Critique : La Planète des Singes Suprématie

Chaque été, nous cherchons « le » blockbuster qui sortira un peu du lot, celui qui nous fera vibrer plus que les autres. Sans vouloir jouer les blasés, chaque été, on finit par le trouver après une séries de films plus ou moins ratés, souvent lambda, ou faits dans le même moule.

Et si notre salut estival se trouvait cette fois dans le regard d’Andy Serkis et le talent de Matt Reeves ? Après Les Origines en 2011 et L’Affrontement en 2014, voici l’heure de Suprématie.

 

LA CRITIQUE

Dans la longue série d’anciennes franchises revitalisées souvent n’importe comment, La Planète des Singes a su tirer son épingle du jeu dès son premier opus « Les Origines », qui contextualisait la naissance d’un leader charismatique. Avec ses effets spéciaux saisissants grâce à une utilisation parfaitement justifiée de la performance capture, tenue par un Andy Serkis impressionnant comme à son habitude, cette nouvelle itération de la saga née de la plume du français Pierre Boulle évoluait en marge des films des années 70 tout en les prenant en compte, et apportait une humanité nouvelle à ces singes capables d’émotions jusqu’alors inédites.
Après l’arrivée en fanfare d’un Matt Reeves qui mit la barre encore plus haut avec « l’Affrontement », le revoilà pour terminer cette trilogie dans un film surprenant à plus d’un égard…

Pensée durant la conception du précédent épisode, cette conclusion, qui a déjà le bon goût d’en être réellement une, a de quoi prendre au dépourvu quand on voit combien elle va à l’encontre de bien des codes hollywoodiens en vigueur aujourd’hui.
Oui, War for the Planet of the Apes est un blockbuster, et néanmoins il n’en a aucunement les attraits contemporains. Vendu comme l’avènement d’une guerre malheureuse à l’issue tragique, le long-métrage n’a rien de l’exercice pyrotechnique et va plutôt puiser ses influences dans le western crépusculaire et le péplum religieux.
Si vous vous souvenez de l’intro du précédent film, qui nous plongeait 20 minutes non-stop en immersion dans la société simienne en devenir, ce nouvel opus reprend ce principe et l’étend tout du long. Contrairement aux précédents, pas une seule scène n’a lieu sans qu’un singe ne soit à l’écran, l’objectif étant de suivre les faits constamment de leur point de vue.
C’est d’ailleurs bien le personnage de César qui est au centre du film, pour conclure un arc narratif en 3 actes et en faire une figure plus iconique que jamais.

On pourrait s’émerveiller une nouvelle fois du courage d’un aussi gros film qui n’a pas peur de donner dans le cinéma muet pendant de longues minutes, les singes parlant majoritairement le langage des signes entre eux, de voir combien les plans ici sont posés et prennent leur temps pour mieux donner du souffle à ce monde en pleine souffrance et pourtant plein de vie, ou du naturel déconcertant des animaux, les magiciens de WETA Digital ayant encore mis la barre plus haut en terme de rendu visuel, au cas où ce dernier n’était pas déjà suffisamment criant de vérité par le passé.
On pourrait, sauf qu’en soit, tout ça était déjà dans le précédent film, même s’il était bien plus musclé que celui-ci. Tout cela pourrait suffire, mais ce qui est véritablement effarant dans ce « Suprématie», c’est la radicalité extrême dont il fait preuve, à faire pâlir ces prédécesseurs.
En suivant le chemin ténébreux d’un César fatigué, vieillissant et perdu, pour qui cette lutte semble sans fin, avec une humanité toujours plus déchainée et cruelle en même temps qu’elle s’éteint, Matt Reeves prend le taureau par les cornes, et nous met face à nos démons les plus sombres.
La guerre n’a rien d’exaltant ou d’excitant, elle est rude, sans pitié, lente et difficile, ce que la narration a bien compris en suivant ce périple désespéré vers des lendemains meilleurs.
Ainsi le film est construit comme un long exode, tenu par un martyr dépassé par les évènements, en proie au doute, remettant en cause sa propre persévérance ou la loyauté des siens, et bouffé par des sentiments ténébreux contre lesquels il lutte intérieurement.

Quitte à y aller franchement dans les thématiques noires, Matt Reeves n’y va pas avec le dos de la cuillère et aligne les images à forte résonance politique. Si cette tribu de singes en quête d’une nouvelle terre rappelle forcément les grands mouvements migratoires d’hier et d’aujourd’hui, le film convoque sans détour d’autres symboles puissants comme les camps de concentration, ou un mur pour séparer deux nations… Et pour s’assurer de la pertinence de ces images, l’identification avec les singes joue à plein régime, l’humanité émanant de leurs regards étant finalement plus émouvante et proche de nous que la terreur contenue dans les humains dirigés par un Woody Harrelson impeccable dans son rôle de pseudo General Kurtz aussi terrifiant que terrifié.
Tout comme le précédent n’avait rien de manichéen en dépeignant des luttes fratricides au sein de chaque camp, pour une issue désenchantée terrible, ce troisième film a la malice de ne pas faire des humains des monstres coûte que coûte. En y regardant bien, leurs motivations sont tout à fait compréhensibles, car alimentées par l’instinct de survie, la simple existence des singes perpétuant l’existence du virus qui a radié une bonne partie de la race humaine, et la notion de sacrifice planant telle une ombre sinistre.

Comme les choses sont rarement simples, il y a toujours une passerelle possible entre les deux mondes, d’un côté incarné par un gorille asservi chez les humains, qui les sert en étant contre les idéaux de César, tout comme une petite fille humaine va s’incruster dans le groupe simien, en faisant figure d’espérance et de possible réconciliation. Matt Reeves dissémine çà et là des indices qui approfondissent l’univers, le crédibilise et le remettent en perspective tout en accentuant sa nature post-apocalyptique, l’espoir brillant plus fort quand il n’est pas terrassé par la violence ambiante. Il faut dire que les scénaristes puisent à bon escient dans les épisodes précédents, d’abord pour soigner la cohérence d’ensemble et pour enrichir la mythologie de ce dernier film qui nécessite réellement de connaître la trilogie pour juger au mieux le chemin parcouru et le poids qui repose sur les épaules d’un héros sublimé.
Ce troisième épisode trouve ainsi naturellement sa légitimité au sein de la saga, accentue l’importance de ces nouveaux films et en démontre à toute l’industrie concernant l’écriture de suites intelligentes.

Si on ne tarie pas d’éloges, il faut cependant mettre en garde le public qui s’apprête à voir le film en pensant passer un bon moment devant un gros divertissement.
On l’a déjà dit, Matt Reeves refuse de tomber dans la surenchère artificielle et vaine, et fait au contraire tout pour sonder l’âme de son personnage principal qui se retrouve quasiment dos au mur.
Parce qu’il embrasse totalement cette logique lugubre, ce dénouement n’a rien d’un moment plaisant au sens strict du terme. Le rythme est volontairement lent, tout le monde en prend pour son grade, on souffre avec les protagonistes et la narration n’hésite pas à prendre le spectateur à rebrousse-poil.
Certains passages jouent sur des codes inhérents à ce genre de film pour mieux les casser au moment opportun, ce qui devient une source de frustration à plusieurs reprises, comme pour nous asséner qu’on n’aura pas ce qu’on était venu chercher dans un gros film de studio hollywoodien. Cette capacité à faire vriller les situations n’est jamais vaine car elle produit du sens, renforce l’atmosphère taciturne de l’histoire, et mène à des séquences délétères d’une amertume parfois bouleversante. C’est la marque d’un cinéma adulte, qui refuse le compromis et n’est pas là pour se complaire avec le public, afin de mieux le secouer, même si Reeves sait lâcher un peu de lest de temps à autre, notamment grâce au personnage du « Bad Ape », véritable side-kick comique dont les bouffonneries ponctuelles font un bien fou tout en laissant l’intensité dramatique intacte.

Cette volonté de frontalité n’est pas sans faille malheureusement.

D’abord, Matt Reeves semble bien conscient de la beauté incroyable des singles et du riche panel émotionnel dont ils sont capables, floutant la frontière entre animal et humain tant on se projette dans leurs regards chargés en émotions. Du coup, le réalisateur a quelque peu la main lourde sur les gros plans à rallonge sur leurs visages, finissant presque par s’y complaire un peu trop, de peur qu’on n’ait pas saisit la puissance qu’ils dégagent. Dans le même genre, le rythme global volontairement pesant est occasionnellement à la limite de l’inertie tant certaines scènes auraient mérité un montage plus dynamique qui n’aurait pas affecté leur sens premier, et dans l’ensemble le film aurait sûrement gagné en fluidité avec 10 minutes en moins. Si cette sensation perdure, c’est aussi parce que certains éléments de l’univers ici présenté sont étranges. Pour la fin de l’humanité, l’histoire se passe encore et toujours uniquement sur le territoire américain, et on peut avoir du mal à saisir l’enjeu planétaire des faits qui se déroulent sous nos yeux, le cinéaste privilégiant une intimité à de rares instants contradictoire par rapport à l’ampleur du récit. De même, le final enchaîne plusieurs péripéties qui semblent précipitées en contraste avec le reste de l’histoire, comme s’il fallait conclure plus vite à une allure soudainement abrupte. Un choix qui freine quelque peu la dimension morale d’une fin pensée comme une fable philosophique, voir même métaphysique, même si elle n’en reste pas moins logique avec l’ensemble. Qu’à cela ne tienne, ces points noirs sont autant de témoins de la démarche totale et assumée d’un metteur en scène aussi concerné qu’appliqué.

En refusant de tomber dans le spectacle facile pour mieux laisser place aux tourments de son magnifique héros, Matt Reeves conclût avec grâce cette nouvelle trilogie Planète des Singes, et livre une épopée qui par bien des aspects n’a rien d’un blockbuster. Certes, cette marche funèbre aux accents bibliques n’épargne pas le spectateur, au risque d’être inconfortable, mais il en ressort des fulgurances poignantes au sein d’une œuvre grave, politique et d’une élégance rare.
Portée par un Andy Serkis une nouvelle fois impérial, voilà donc une super production courageuse qui ne plaira sûrement pas à tout le monde, dans le but de mieux révéler un supplément d’âme aussi salutaire que significatif.

La Planète des Singes Suprématie, de Matt Reeves – Sortie le 2 août 2017



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