une nuit pluvieuse pour mieux sauter dans le vide sous le regard impuissant de sa mère.
Ouais, un enfant qui se suicide. Ça donne le ton, et les éléments fantastiques qui ponctuent la scène donnent à penser au lyrisme lugubre d’un Guillermo Del Toro.

D’autant que Wildwood, avec ses visions nocturnes d’une forêt sombre dans laquelle hiboux, cerfs et loups ont les yeux qui ressortent vivement de l’obscurité, son monde sous le joug d’une bureaucratie labyrinthique, d’une empereur tyrannique et ses rebelles reclus dans la nature, n’est pas franchement l’univers le plus enjoué qui soit.
Le film surprend par des fulgurances de noirceur, que ce soit dans son introduction absolument sublime, dans certains points de scénario pour le moins brutaux (ne vous attachez pas trop vite à tous les personnages que vous croiserez…) et dans une ambiance globale parfois désespérée.
Il suffit de regarder la tête du personnage principal pour s’en rendre compte : Prue arbore de grandes cernes et un visage marqué par la fatigue, comme si la vie lui avait déjà roulé dessus ! Et ce trait de caractère est aussi présent sur Alexandra, la fameuse sorcière du film.
Ouais, un film d’animation où les personnages ont l’air usés par la vie, ça fait bizarre.
Cette note d’intention visuelle et certains points du récit, qui abordent des questions de stérilité, de deuil, de répression, donnent une profondeur toute particulière au film, qu’il embrasse par instant et dans des retournements étonnement frontaux pour le médium.
Sauf que Wildwood a une portée grand public, puisqu’il faut bien rentabiliser les 100 millions injectés dedans, et il va pour se faire essayer d’opérer un numéro d’équilibriste bien délicat.
Le film n’est pas en permanence un drame noir sur des personnages fébriles, et met en place toute une galerie de joyeux lurons pour faire un virage dans l’autre sens.
Le meilleur ami “un peu gauche” en guise de side-kick rigolo ? Check !
Qui dit animaux qui parlent, dit animaux rigolos ? Évidemment !
Des soldats méchants un peu bêbêtes (c’est des loups) dont on peut se moquer ? Oui !
Tout un tas de péripéties rigolotes et de gags burlesques ? Allez !
Semblant par moment un peu trop tiraillé par l’idée de plaire au plus grand nombre et de cocher les cases du divertissement familial, le long-métrage opère des écarts de ton pas toujours bien dosés, d’autant plus quand la dureté de son histoire revient au beau milieu de tout ça.
Le parallèle est facile avec le précédent film de Travis Knight, le récent Masters of the Universe (sorti cet été sur Prime Video), qui avait un mal de chien à trouver l’équilibre entre l’hommage sincère à la licence par quelqu’un qui a grandi avec et un ton plus post-moderne et honnête sur le kitsch inhérent à la franchise, avec son méchant complètement débile et son héros super musclé qui se trimballe à moitié nu.
Le film voulait plaire aux fans, être abordable par les néophytes, être fun tout en étant sérieux, pour finir le cul entre non pas 2 mais 3 ou 4 chaises, en essayant de nous mettre en empathie avec des personnages dont il soulignait le ridicule en permanence.

Sans en arriver heureusement à ce niveau d’incertitude et d’égarement narratif, Wildwood se traîne lui aussi un manque de choix francs.
Certains passages sont un peu balourds, comme un gag sur un loup qui joue la mort pour attirer des compères dans un piège, ou ce genre de choses, alors qu’il a déjà une exposition longue et un monde copieux à nous présenter. Cette schizophrénie latente se joue aussi à un niveau plus stylistique, comme durant la course-poursuite dans le premier acte avec Prue qui pourchasse tant bien que mal à vélo les corbeaux qui enlèvent son frère sous ses yeux.
Une scène a priori intense, d’autant que spectaculaire visuellement, sur laquelle Knight placarde une sorte de musique un peu pop mielleuse, quasi rigolote, qui jure complètement avec la tragédie qui se joue et les enjeux importants de la séquence.
Cette dichotomie va malheureusement courir tout le film, et l’entraver quelque peu dans sa progression longue de 2h10, qui aurait sans doute gagnée à être plus concise par endroit pour justement asseoir ses enjeux et son sérieux, alors que d’autres points narratifs semblent à l’inverse être traités un peu par dessus la jambe (notamment le pourquoi de Mac doit rester à l’intérieur de la maison…). Comme si le grand film poignant qui se cache dans cette forêt, et qui existe réellement, était amoindri par des impératifs industriels, et le besoin de parler à tous les publics.
En cela, Wildwood n’est pas un film pour enfants, ni un film pour adultes.
Il navigue entre plusieurs eaux en espérant que chacun y trouvera son compte.

Et pour se faire, il déploie tout de même de sacrés arguments, car les sept années de travail délirantes autour d’une telle production paient évidemment à l’écran.
Rien que les chiffres donnent le tournis : plus de 1000 artistes ont travaillé sur le film, avec pas moins de 132 décors construits en dur et 140.000 visages imprimés en 3D pour donner vie aux 236 marionnettes différentes du film ! De quoi faire passer une nouvelle fois les travaux de la concurrence (coucou Aardman) pour des enfantillages, et il faut bien admettre que le résultat est splendide, à commencer par la vie qui émane des personnages, notamment Prue, qui dégage une palette d’émotions encore bluffante.
C’est bien simple : on croit voir les personnages respirer, tant tout a été travaillé, jusqu’à parfois leurs pupilles (!) pour donner une vivacité et un dynamisme époustouflants, débordants de vie, de spontanéité, avec des gestes parfois un peu hasardeux, mais terriblement réels à l’écran. Et la réalisation est parfois au cordeau, utilisant le médium pour s’offrir quelques transitions d’une fluidité renversante, ou des grands moments, à l’image de ses nuées d’oiseaux. On le sait, et il faut le rappeler : le film repose abondamment sur un mélange hybride entre filmage en dur et images de synthèse, les arrières plans étant souvent intégrés par ordinateur, tout comme certaines scènes composent avec des doublures numériques pour peupler l’image, notamment durant la scène de bataille finale qui explose le nombre de personnages à l’écran et amène Braveheart dans le monde de la stop-motion. Mais comme toujours, Laika garde au coeur de chaque plan l’animation image par image, et confère un caractère et une identité folle à son univers.
On imagine sans mal que les auteurs du livre sont ravis d’un tel résultat, et qu’ils espèrent que les 2 autres tomes de la trilogie seront aussi portés à l’écran par la suite, même si une telle entreprise nécessiterait une patience infinie à l’échelle hollywoodienne, et des résultats importants au box-office pour s’y risquer. Après, il faut aussi souligner que la méthode ne garantit pas un résultat bluffant à tout bout de champ, et on peut par exemple souligner à quel point la fameuse bataille finale, aussi folle dans sa fabrication soit-elle, reste assez conventionnelle avec un déroulé hyper prévisible, qui ressasse les classiques du genre sans apporter une pierre nouvelle à l’édifice.
Quelque part, à l’image du film, elle porte la marque d’une surenchère de production certes réjouissante, mais au service d’un scénario pas assez affûté.

Pour le dire autrement, Wildwood avait en son sein tout pour en faire un drame bouleversant et inoubliable, d’autant plus quand on se souvient des autres films du studio.
Par exemple, Kubo & The Two Strings était plus original et marquant sur tous les points par son folklore asiatique (une scène de kung-fu sur un bateau en pleine tempête en stop-motion !) et sa parabole sur le besoin vital du récit.
Coraline et ParaNorman embrassaient plus profondément le genre horrifique, et en venaient à être plus retors, étranges et émouvants.
Quelque part, Wildwood semble presque souffrir non pas du travail d’orfèvre monstrueux qu’il a représenté, chaque production Laika étant passée par là, mais d’une formule qui cherche l’accessibilité comme jamais, quitte à mettre un peu sous le tapis par moment sa noirceur réelle, ce qui se ressent d’ailleurs dans la conclusion, à la fois d’une honnêteté surprenante et d’une gravité rare, mais qui pêche par un manque de gravitas dans la progression du film pour atteindre son plein potentiel.
Mais on excusera volontiers ces quelques maladresses narratives : Wildwood n’en reste pas moins un morceau de cinéma visuellement hors-normes, dont chaque image dégouline d’amour pour son art, et dont la sincérité fait plaisir à voir à chaque instant.
Wildwood, la Prophétie de la Forêt, réalisé par Travis Knight – Sortie en salles le 9 décembre 2026
