En juin dernier, on vous parlait d’un bouquin évoquant le mythique studio de la Hammer actuellement disponible dans toutes les bonnes librairies.
On a en reçu un exemplaire et Arkaron s’est plongé dans la lecture de l’œuvre pour vous en parler un peu, alors que deux films portant l’emblème du studio s’apprêtent à sortir sur nos écrans.
Voici donc exceptionnellement la critique d’un bouquin parlant de cinéma.

En 1979, un petit studio de production de films britannique cessait ses activités. Les années 1970 avaient eu raison de lui. Ce studio, c’était la Hammer Film Production Limited. Peut-être que ce nom ne dit rien aux profanes, mais pour le cinéphile qui a vécu les années 1960, ce nom est l’emblème du cinéma fantastique anglais. De Dracula à Frankenstein, en passant par la momie ou le loup-garou, tous les plus grands mythes autrefois mis en images par Universal dans les années 1930 s’étaient vus revisités par la Hammer. Phénomène culturel, ou plutôt contre-culturel, mine d’or d’oeuvres cinématographiques parfois puissantes, parfois désuètes, la Hammer aura marqué le cinéma occidental de son esthétisme, de sa magie, de son érotisme et de sa subversion.

Il y a encore trois ans, alors que l’on pensait la Hammer morte et enterrée, un communiqué de presse des plus inattendus révélait le rachat de la société, et sa remise en route. Du jamais vu dans l’histoire du cinéma: un studio au statut culte renait de ses cendres, et sa nouvelle direction artistique semble prendre le même chemin qu’autrefois. Ses deux premiers “nouveaux” longs métrages destinés à l’exploitation en salle pointent d’ailleurs le bout de leur nez en France. The Resident, de Antti Jokinen avec Hilary Swank et Christopher Lee (!), est programmé pour le 8 septembre, et Let Me In, de Matt Reeves, devrait quant à lui sortir le 17 novembre. L’occasion de vous parler de l’unique ouvrage français entièrement consacré à ce studio et à son importance culturelle: Dans les griffes de la Hammer, de Nicolas Stanzick.

Avant sa première édition en 2008, il était très difficile de trouver des articles de fond sur la célèbre société de production. De rares articles de Gérard Lenne dans des ouvrages plus généralistes ou, avec de la chance, de vieux numéros de Midi-Minuit Fantastique. Autant dire que cette réédition 2010 de l’ouvrage de Stanzick arrive comme le messie pour quiconque s’intéresse au sujet… ou pas, d’ailleurs.

Le livre se divise en deux grandes parties: la première moitié est un historique analytique en six chapitres de la carrière des films estampillés Hammer, et parfois plus généralement du fantastique, en territoire français. La seconde regroupe de fascinants entretiens entre l’auteur et pas moins de douze personnalités qui font référence en la matière, sur près de 200 pages. L’ouvrage se termine par des informations purement factuelles sur les diffusions, les box-office, et les films eux-même.

Après une préface de Jimmy Sangster, scénariste de certains classiques de la Hammer, la première partie s’ouvre avec une introduction durant laquelle Nicolas Stanzick cerne son sujet, délimite son champ d’étude et définit sa problématique avec précision. Cette mise en bouche est d’ailleurs très représentative du développement: l’auteur parvient sans peine à faire avancer sa démonstration sans oublier l’aspect historique du sujet, et offre ainsi au lecteur une somme considérable d’informations intelligemment intégrées à une réflexion quasi-continue. Les connaisseurs devraient d’ailleurs savoir d’entrée de jeu que Stanzick choisit de limiter le spectre de son exploration au cycle gothique de la Hammer, laissant de fait de côté les autres genres tels que les films noirs ou les films de piraterie. Ce choix s’inscrit dans une logique d’analyse du phénomène de la cinéphilie fantastique naissante en France, et plus particulièrement à Paris, à partir de la fin des années 1950 – ce qui ne l’empêche toutefois pas de revenir avec pertinence sur les décennies précédentes. L’approche de l’auteur est à la fois cinéphile et sociologique. Cet angle d’attaque à deux faces lui permet ainsi d’apporter des réponses développées à des questions relativement complexes, l’aspect éminemment culturel du sujet ne pouvant pas être dissocié des réalités socio-économiques de l’époque.

Le texte de Stanzick s’articule autour de quelques pivots historiques qui lui permettent d’extrapoler librement sans perdre de vue son sujet. Terence Fisher, réalisateur phare de Hammer Films, et le “midi-minuisme”, mouvement cinéphile contre-culturel, sont les deux principaux piliers de son argumentaire. Grâce à eux, l’auteur va aborder avec précision une multitude de facettes du prisme cinéphile fantastique français: de l’iconographie érotico-horrifique incontournable (on regrettera à ce titre le faible nombre d’illustrations – les intéressés peuvent cependant se tourner vers le très beau Cela s’appelle l’Horror, de Gérard Lenne), à la banalisation d’un phénomène socio-culturel, en passant par l’évolution détaillée de l’acception d’un cinéma bis par la presse professionnelle (constat résultant d’une situation compliquée qui se retrouve encore aujourd’hui).

Au delà d’un souci du détail remarquable, d’une recherche documentaire irréprochable et d’un travail de longue haleine, Nicolas Stanzick, tant par son style fluide et clair que par l’intégration récurrente de critiques et de témoignages d’époque, fait de son texte un aveu d’admiration et un hommage vibrant à cette partie de l’histoire du cinéma. Trouvant ainsi l’équilibre entre rigueur universitaire et chaleur de l’écrit cinéphile, il parvient à nous faire découvrir – que dis-je? Vivre! vivre l’euphorie des salles obscures du Midi-Minuit ou du Colorado des années soixante et soixante-dix, redonne de l’éclat aux rituels d’une communauté fédérée par la passion des films fantastiques, et nous éclaire sur le statut culte de la Hammer. Ce sentiment est par ailleurs renforcé par la deuxième partie de l’ouvrage, dans laquelle les intervenants relatent avec plaisir leurs expériences “hammeriennes”.

En conclusion, et malgré quelque défauts mineurs comme d’inévitables répétitions dans le développement, ou un réseau référentiel de noms et d’oeuvres parfois difficile à saisir dans son ensemble tant il est étendu, Dans les griffes de la Hammer s’impose comme un livre incontournable pour quiconque s’intéresse à l’histoire du studio ou du fantastique dans le paysage culturel français, voire même pour quiconque s’intéresse au cinéma.

-Arkaron

N.B: Les illustrations ci-dessus ne sont pas tirées de l’ouvrage lui-même, ce sont des affiches de films produits par la Hammer.

Dans les griffes de la Hammer
Auteur: Nicolas Stanzick
Préface: Jimmy Sangster
Éditeur: Le Bord de l’Eau
Co-édité par Soft Prod
492 pages ; 30 euros

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