Avec 270 000 spectateurs pour son premier jour d’exploitation en France, Mad Max Fury Road s’offre le luxe de la 4e marche du podium en terme de démarrage juste derrière Avengers 2, Fast and Furious 7 et 50 Shades.

A Paris, à la première séance de 14 heures, des cinéphiles, critiques, réalisateurs ou comédiens s’étaient réunis sans se concerter au Max Linder, mus par l’envie de voir le résultat final après moultes bandes-annonces et une promo qui vendait quelque chose d’exceptionnel. Comme si ce monde de fou décrit par George Miller avait quelque chose à partager tous ensemble que les autres films n’ont pas…

 

LA CRITIQUE

Dans les terres désolées d’Hollywood, il existe encore une poignée de résistants.
Des cinéastes qui veulent raconter des histoires, qui veulent faire vivre des expériences, qui ont tout simplement envie de perpétuer un art. Alors que 2015 s’impose comme une année de revivals, où les licences des années 80 font leur grand retour avec Terminator, Jurassic World et bien sûr Star Wars, il y a aussi Mad Max Fury Road, qui semble s’inscrire dans cette logique nostalgique d’une industrie terriblement frileuse alors qu’il en est l’outsider.
Contrairement aux films précités, cette nouvelle aventure du Road Warrior n’est pas un projet de producteur ou d’actionnaire mais est toujours signée par le créateur de la saga, et c’est un projet qui ne date pas d’hier : voilà 17 ans que ce 4ème opus est sur les rails !
Après bien des faux départs et une suite de problèmes divers qui en aurait fait abandonner plus d’un, George Miller repart enfin pour un tour dans les Wastelands, sur un chemin qu’il a promis plus furieux que jamais…

On l’avait déjà bien assez dit à propos de son génialissime Happy Feet 2 : George Miller n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers et à prendre tout pour acquis. Sans même parler de la variété de sa filmographie, il l’avait déjà prouvé à travers la trilogie Mad Max, où le brûlot incandescent se transformait en un monument post-apocalyptique souvent copié, aucunement égalé, pour y faire naître ensuite une fresque enfantine vibrante d’espoir. À tous ceux qui craignaient qu’un nouvel épisode trahisse tout ça, il n’en est rien tant il s’inscrit clairement comme une suite logique, qui fait comprendre subtilement son statut hybride entre reboot et vraie séquelle. Que vous n’ayez pas vu un seul épisode de la saga ou la connaissiez sur le bout des doigts, cela importe peu au final quand on voit l’efficacité absolument dantesque avec laquelle Miller introduit son film.
Il faut voir la simplicité de l’exposition pour comprendre à quel point ce cher George est comme un poisson dans l’eau, en accordant une confiance totale à son spectateur et fonçant tête baissée vers l’avenir sans un seul regard en arrière.
Pas besoin de trop en dire en vain, les images parlent pour elles-mêmes : tel est le crédo d’un réalisateur qui plonge le spectateur dans un monde littéralement fou, duquel émanent quelques âmes perdues en quête de rédemption.
À l’heure où le cinéma a tendance à se faire sur-explicatif, le cinéaste australien prend le contrepied et préfère montrer les choses telles qu’elles sont, sachant pertinemment que le public raccrochera naturellement les wagons. Là où ça devient bluffant, et surtout réjouissant, c’est que ce principe n’est pas en vigueur uniquement pour l’intro, mais bel et bien pour tout le film.

La carrière de George Miller est basée sur les mythes, et plus précisément celui décrypté par Joseph Campbell dans le Héros aux Mille et un Visages, à savoir cet électron libre qui vient mettre son grain de sable dans un système malade pour changer les choses au profit d’autrui.
Après tout, que ce soit un guerrier solitaire, un cochon de fermier ou un pingouin danseur, il est question d’esthétique appliquée à des codes ancestraux et universels dont la longévité est due aux échos humanistes qui en ressortent. Maitrisant ces règles dans leurs moindres détails, Miller les traduit visuellement avec une force sans commune mesure, jouant sur des symboles tranchés et constamment iconisés, avec une imagerie des plus extrêmes.

Le grand méchant du film Immortan Joe, avec son corps difforme, son armure transparente SM, ses décorations militaires et son aide respiratoire en forme de mâchoire agressive, est l’une des expressions les plus frappantes de cette capacité à créer des personnages dont l’apparence en dit long. Sur un plan plus scénaristique, cette société d’hommes qui abandonne sa cité pour chasser un petit groupe de femmes est aussi une allégorie très parlante. Tout le film est de ce tonneau, puisant dans bien des références (les soldats se sacrifient pour rejoindre le Valhalla…) et se servant avant tout de l’image comme vecteur principal d’informations. Cela permet évidemment d’épurer la narration au maximum mais c’est aussi une manière de creuser tout un univers en évitant de le verbaliser pour mieux se focaliser sur l’action. Car l’intention première de George Miller est de retourner aux origines et à la spécificité même du cinéma, à savoir un art en mouvement.

Étant presque une course poursuite géante de 2h, Fury Road en devient un monstre de récit qui se vit plus qu’il ne s’intellectualise, la sensation et l’émotion étant les premières choses recherchées, le reste coulant de source.

Évidemment, on peut prendre un tel film au premier degré et le restreindre à une simple histoire de gentil convoi contre une armée de méchants. Et pourtant, difficile de ne pas perpétuellement se rendre compte de l’importance capitale de ce qui est en jeu, où une bribe d’humanité porte dans sa survie le salut du monde entier. L’évidence qui découle de la simplicité apparente permet à l’ensemble de dégager une puissance colossale, avec des enjeux palpables comme rarement.
À titre d’exemple, vous voyez comment la lutte restreinte entre les héros et le T-1000 de Terminator 2 n’en cache pas moins un combat herculéen et tétanisant pour le futur de l’humanité ?
Ce nouveau Mad Max est de la même trempe et parvient surtout à recréer ce sentiment de plus en plus rare au cinéma d’immersion totale dans sa trame, où l’on est plongé dans le film de bout en bout, en craignant continuellement l’issue pour les personnages tout en ayant en tête la densité thématique qui sous-tend ce festival d’explosions. N’ayant rien perdu de sa hargne légendaire et de son tact, Miller met en scène un patriarcat poussé à son paroxysme, dont la dimension quasi religieuse a mené la race humaine à sa perte et dont le salut fragile est un groupe de femmes libérées. Un concept qui tiendrait presque uniquement sur les épaules de Charlize Theron, impériale de force et de vulnérabilité, avec un regard qui porte tout le désespoir et l’ultime étincelle de croyance dans ces lieux funestes.

Ne se limitant pas à une scène d’action étirée à un film entier, Fury Road prend donc des allures d’épopée mythologique à l’ampleur inédite et se permet en cela des passages surprenants, notamment une pause dans des marais vestiges d’un autre temps. Arborant certains aspects du Sorcerer de William Friedkin, le film devient l’espace d’un instant un trip psychédélique, renforcé par une image bleutée de toute beauté, avant que notre groupe de survivants n’affronte une incarnation littérale de la figure de la justice, en accrochant leur véhicule à un arbre de vie pour s’en sortir ! Des images aussi frappantes, Fury Road en déborde abondamment.

Si l’on parle beaucoup de la puissance narrative délirante et de sa profondeur depuis le début, elle est naturellement servie par une mise en scène qui repousse une nouvelle fois le champ des possibles. Mad Max 2 était un maître-étalon que l’histoire n’avait pas réussi à dépasser, et il ne fallait pas moins que son géniteur avec les moyens techniques d’aujourd’hui pour offrir des scènes encore plus folles. Sur ce point-là, le film atomise son modèle déjà par un dynamisme des cadres et du montage proprement stupéfiants, les affrontements enragés présentés ici étant parfaitement lisibles malgré la direction artistique surchargée et la vitesse qui y règne. Non seulement la caméra de Miller n’a jamais été aussi libre au sein de ces poursuites, mais surtout ces dernières atomisent les frontières de la folie ! Il faut voir la succession ininterrompue d’idées de scénographie monstrueuses, les punks déglingués rivalisant d’ingéniosité pour mettre à mal le convoi de Furiosa, et les combats enchainant les chorégraphies toutes plus tendues et risquées les unes que les autres, pour former un ballet mortuaire aussi jouissif que tétanisant de brutalité.

Les corps volent dans tous les sens, les véhicules enchaînent les chocs pour entasser la tôle froissée et pourtant, pas une seconde ne ressemble à une autre tant l’entreprise sait se renouveler sans cesse, profitant de la maladie mentale prononcée de son univers pour mieux tout éclater.

Au-delà même des exploits de cadrage opérés sous nos yeux, il faut tout de même souligner l’importance des effets pratiques et des cascades, capitales dans l’adrénaline délivrée au final.
Souhaitant revenir à un tournage old school d’une certaine manière, la sécurité en plus (on rappelle que les deux premiers Mad Max ont vu bien des cascadeurs frôler la mort de très près…), George Miller, le chef cascadeur Guy Norris et leurs équipes ont mis le paquet avec plus de 300 cascades effectuées sur le tas. Et ça se traduit par une authenticité de tous les instants, avec une peur réelle pour ce qui se passe à l’écran, par exemple lorsque Tom Hardy est enchaîné à l’avant d’un véhicule lancé à toute berzingue dans une série de rentres-dedans. La sueur émane de l’écran autant que le sable, et Miller y ajoute toute sa fantaisie punk, avec une modernité et une radicalité formelle qui laissent pantois. Non content de reprendre sa manie d’accélérer certains plans propres aux anciens épisodes, en plus de coller des inserts limite cartoons par instant, le bougre use du numérique avec intelligence, prouvant que l’expérience Happy Feet a fait évoluer son style.

À ce titre, le passage de la tornade constitue un moment de bravoure foudroyant de gigantisme, auquel un jeu expérimental sur la couleur et la lumière lors de chaque éclair pousse l’expérience à la limite de la transe. Cette envie de faire tout passer par le ressenti trouve aussi un écho particulier dans cette idée fabuleuse d’un camion orné d’un mur d’enceintes et d’un guitariste dont chaque riff donnerait presque envie d’hurler avec les War Boys du film. Plus généralement, le travail formel livré par le directeur de la photo John Seale est à tomber à la renverse, sa colorimétrie exacerbée se mariant parfaitement avec l’aridité de son environnement, et certains passages quasiment monochromatiques servant autant d’ambiances et d’atmosphères fascinantes, qui marquent instantanément la mémoire.

Sous cette avalanche de trouvailles toutes plus insensées et euphorisantes les unes que les autres, sous cette bonté de tous les instants et derrière cette compréhension absolue du médium cinématographique, on ressort ébouriffé, abasourdi et quelque part épuisé, comme si l’on avait eu pour de vrai notre place à bord du camion guerrier de Furiosa au cœur de cette bataille homérique.
La question de la croyance du réalisateur envers son histoire ne se pose même plus tant on l’a vécu sans aucune retenue, dans un torrent de sensations grisantes.
En essayant de prendre un minimum de distance, on peut voir quelques points sur lesquels on pourrait revenir, comme le fait d’en voir assez peu en définitif de la cité décadente d’Immortan Joe et d’un univers ultra foisonnant, que face à une telle orgie visuelle, certaines incrustations baveuses sur fond vert sont flagrantes ou encore que Tom Hardy ne vaut pas Mel Gibson, même si son interprétation impeccable apporte une nouvelle facette captivante à son rôle.
Surtout, le vrai point faible du film constitue la bande originale composée par Junkie XL, pur produit de l’école Hans Zimmer. Ses rythmiques martiales fonctionnent durant les scènes d’actions, aucun doute là-dessus, mais le DJ a chargé la mule à l’excès pour être sûr d’être en accord avec le chaos qui règne à l’écran. S’apparentant plus à du sound design aussi efficace que bourrin, sa musique montre ses faiblesses dans les rares instants plus calmes, flagrants par leur manque d’inspiration. Miller étant un réalisateur avant tout musical, qui travaille le rythme de ses films comme des symphonies, il utilise le travail de Junkie XL astucieusement. Cela étant, on ne peut que regretter l’absence de partitions plus orchestrales et moins brouillonnes, qui auraient sans doute encore plus élevé l’intensité de certaines scènes. Remarque, quand on voit combien on a le souffle coupé sur toute la durée du film, peut être que plus aurait été dangereux pour la santé.

Véritable odyssée humaniste sur fond de carnage mécanique, le retour de Max se fait finalement au meilleur des moments, George Miller étant à nouveau au sommet de son art avec des outils qu’il utilise comme nul autre. Outre une générosité démesurée, Mad Max Fury Road revient à l’essence même du 7ème art pour produire un film titanesque et une expérience viscérale, où l’image et le mouvement forment le moteur narratif d’une œuvre épique comme rarement. Avec un tel niveau d’excellence, où chaque seconde est plus époustouflante que la précédente, il n’est même plus question de chef d’œuvre, mais bel et bien de date dans l’histoire du cinéma.

Mad Max Fury Road, de George Miller – Sortie le 14 mai 2015

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