Nous sommes à Cannes ! Le temps de nous installer, de trouver un rythme de croisière pour voir beaucoup de films et s’organiser pour vous en parler et nous voilà à pied d’oeuvre.

Le premier papier du festival est consacré au film qui a le plus fait parler du festival jusqu’à présent puisqu’il est produit et distribué par Netflix – ce grand méchant vu comme celui qui veut mettre sur la paille les exploitants de salle par des gens incapables de suivre les habitudes de consommation des specteurs. Mais Okja est avant tout un film réalisé par l’incroyable Bong Joon-Ho…

 

LA CRITIQUE

Netflix est-il donc le mal absolu incarné ? Tout du moins, pour le cinéma ? C’est là le grand drame de ces dernières années qui se déroule dans le domaine de la production des long-métrages, ainsi que pour leur diffusion à travers le monde. Grignotant pied-à-pied les parts de marché de la vidéo à domicile avec leur propre système de diffusion, Netflix est depuis passé à l’étape supérieure en générant son propre contenu. Séries, films, aux qualités et succès variables, mais répondant sans aucun doute aux critères algorithmiques de sélection de leurs téléspectateurs. Toutefois, le paradoxe est devenu tel que, si ses abonnés sont choyés en suivant la moindre de leur demande, il en va aussi de même avec ses auteurs délaissés par les grosses machines hollywoodiennes, attirés par un nouveau type de studio, moins avide de contrôle artistique sur leur œuvre. Netflix signe maintenant avec des noms prestigieux comme celui de Martin Scorsese, sans quoi, le cinéaste du Queens aux vingt-quatre long-métrages serait au chômage technique.

Le coup de bluff aura donc fonctionné jusqu’au bout. Netflix est entré dans la compétition de l’un (si ce n’est “le plus”, selon Thierry Frémaux) prestigieux des festivals de films du monde. C’est ainsi qu’Okja ouvre le bal et la polémique des long-métrages produits par ces nouveaux concurrents aux studios bien établis dans leur propre système qu’ils pensaient avoir verrouillé. Certains se demanderont alors à quelle sauce a été mangé Bong Joon-ho ? Eh bien, le déjà très grand cinéaste coréen de Memories of Murder ou The Host sait aussi bien mener sa barque chez lui qu’à l’étranger. Cependant, ce dernier est suffisamment talentueux pour s’autoriser à conjuguer ces deux cinémas, une nouvelle fois depuis son précédent Snowpiercer – Le Transperceneige. L’adaptation de la bande dessinée française avait donné naissance à un film véritablement international. Et le gourmand Netflix ne semble pas l’avoir dissuadé de réitérer l’expérience avec Okja, présenté en compétition dans la prestigieuse sélection officielle du 70e Festival de Cannes.

Son film avait pourtant tout de l’outsider pour ne pas figurer dans cette liste d’un cinéma considéré par beaucoup comme très élitiste. Saluons l’audace ou le coup médiatique fomenté par Thierry Frémaux et ses équipes en ayant donné sa chance (sans doute perdue d’avance) à une œuvre qui tranche formellement avec le traditionnel cérémonial guindé lorsque l’on concoure un film d’une Palme d’or. Que vient donc faire Bong Joon-ho avec son moomin pétomane dans une période plutôt portée sur les drames intimistes et sociaux sur fond de crise économique et/ou humanitaire ? En effet, Okja est le prénom donné à un cochon de nouvelle génération, dont la ressemblance physique se confond plutôt avec la silhouette d’un hippopotame. Avec une jolie histoire sur sa découverte, la patronne excentrique Lucy Mirando, tenue par l’excellente Tilda Swinton retrouvant le cinéaste, confie pour dix ans ce fameux cochon du futur à différents fermiers de par le monde afin de savoir qui sera le meilleur éleveur. Dans cette ouverture (présentée à deux reprises lors de sa première projection à Cannes, suite à un problème technique) Bong Joon-ho établit clairement les bases satiriques de sa critique du capitalisme derrière les sourires et les discours rassurants. La séquence fait d’ailleurs parfaitement écho à celle de l’histoire fantasmée du créateur déifié du Transperceneige.

Passé cette entrée foldingue aux pointes cyniques, le cinéaste nous rappelle à ses racines : la Corée du Sud. Cette Corée des petites gens, loin des grandes métropoles. Ces héros du quotidien qui font son cinéma. Min-ja est l’une d’entre eux. Incarnée par Ahn Seo-hyeon, celle-ci vit dans les montagnes avec son grand-père paysan, à qui fut donc confié cet espoir de l’humanité du bien, bon et assez mangé. Avec ses maîtres, la grosse bête rigolote baptisée Okja se plait à gambader et faire des rouler-boulés sur les pentes verdoyantes. Toutefois, cette gentille fable doit bien s’amorcer quelque part. L’animal en images de synthèse se fait donc rembarquer vers les États-Unis par la multinationale Mirando après une décennie d’une vie d’innocence et de quiétude, laissant la jeune fille dans le désarroi. Résolue à ne pas l’abandonner, Min-ja se retrouve propulsée, au rythme soutenu que l’on connaît des films de Bong Joon-ho, dans une aventure qui va rapidement la dépasser et va l’arracher également à sa vie simple.

Le Bong Joon-ho de The Host n’a d’ailleurs rien perdu de son talent de metteur en scène durant une course-poursuite effrénée à travers la ville. Sa mise en scène drôle et ludique nous fait savourer l’instant en passant d’un plat à l’autre, ajoutant des ingrédients cocasses à chaque chute, chaque virage ou impasse. Okja va alors se muer vers sa forme définitive, où le ton de la fable cède au message militant sur le traitement réservé par les humains aux animaux pour s’en nourrir. S’il semble toujours pousser les curseurs qui souligneraient un manichéisme primaire, des émotions plus complexes peuvent apparaître au détour de sa galerie de personnages secondaires. C’est notamment le cas avec celui pathétique d’un Jake Gyllenhaal faussement en roue libre lors d’un face à face troublant et même assez glaçant avec la bête. À l’instar du train de Snowpiercer ou de la paix à recouvrer dans le Séoul de The Host, la mission est essentielle à l’humanité, mais l’altruisme de façade exige de sacrifier les plus faibles et démunis pour que seule la caste supérieure survive.

Okja poursuit cette logique implacable avec la même cruauté calculatrice. Bien qu’il reste donc fidèle à ses thématiques, on pourrait voir dans le dernier acte Bong Joon-ho trop insister sur son message en prenant des facilités en jouant sur la sensiblerie. C’est néanmoins l’effet inverse qui se produit. L’empathie envers la créature et les siens qu’il parvient à développer rappelle le King Kong de Peter Jackson qui faisait naître des émotions d’un gros tas de pixels à l’écran. Le final est assez émouvant en comparaison du cynisme ambiant qui règne dans le chaos humain.

Pertinent sur le fond et honnête sur la forme, Bong Joon-ho nous fait pleurer et réfléchir avec Okja, n’en déplaise aux pisse-froid anti Netflix qui vont devoir apprendre à évoluer avec leur temps pour ne pas se retrouver en mauvaise position dans la chaîne alimentaire des nouveaux médias.

Okja, de Bong Joon-Ho – Sortie le 28 juin 2017 sur Netflix

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