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Etrange Festival #2 : The Sadness, Yellow Cat, Riders of Justice

The Sadness

Pendant que le monde était confiné de toute part, Taïwan a fait partie de ces nations qui s’en sont admirablement bien sorties, avec des libertés globalement intactes pendant un an.
L’occasion pour le canadien Rob Jabbaz de tourner son premier film pour profiter d’un calendrier de sorties en salles réduit à peau de chagrin au début d’année, et quoi de mieux au cœur d’une pandémie que de faire un film sur une pandémie ?!

The Sadness part en effet d’un postulat grandement familier, avec un virus qui se traîne depuis un moment et que la population a désormais du mal à prendre au sérieux. Jusqu’au jour où, patatra, le machin mute et transforme les gens non pas en simples zombies bouffeurs de chair, mais en véritables psychopathes aux bas-instincts surboostés, qui ne pensent plus qu’à violer, torturer et tuer tout ce qui bouge.

Prenez tout ce qui fait le ciment de la civilisation et hop là, on oublie, n’importe quel voisin risque de faire joujou avec vous pourvu que vous souffriez le plus possible au passage !
Un mécanisme qui rappelle grandement le comic-book Crossed créé par l’inénarrable Garth Ennis, et qui va en faire voir des vertes et des pas mûres à un jeune couple qui essaie de se retrouver au milieu d’une ville plongée dans le chaos, offrant un spectacle de cruauté et de barbarie à chaque coin de rue.
Sur son principe horrifique, The Sadness réussit à redonner un coup de sang à un genre moribond qui ne fait plus peur à grand monde tant il a été rincé et exploité jusqu’à la moelle, et qui ici renoue quelque peu avec sa puissance évocatrice et son potentiel d’effroi tant on est plongé dans un cauchemar bien réel, où le pire de l’humain explose au centuple, notamment dans quelque scènes chocs parfaitement orchestrées, entre une première attaque dans un restaurant à coup d’huile brûlante dans la face et un morceau de bravoure gore dans une rame de métro qui se transforme en véritable carnage, à l’aide de maquillages et d’effets spéciaux pratiques tous plus crasseux et dégueulasses les uns que les autres.

En redonnant à ses infectés suffisamment de conscience pour qu’ils souhaitent ouvertement faire du mal aux autres, Rob Jabbaz réussit à tirer son épingle du jeu un temps, avant de se retrouver confronté malheureusement à ce principe inhérent de tenir sur la durée !
Et sa quête de surenchère se retrouve vite limitée tant le film part trop vite trop fort, comme lorsqu’il pense à nouveau surprendre en filmant des infectés qui s’envoient en l’air dans un couloir d’hôpital littéralement dans la joie et la bonne humeur à plusieurs, couverts de sang bien sûr. A ce moment précis, il oublie que ce qui fait l’effroi de son concept, c’est le rapport monstre à victime, ici totalement absent puisque tout le monde prend son panard !

A l’inverse, certains passages d’une cruauté immense, parfois au détour de quelques plans lors des déplacements des personnages à travers la ville, offrent une sensation d’apocalypse très prégnante, l’ensemble ayant alors des allures de montagnes russes avec ce genre de passage en guise de pics et de descentes, même si elles sont de moins en moins inventives.
Comme dans toute montagne russe, il faut aussi faire les montées, et c’est là que le film rate un peu le coche malheureusement, la faute à son couple prétexte loin d’être des plus attachants et dont la relation passe pas mal au second plan, d’autant que le long-métrage se perd un peu dans des péripéties pas toujours nécessaires, dont un passage sur-explicatif dans un laboratoire qui vient enfiler des perles pendant 20 minutes !

Ses excès et remplissages mal déguisés limitent l’efficacité de The Sadness au global, mais ses quelques fulgurances restent remarquables, et on souhaite à Rob Jabbaz de trouver le juste équilibre par la suite.

The Sadness, de Rob Jabbaz (2021)

Yellow Cat

Ca deviendrait presque une habitude : après A Dark, Dark Man l’an dernier et une rétrospective de ses premiers films en 2018, le cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov est décidément à l’aise à l’Etrange Festival, puisqu’il revient cette année avec 2 films : Ulbolsyn et Yellow Cat.

C’est le second qui nous intéresse ici, avec son histoire de loser tout juste sorti de prison qui va avoir un mal fou à effectuer sa réinsertion sociale, dans une région perdue au fin fond du Kazakhstan dans laquelle les steppes voient passer la corruption à longueur de journée, même avec le peu d’habitants présents. Notre héros va tomber sur une jeune prostituée qu’il va sortir de son bordel, et ce couple d’ingénus loin d’être les inventeurs de l’eau chaude vont tenter une nouvelle vie en ayant flic ripou et mafieux aux fesses, et à peu près toute la région d’ailleurs.

Cadres fixes et larges pour plans longs dans lesquels les personnages paraissent vite minuscules au milieu de ses plaines arides à perte de vue, humour froid et absurde pour contrecarrer la misère ambiante, et noirceur indécrottable en fond de récit : pas de doute, on est bien chez Adilkhan Yerzhanov, qui nous offre un film plus léger qu’à l’accoutumée en apparence, la comédie étant clairement au premier plan, même si elle a le chic de faire de la place à une poésie certaine, les personnages voulant notamment construire un cinéma dans ce grand vide, comme si l’art était la réponse aux bassesses de coutume.

Le prétexte parfait pour caser de la référence, le héros étant fan de 7ème art et citant Le Samouraï de Melville à qui veut l’entendre, prétextant même pouvoir rejouer le film par cœur alors même qu’il ne l’a jamais vu en entier ! Comme toujours chez Yerzhanov, il faut être coutumier d’une certaine lenteur dans l’exécution, tout le récit étirant chaque plan et scène comme si le film lui-même était accablé comme ses protagonistes par la chaleur ambiante, et c’est sans doute la limite de cette entreprise attachante, qui trouve du beau dans la bêtise, et de l’humain au milieu de la cruauté, avec une douceur globale touchante.

Yellow Cat, d’Adilkhan Yerzhanov (2021)

Riders of Justice

On avait déjà croisé le chemin de Anders Thomas Jensen en festival, que ce soit pour le truculent Adam’s Apples à l’Etrange Festival ou Men & Chicken au NIFFF, et la perspective de le voir une nouvelle fois mettre en scène Mads Mikkelsen était évidemment alléchante.

Pourtant, dans sa première demi-heure, la sobriété dont fait preuve Riders of Justice a de quoi surprendre, avec cette histoire de militaire danois perdant sa femme dans un accident de métro suite à un déraillement violent, qui se retrouve à devoir gérer sa fille adolescente sans jamais avoir été un homme de maison auparavant.
En parallèle, une bande de chercheurs en informatique un peu bras cassés vont commencer à douter de la version officielle de l’accident, et tout ce beau monde va se croiser pour essayer de rétablir les faits en partant en croisade contre les supposés criminels derrière tout ça.

C’est lors de leur rencontre que l’on retrouve nos habitudes avec le cinéaste, dont l’humeur noir perçant et précis n’a rien perdu de sa superbe, rebondissant toujours dans des situations absurdes riches en violence sèche pour souffler devant la cruauté du monde et ses multiples dysfonctionnements. Mais fort heureusement, Riders of Justice ne se limite pas à la gaudriole, qui ne fait que ponctuer un récit profondément humain, chaque scène ajoutant en densité thématique et dramatique grâce à un metteur en scène qui ne lâche aucun personnage, réussit à tous les creuser pour parler d’intégration sociale, des difficultés parentales, du sentiment d’abandon, d’injustice ou bien sûr de deuil, dans un film à la croisée des genres, tour à tour comédie noire, drame humain, œuvre chorale et même d’action ou encore conte moral.

Riders of Justice est une grande réussite, parce que quand bien même on essaierait de lui coller une étiquette, il passe son temps à voguer entre les genres avec une aisance et un naturel sidérants, ne forçant jamais aucun aspect, comptant sur tous ses personnages qui ont chacun quelque chose à raconter ou à représenter sur les multiples questions qui le taraudent, et trouve un équilibre parfait dans tout ça, déployant petit à petit un mille-feuilles d’idées et d’émotions conséquent.

Difficile de ne pas saluer la performance de Mads Mikkelsen, une nouvelle fois monstrueux de charisme dans un rôle très différent des précédents avec le cinéaste, puisqu’il joue ici un homme à cran et bourrin, taiseux et aimant avec un tempérament de feu qui peut vite partir dans une violence sourde, reflet des milles tourments en son âme. Le reste du casting tient la cadence et chacun complète l’autre, dans une synergie globale hyper attachante, totalement raccord avec l’un des objets du film, à savoir le groupe et la force dans les différences.

Malheureusement, Riders of Justice n’aura pas le droit à une sortie salle chez nous puisqu’il est d’ores et déjà disponible sur la plateforme myCanal, et c’est bien dommage tant il prouve la versatilité de son auteur tout comme son immense cohérence, dans un drame profondément humain, toujours surprenant, avec un scénario d’une densité folle et un résultat aussi poignant que drôle.

Riders of Justice, de Anders Thomas Jensen – Disponible sur My Canal

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