Après son interview qui a fait le tour du monde de la légende de l’animation qu’est Glen Keane, Basile revient à ses premiers amours : Pixar.

Il a choisi de vous parler du Pixar se déroulant à Paris et parlant de cuisine, sorti en 2007 et dans lequel un petit rat va tenter de devenir un grand chef.
Mais pour cela, il a choisi une approche particulière. Tout le monde a vu le film et en connait les qualités. Alors parlons donc de ses défauts, notamment à travers ses personnages.

Ce nouveau numéro d’Un Dimanche Une Critique, un peu long mais à lire absolument, est consacré à Ratatouille.

Ratatouille – Sortie le 1er aout 2007
Réalisé par Brad Bird
Rémy est un jeune rat qui rêve de devenir un grand chef français. Ni l’opposition de sa famille, ni le fait d’être un rongeur dans une profession qui les déteste ne le démotivent. Rémy est prêt à tout pour vivre sa passion de la cuisine… et le fait d’habiter dans les égouts du restaurant ultra coté de la star des fourneaux, Auguste Gusteau, va lui en donner l’occasion ! Malgré le danger et les pièges, la tentation est grande de s’aventurer dans cet univers interdit.
Ecartelé entre son rêve et sa condition, Rémy va découvrir le vrai sens de l’aventure, de l’amitié, de la famille… et comprendre qu’il doit trouver le courage d’être ce qu’il est : un rat qui veut être un grand chef…

Trouver sa place

« Une souris, c’est mignon. Un rat, c’est ignoble. » Ou comme le faisait remarquer le colonel Hans Landa dans Inglourious Basterds, il n’y pas vraiment de différence entre un écureuil et un rat, les deux sont des rongeurs, les deux sont susceptibles de trimballer les même maladies. Mais on ne réserve pas le même accueil au rat. Encore plus lorsqu’il fait irruption dans une cuisine, lieu où l’hygiène est le Premier Commandement. Cela ne le dérange pas trop le rat, d’ordinaire il se contente des poubelles, où la nourriture est également présente et le risque, minime.
Mais le rat extraordinaire, le rat différent des autres rats, le rat qui veut faire la cuisine, comme il fait, lui ?
Encore un de ces postulats de départ dont Pixar a le secret (hop, un peu de Dreamworks bashing au passage, y a pas de raison). Et si d’ordinaire je suis preneur et même partisan des histoires du studio à la lampe, force est d’avouer que Ratatouille est un film qui me chiffonne. Eût-il été complètement raté que cela m’aurait moins dérangé, je pense. Car, de qualités, Ratatouille n’en manque pas, et elles ont évoquées en long et en large dans les critiques au moment de la sortie en salles. Hélas, le film repose sur des fondations quelque peu branlantes. Au menu aujourd’hui, analyse d’un chef d’œuvre qui n’en est pas (et il s’en est fallu de peu).

Ratatouille est un film relativement riche sur lequel il est possible d’appliquer différentes grilles de lecture. Notamment le métalangage qui transparait dans chaque production Pixar, où l’on peut voir se dessiner en filigrane l’histoire du studio et des artistes qui le peuplent. À ce titre, je ne saurais trop vous conseiller l’intéressante interprétation de Mérovingien sur L’ouvreuse. En ce qui me concerne, la grille de lecture qui me semble la plus complète, du moins la plus à même d’épouser les différents protagonistes et péripéties de l’histoire, est la problématique de la place de l’individu, puis de la voie qu’il se trace. J’arrête ici le jargon et je formule une dernière mise en garde : ma critique de ce que je perçois comme les défauts du film se base sur cette lecture. Bon nombre de gens voient en Ratatouille un chef d’œuvre absolu, je peux le comprendre mais je ne vois pas de quelle façon ils arrivent à cette conclusion. Ou peut-être que si, et nous y reviendrons en dernière partie.

Ratatouille donc, ou « comment trouver sa place ». Une seule question, et trois réponses proposées, pour autant de protagonistes concernés : Rémy, Linguini (c’est là que le bât blesse) et enfin le critique Anton Ego (et c’est là que ça devient génial).

Commençons par Rémy qui est le héros de l’histoire et qui part avec un handicap : être un rat et vouloir faire la cuisine. D’un côté sa nature (qu’il renie en refusant de marcher à quatre pattes, par mesure d’hygiène), son origine, sa famille et de l’autre son rêve, son talent, ce à quoi il aspire. Pour ce qui est du « petit chef », le scénario du film tient à peu près la route, avec tout de même quelques cahots. Rémy désire être chef et il y parvient à partir du milieu du film, une fois le système avec Linguini mis en place. Rémy désire également concilier sa passion avec ses origines : séparé de son clan, il souffre tout de même de ne plus avoir sa famille autour de lui. La conclusion de l’arc narratif de Rémy, c’est bien sûr de faire la cuisine et d’être accepté par les siens. Sa place est dans une cuisine, mais pas en tant qu’humain lambda, il doit assumer sa nature de rat. La mise en scène est à ce titre éloquente puisque la découverte de la cuisine et une bonne partie des péripéties qui s’y déroulent se font avec une caméra au ras du plancher, à l’échelle de Rémy. Les panoramiques brutaux qui s’enchaînent nous mettent bien dans la peau d’un rongeur en milieu hostile. Aller à droite ou à gauche, il faut choisir et vite, le rythme est frénétique et l’erreur ne pardonne pas. À l’inverse, le moment où Rémy cuisine pour la première fois en sauvant la soupe est ponctué d’un travelling circulaire flottant, légèrement en plongée, où l’on sent la légèreté absolue du moment, l’instant où le chef s’abandonne à son art. Sérénité par l’image, on comprend instinctivement que Rémy est dans son élément.

Cependant, le parcours de Rémy n’est pas non plus un modèle de fluidité. Revenons un peu en arrière, lorsqu’il se trouve seul dans les égouts, en proie à des hallucinations à cause de sa faim. Là, son subconscient/Gusteau apparaît pour lui faire la morale : voler de la nourriture c’est mal, les vrais chefs eux, créent. Moui, pourquoi pas dans une discussion un peu métaphorique mais là il s’agit de vie ou de mort, si Rémy ne mange pas, il meurt, alors les beaux principes… D’autant que Rémy ne peut pas créer s’il n’a pas d’aliments sous la main. Cette question du vol (que l’on rattache à la nature charognarde des rats) revient à deux ou trois occasions, puis disparaît totalement dans la seconde partie du film. À l’évidence, il s’agit d’une scorie qui rappelle le développement chaotique du scénario. Pour mémoire, Jan Pinkava a apporté l’idée originale du rat et a passé 4 ans sur le projet en tant que réalisateur. Quand le Brain Trust de Pixar a vu que l’histoire partait dans toutes les directions, Brad Bird a été rappelé en quasi-urgence pour sauver les meubles. Il a hérité de la plupart des personnages et décors et a fait au mieux. On sent sa maestria dans la mise en scène (encore heureux, c’est son boulot) mais il n’a pas non plus fait des miracles dans la réécriture. D’ailleurs, si la famille de Rémy est utile au déséquilibre initial qui précipite l’aventure (être un rat vs vouloir être un chef), à aucun moment on ne sent de véritable lien entre le héros et son milieu d’origine. Difficile de comprendre pourquoi couper les ponts s’avère finalement être un inconvénient, Rémy ne perd pas grand chose en quittant son père et son benêt de frère. Tout juste a-t-il un vague mal du pays…

Mais enfin, cela fonctionne dans l’ensemble, Rémy est attachant et même si le rattachement familial est artificiel, ce personnage trouve bel et bien sa place.

Abordons maintenant le cas de Linguini.
Linguini est un pantin qui n’est jamais animé par autre chose qu’une volonté extérieure (celle de Rémy). Ce qui est génial pour les animateurs, qui se sont bien amusés à secouer ce grand échalas dans tous les sens (petite mise en abîme au passage, quand Rémy montre aux collègues de Linguini comment, en tirant ses cheveux, il anime ce dernier). Le problème, c’est qu’au delà de ce caractère technique amusant, Linguini n’a aucun intérêt. Si l’on schématise à nouveau, le personnage désire seulement trouver un emploi (donc une… place). Il est affreusement maladroit, s’est fait virer de tous ses précédents jobs, mais il se trouve que grâce à un piston d’outre-tombe, il parvient à se faire embaucher comme plongeur chez Gusteau. C’est encore une fois par maladresse qu’il déclenche le récit, en renversant une soupe que Rémy va refaire. À partir de là, Linguini est pris dans l’engrenage : devoir refaire la soupe, puis innover, etc… Il n’est donc jamais acteur de son destin, il se laisse porter par les évènements et son entourage. Il finit par séduire Colette et même par hériter du restaurant de Gusteau, tout lui tombe dans les mains sans effort. Il ne veut rien, il ne mérite rien.
Pauvre, pauvre Linguini. Le traitement plus que léger que lui accorde les scénaristes est involontairement assez cruel. L’ami de Rémy, la seconde tête à l’affiche, n’est qu’un faire-valoir, là où il aurait pu être l’indispensable complice d’un buddy movie réussi.

Son rôle vient seulement enrichir la démonstration du credo de Gusteau « tout le monde peut cuisiner », en offrant un parfait contre exemple. Oui, tout le monde peut cuisiner mais tout le monde ne peut pas devenir un grand chef (c’est d’ailleurs ce que relève Anton Ego à la fin), Linguini illustre donc cette possibilité de « l’échec ». De là, il lui faut trouver une alternative, une autre place à occuper, un autre rôle à jouer. Sa reconversion sera bien artificielle et bâclée. Lui qui était le dernier des maladroits, le voici soudainement serveur à la dextérité et à l’aisance hors du commun. Il n’y a qu’un bref passage qui introduit au préalable le fait que Linguini fasse du roller, et même ce court plan ne laisse pas suggérer qu’il soit particulièrement doué (il rattrape juste Colette, qui est complètement novice). Et rien non plus ne permettait de penser que Linguini était attiré par le métier de serveur (il est timide et il bafouille en permanence). La seule justification à laquelle nous avons droit est un « Il faut des serveurs !» quand Colette, Rémy et les rats s’affairent en cuisine pour remplacer l’équipe. C’est plutôt léger… D’autant que le service est une discipline exigeante et tout à fait respectable, mais ici, ça n’est qu’une voie de garage pour un Linguini qui n’a plus rien à faire en cuisine.
Heureusement, Ratatouille termine sur une note formidable. Certes cela ne suffit pas à faire oublier les défauts d’écriture tout juste évoqués, mais la rareté d’une telle réflexion mérite d’être soulignée.

Il est un personnage qui trouve, ou plutôt retrouve parfaitement sa place, un personnage qui dépasse largement le cadre de cette histoire de rat et de cuisine, un personnage dont le parcours est une des plus belles (bien que brève) rédemptions de l’histoire du cinéma. Il s’agit bien sûr du critique Anton Ego.
À quoi sert un critique, quelle est la place d’un critique ? On a fini par l’oublier. À chaque apparition d’Ego, on ne voit qu’un sinistre individu errant dans les limbes de son autosatisfaction, de la qualité de sa plume, de l’assurance de ses goûts et de son pouvoir de descendre en flammes tout ce qui entre en contradiction avec sa vision. Ego est désaxé, il a perdu de vue son rôle et surtout la raison pour laquelle il fait son métier. Cette caricature s’inspire évidemment de la réalité, il serait inutile de compter le nombre de parallèles que l’on pourrait faire, dans n’importe quel domaine que ce soit. Le public comprend de moins en moins la critique aujourd’hui, qui est entourée d’un parfum de snobisme.
Pourtant Ego affirme haut et fort qu’il adore la cuisine. C’est la raison initiale pour laquelle il est devenu critique. Mais il a été pris dans une dérive bien commune, celle de préférer la critique destructive gratuite, qui est en fait une forme de création. Ego est devenu un artiste à son tour, flatté du succès que rencontrait son ton acerbe.
C’est la création qui le ramènera dans le droit chemin, à la place qui était la sienne. Dans une scène fulgurante où la dégustation de la ratatouille de Rémy ramène Ego en enfance, le critique redécouvre les fondements de sa passion. C’est une émotion qui est à l’origine de cet amour de la cuisine, c’est de là que tout part. La construction intellectuelle autour d’une passion est l’apanage du critique, mais jamais cette superstructure ne doit se débarrasser du noyau qui la soutient, de l’affectif qui l’a fait naître.

La grande force de Ratatouille, c’est de ne pas balayer d’un revers de main le rôle du critique. Il serait tellement aisé de réduire Ego, et avec lui toute sa profession, à un simple pisse-froid sans cœur, un parasite qu’il faut ignorer. Alors qu’en matière de création, l’artiste n’est pas seul. Souvent, il a un public, un regard extérieur. Et il est des gens parmi ce public qui exercent leur regard, qui désirent aller plus loin, qui souhaitent analyser, et même discuter autour des créations. C’est pourquoi Ego n’abandonne pas son métier tout de suite après son épiphanie, au contraire il écrit transcendé par sa redécouverte. La réhabilitation du critique dans Ratatouille est absolument remarquable et c’est la voix merveilleuse de Peter O’Toole qui l’exprime le mieux lors de cet émouvant discours :

Oui le critique est nécessaire car il défend la nouveauté et le talent, peu importe d’où ils émergent. Les critiques transmettent au public ce qu’ils estiment être digne d’être découvert, ils défrichent pour les autres. Il est d’autant plus intéressant de voir qu’Ego perd toute sa crédibilité à la fin du film lorsque le public apprend qu’il y avait des rats dans la cuisine de Gusteau. Il n’a pas renoncé à son métier – puisqu’il a écrit ce dernier article sur Rémy – mais il a été disgracié par l’opinion publique.

Un vrai critique écrit sur l’œuvre, sans jamais se soucier de ce qu’il faut dire de l’œuvre. Depuis plus d’un siècle, la critique est pétrifiée à l’idée de se tromper, de ne pas donner le bon pronostic, bref de passer pour des cons dans les livres d’histoire. Ego n’en a cure, il écrit avec toute la sincérité que lui a inspiré sa dégustation. Et peu lui importe de ne plus être lu, il continue à aimer la cuisine.

Un chef d’œuvre est-il forcément réussi de A à Z ? Probablement pas, pour autant les errances d’écriture de Ratatouille dépassent ma marge de tolérance et m’empêchent de me plonger complètement dans cette histoire. C’est un film qui me rappelle qu’il est possible de prendre un véritable plaisir devant certaines scènes clés, sans pour autant occulter les défauts du reste du métrage. Un film qui souffle le chaud et le froid et qui, finalement, me laisse relativement indécis. Linguini me fait pitié mais je suis heureux pour Ego. Il faut bien s’arrêter là mais il y a beaucoup, beaucoup plus de choses à dire sur Ratatouille, sur sa forme – absolument superbe – , sur sa surabondance de thèmes, sur ce que le film nous dit de Pixar…

C’est sans aucun doute un bon signe.

5 commentaires

  • oceanlook dimanche 23 janvier 2011 14 h 34 min

    J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cette critique.
    Si Ratatouille est sans doute l’un des films Pixar que je préfère, c’est sans doute parce qu’il baigne dans un milieu qui m’a toujours fasciné, la cuisine.
    Cependant je dois constater aujourd’hui que j’ai sans doute été légèrement aveugle, ou tolérant face aux faiblesses du film que tu pointes du doigt ici, et qui semblent en effet incontestables. Remarquable d’avoir vu que le personnage de Linguini est en contradiction avec la devise de Gusteau, puisqu’à vrai dire il ne cuisine jamais, en tant que pantin de Rémi, le vrai cuistot. Et à partir de ce constat, difficile de ne pas voir que le film repose sur une contradiction assez gigantesque.
    Finalement je reste d’accord avec ce que tu soulignes en fin de critique, le plaisir de voir ce film n’en est pas tout à fait gâché, on saura aller au-delà de ces problèmes et apprécier l’enrobage de l’animation, grandiose, et toute la réflexion autour de la critique gastronomique que tu as superbement mis au jour.

  • JoffreyD dimanche 23 janvier 2011 15 h 54 min

    On a aussi à faire à un Pixar qui s’adresse aux petits et aux grands, sur certains détails, je ne pense pas qu’il faille réfléchir au fait que l’ado fasse du roller… Sinon on peut aussi souligner l’incohérence d’un livre presque intact après avoir prit l’eau, ou des rats qui soulèvent un être humain et attachent ses mains derrière son dos…

    C’est comme les diverse critiques que j’avais lu à l’époque qui disaient que les Américains nous prenaient pour des cons, parce que dans le film, les voitures dataient tous de 1960… J’imagine le charme du film avec des Clio et des 206 partout.

    Très bonne critique néanmoins de ce qui reste pour moi une des plus grandes réussites de Pixar, pour l’originalité du personnage principale, de l’histoire en elle même, et cette faim magnifique (le parallèle avec la Ratatouille de la maman me bouleverse à chaque fois !).

  • Splinter lundi 24 janvier 2011 0 h 40 min

    J ai toujours pensé que Ratatouille était un très mauvais Pixar…Que quelque part, ils avaient voulu créer une bonne histoire, mais finalement n’avaient jamais réussi à se convaincre d’avoir trouvé un bon scénario. Alors pour la forme, ils ont boosté les qualités visuelles du film (Comme Paris est bon en plan large comme sur travelling plongeant), et puis pour le fond ils ont crées le personnage du critique…Si la critique ose réagir pour souligner les faiblesses de la tambouille Pixar à la sauce Disney, et bien qu’elle se taise, Ici, on parle au coeur même de l’enfant…Désolé, quelque part, on ne voit que l’ascension de personnages prêts à tout pour se faire une place au soleil, au top de leur hiérarchie. Bel exemple pour no jeunes… Mon jugement reste donc le même, mais votre article aide à nuancer les choses.
    Mais de là a parler de chef d’œuvre… Je suis d’accord avec vous.

  • W33Z0 mardi 8 février 2011 22 h 59 min

    Je dois avouez que le nom du film ne m’a pas attiré…
    En revanche, je l’ai vu et à la fin, j’ai réfléchis, souris et rigola en repensant à toutes les scènes qui sont d’une bonne qualité, formant une histoire divertissante.
    On se laisse rapidement emballer par ce scénario amusant qui se laisse envahir par une touche de réalisme. La cuisine qui est présentée est bien faite et les personnages, gentils et méchants rentrent tout à fait dans leur rôle.

    C’est un bon dessin animé !

  • Trackback: CloneWeb » Critique : Gnomeo et Juliette

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