Ancien diplomate, notamment aux côtés de Dominique de Villepin, Antonin Baudry a changé de vie pour écrire l’excellente bande dessinée Quai d’Orsay dessinée par Christophe Blain. Il a ensuite signé l’adaptation cinéma de Bertrand Tavernier.

Passer derrière la caméra, pour la première fois, est la suite logique. Le voici aux commandes d’un film de genre rare, encore plus en France : le film de sous-marin.

 

LA CRITIQUE

Tendez l’oreille.

Savez-vous comment distinguer un bon film de sous-marin ?

Ce n’est pas si évident. Tels ces officiers analystes en guerre acoustique, les fameuses « oreilles d’or » qui scrute le moindre bruit dans les haut-parleurs de leur casque, il faut aiguiser ses sens, faire le tri dans la somme d’informations qui vous parviennent.

A-t-on affaire à un film sur la Seconde guerre mondiale ? Embarque-t-on à bord d’un U-Boot allemand, un de ces rafiots plein de fuites d’huile et de volants de vannes, huis-clos hostile qui, on l’a vu dans le formidable Das Boot de Wolfgang Petersen, constitue le plus formidable théâtre pour raconter l’attrition de la guerre ?

Non, ce n’est pas la bonne période. Pas de diesel. Du nucléaire.

Tendez l’oreille.

Du nucléaire. Des missiles balistiques embarqués capables de faire pleuvoir l’apocalypse en à peine une heure. Le film va parler de dissuasion, du pouvoir tout-puissant, des garde-fous.

Est-ce un Russe ? Un de ces engins qui se transforment en cimetière pour son équipage, que ce soit dans Kursk ou le K-19 de Kathryn Bigelow ?

Non.

Un Américain, alors ? Impérialiste, impeccable, sûr de son bon droit et droit dans ses bottes ?

Non, c’est un Français.

Un film de sous-marin français. Voilà qui n’est pas banal. On serait presque tenté de dire que c’est une toute nouvelle signature (presque, n’oublions pas René Clément et ses Maudits). Raffinons l’analyse.

Ni russe, ni américain, mais à quelle catégorie appartient-il ?

Au spectacle pyrotechnique imbécile, façon Hunter Killer ou U571 ?

Au tape à l’œil et à l’oreille virtuose, où le spectacle n’empêche pas de poser des questions, comme l’Uss Alabama du regretté Tony Scott ?

Ou alors au mètre étalon, au tueur silencieux absolu, au thriller à l’élégance racée qu’est À la poursuite d’Octobre Rouge ?

Il y a des trois, dans ce Chant du loup (signalons au passage que ce titre est magnifique et qu’il trouve son explication dans le métrage), mais heureusement davantage des deux dernières catégories.

Tendez bien l’oreille.

Ce qu’on entend, là ? C’est de l’originalité. Dans un genre qui compte pourtant tant de poids lourds que toute incursion doit être sacrément intimidante, eh bien oui, il y a des choses originales dans Le Chant du Loup, des choses jamais vues, des idées de cinéma formidables. Ce serait un crime d’en gâcher la surprise mais l’une d’entre elles se trouve sur l’affiche.

Ce qu’on entend également, c’est de l’ambition. Pour l’échelle française, presque de la démesure. Un premier film, d’un homme qui n’avait jusqu’à présent signé que des scénarios de BD et d’adaptation, doté d’un budget conséquent, d’un casting de célébrités et du soutien total de la Marine nationale. À ce sujet, si l’effet « spot de recrutement » à la Top Gun ou Chevaliers du ciel est inévitable (et ce n’est pas moi qui viendrais le critiquer), il est nettement atténué par la présence d’un véritable propos. Le sacrifice des hommes n’est pas tant héroïque que condamnable et imputable aux engrenages effroyables de la dissuasion nucléaire.

Alors, c’est bon ? On classifie ? Film de sous-marin français sur l’apocalypse nucléaire et chef d’œuvre ?

Non, pas si vite, hélas. Tendons encore l’oreille. On entend des parasites, de la cavitation.

Passons sur la première scène d’action, d’une débilité si outrancière qu’on lui prêtera le statut de simple anomalie ou aberration statistique. On sentait qu’il fallait quelque chose pour pimenter le premier acte, c’est aussi scolaire qu’inutile. Et ça semble tout droit sortie d’une compilation des meilleurs kills sur une partie de Battlefield.

La romance bancale ? Allez, on peut fermer les yeux. Là encore, du scolaire, de l’inclusion de personnage féminin au chausse-pied, avec supplément fonction scénaristique (mais aucune personnalité ni enjeu intime).

Les dialogues. Là, on commence à grincer des dents. Curieux mélange entre jargon sous-marinier, ce qui est parfait pour l’immersion (sans mauvais jeu de mots) et d’explications béquilles par peur que le spectateur ne comprenne rien. Parfois dans la même phrase. Le résultat disgracieux ressort comme le nez au milieu de la figure et n’arrive jamais à convaincre. Double peine : le mixage sonore est abominable et étouffe régulièrement les voix des comédiens (dont la moitié n’articule pas correctement, cinéma français, bonjour). On peut carrément louper des phrases entières dans ce mix qui n’a même pas pour lui d’être particulièrement spectaculaire ou sensoriel. Si vous cherchiez du Gravity sous l’eau, vous en serez pour vos frais.

Quant à la musique, Tomandandy ne sont clairement pas à la hauteur du projet. On n’avait évidemment pas la gourmandise de s’attendre à l’emphase sublimée d’un Poledouris ou même d’un Zimmer pas trop dégueu, et puis ces références étaient peut-être dépassées pour le genre. Mais quand on voit ce que Desplat a réussi à fournir comme subtilité martiale frôlant le fantastique avec Zero Dark Thiry, on ne peut que faire la grimace face à ce thème faiblard et cette compo carrément ridicule lors du climax.

Continuons l’analyse audio, revenons sur le casting. Inégal, malheureusement. On peut tout de suite oublier François Civil, qui pense qu’être militaire consiste juste à froncer les sourcils. Reda Kateb est incompréhensiblement en sous-régime et peine à convaincre. Omar Sy est sobre et ne manque pas de stature, malheureusement son jeu limité lui empêche d’incarner pleinement son rôle. Chez tous les acteurs, on dénote l’absence de caractère martial qui permettrait de croire à ces sous-mariniers. Un seul sort du lot et sans l’ombre d’une fausse note : Mathieu Kassovitz, absolument parfait (alors qu’il laissait à désirer dans son excellent L’Ordre et la Morale, comme quoi la direction d’acteur, ça n’est pas du flan).

Arrêtons un moment de solliciter nos oreilles et servons-nous de nos yeux. Des sous-marins, nous ne verrons que les tranches PC et torpilles. Car jamais la caméra n’arpente les vaisseaux, comme elle pouvait le faire de façon organique dans le K19 de Bigelow (car il s’agissait d’illustrer le fonctionnement d’un corps qui se détériorait progressivement et se faisait de plus en plus hostile pour ses occupants). Limité dans sa grammaire cinématographique, Baudry se contente de deux-trois valeurs de plans, sans jamais vraiment jouer sur les focales. Les lumières sont propres et on sent que la vision d’Octobre Rouge a influencé le chef op’ pour distinguer les deux vaisseaux rivaux à travers leurs éclairages intérieurs.

Tendons une derrière fois l’oreille. Malgré tout ce bruit blanc que nous venons de lister, il reste un bon film, parcouru de véritables idées de cinéma (la dernière remontée est aussi belle que tragique et contient en substance l’amertume du sacrifice), un film qu’on aurait voulu voir réalisé par un Antonin Baudry accompli, et non débutant. Pour un premier film, c’est si impressionnant que cela en devient presque rageant d’imaginer ce qui aurait pu être. Il ne pourra plus jamais raconter cette histoire formidable (au scénario parfois bancal, je vous fais grâce des raccourcis lourdingues et maladroits, notamment concernant l’ennemi) qu’il tenait entre les mains. Mais s’il poursuit dans son ambition et qu’il progresse en technique, alors c’est avec plaisir que nous tendrons à nouveau l’oreille pour retrouver son écho si particulier, sa signature.

Le Chant du Loup, d’Antonin Baudry – Sortie le 20 février 2019

1 commentaire

  • Camille dimanche 10 février 2019 12 h 32 min

    Je te trouve bien sévère avec le son du film qui m’a bluffé… j’ai même jamais entendu un film français avec une bande son comme celle du Chant du loup! Certes les musiques sont souvent un peu pompeuses et le jargon des sous-mariniers un peu abstrait pour les néophytes… mais on comprend très bien les dialogues qui concernent la dramaturgie du film… le sound design est aussi assez envoûtant… une véritable expérience sensorielle pour accompagner un film prenant!

Ajoutez un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués * sont obligatoires.