Le 2 octobre 2019 fera date : le premier film d’envergure tourné en 120 fps sortira dans le format voulu par son réalisateur mais aussi en 3D 60 fps dans de très nombreuses salles. Distributeur comme exploitants ont joué le jeu pour que vous puissez découvrir Gemini Man et Will Smith face à lui-même dans les meilleures conditions possibles. En espérant que ça soit le premier pas d’une longue série.

 

LA CRITIQUE

Le cinéma est une illusion.

Une illusion soumise depuis ses débuts à des contraintes techniques et financières, amenant l’usage de la pellicule à un standard de 24 images par secondes avec l’arrivée du cinéma parlant. Cette limite était simplement le ratio minimum pour avoir l’illusion du mouvement et la synchronisation avec le son sans trop dépenser de pellicule.
Et ce standard n’a plus de raison d’être depuis un moment avec l’expansion du cinéma numérique et l’abandon de la pellicule, ce que certains réalisateurs et techniciens ont bien compris, comme Peter Jackson qui a tourné sa trilogie du Hobbit en 3D à 48 images par seconde ou Tsui Hark qui a fait de même avec le dernier Detective Dee en date. À ce petit jeu, le réalisateur Ang Lee est passé devant tout le monde, en sortant en 2016 « Un jour dans la vie de Billy Lynn », tourné en 3D à 120 images par secondes, soit 5 fois environ la vitesse d’origine. Une révolution avortée puisque seulement 5 salles dans le monde ont pu projeter le film dans son format d’origine ! Mais Ang ne lâche rien, et revient avec Gemini Man, porté par la célébrité de Will Smith pour bien faire passer sa révolution ce coup-ci…

Tout cela peut faire beaucoup de considérations techniques pour ce qui semble être un simple film d’action et en l’état, il faut bien avouer que Gemini Man a un caractère assez anachronique dans son déroulé tant il semble sortir tout droit des années 90. Pas seulement parce qu’il est produit par Jerry Bruckheimer, producteur phare de cette période, mais surtout parce qu’il répond aux standards scénaristiques de cette décennie, en reposant sur un concept assez simple autour duquel gravite tout le film. En cousin germain de Volte-Face, Gemini Man propose de confronter un héros à son double, 25 ans plus jeune ! Un projet de longue date à Hollywood, qui est passé dans les mains de Clint Eastwood notamment, et qui n’a eu de cesse d’être retardé par la complexité technique qu’il représente pour être crédible. Will Smith hérite donc de ce rôle de tueur à gages soudain chassé par lui-même, et si l’acteur affiche une forme olympique à 51 ans, en ne semblant pas faire son âge une seconde, il faut bien avouer que le résultat est des plus troublants lorsqu’il est face au lui-même des années 90, avec la tête qu’il avait lors de la série Le Prince de Bel-Air.
Toute la promotion du film repose d’ailleurs sur cette prouesse technique là, qui pèche sur certains plans mais s’avère assez bluffante dans l’ensemble, tant le naturel dégagé par cette version rajeunie numériquement de l’acteur est crédible. Il y a des failles ça et là, mais globalement, difficile de remettre en cause le travail effectué, qui se fond merveilleusement bien dans son environnement à l’écran.

Pour autant, si le scénario de Gemini Man repose là-dessus, il n’a pas grand-chose de plus à proposer. Filant tout droit dans sa chasse à l’homme en passant d’un pays à l’autre pour varier l’action, le long-métrage s’avère assez bavard, et finalement peu mouvementé, avec 3 scènes musclées au total, sans compter une ou deux fusillades expédiées rapidement çà et là en quelques plans. Le personnage de Will Smith remonte le fil de la chasse à l’homme dont il est victime dans un monde d’agents spéciaux et d’assassins tout ce qu’il y a de plus convenu, avec les sempiternelles dialogues dans des bureaux administratifs de la C.I.A et j’en passe, permettant à Clive Owen de cachetonner une fois n’est pas coutume comme méchant de service.
C’est assez dommage que le principe de double rajeuni n’infuse pas le scénario au-delà de confrontations verbales ou physiques entre l’acteur et lui-même, puisqu’ils auraient pu jouer sur des quiproquos plus insidieux et essayer d’utiliser ce subterfuge dans une enquête retorse et perverse, en essayant de faire porter le chapeau à l’un ou l’autre suite à une traîtrise ou quoi.
Mais non, ici on va à droit au but : c’est Will Smith contre Will Smith, autour d’un enjeu très simple : comment atteindre un adversaire qui réfléchit et pense exactement comme soi ?
Même ce principe là n’est pas sur-développé dans les scènes d’actions et s’arrête à quelques gimmicks sur lesquels il ne s’attarde pas.
Pour autant, il faut souligner la nervosité des affrontements et des chorégraphies, qui intègrent quelques éléments tactiques bienvenus (dont des ennemis surprotégés, qui nécessitent une visée très précisément localisée pour les atteindre) sans les répéter ad nauseum comme le ferait un John Wick.

Donc si Gemini Man est un film d’action gentillet mais pas renversant au premier abord, et malgré son idée de clone rajeuni, qu’est-ce qui le détache du lot ?
On en revient à notre histoire de technique et de fréquence d’images par secondes, puisque Ang Lee a tourné tout ça encore une fois en 3D à 120 images par seconde, et Paramount semble bien décidé à le présenter dans ce format-là, grâce à une nouvelle appellation commerciale : la « 3D + ».
Alors il faut savoir que la majorité des salles proposant le film en 3D+ le feront à 60 images par seconde, et non 120, qui sera limité à de très rares salles dont vous pourrez trouver la liste sur CloneWeb. Cela étant, il faut être honnête : ne pas voir le film dans ce format-là, 60 ou 120, n’aura que peu d’intérêt tant tout repose dessus.

La question vient donc de l’impact d’un tel procédé : ça change TOUT !

Avec un nombre à ce point décuplé d’images par seconde, le flou de mouvement auquel chaque spectateur de cinéma est habitué depuis plus d’un siècle disparaît totalement. A la place, on se trouve face à une netteté totale, et une précision d’image chirurgicale, qui affectent l’ensemble de la chaîne de fabrication. L’effet dès les premières images, c’est une sensation d’hyper réalisme, avec une profondeur de champ inédite, un niveau de détails jamais vu et une clarté de chaque instant pour ainsi dire très perturbante. Nécessitant d’énormes quantités de lumière, un tel dispositif présente un revers immédiat : la photographie ne peut pas se permettre d’écarts artistiques particuliers, et paraît des plus fades.
Ça transparaissait déjà dans les trailers, mais les scènes de jour, avec les très (trop ?) nombreux dialogues du film, semblent sortir tout droit d’un téléfilm un peu cheap tourné en numérique, tant tout est éclairé plein pot, donnant une image assez lisse. Et le découpage de Ang Lee s’en trouve affecté, puisqu’il fait preuve d’une simplicité drastique, sans doute à cause de la logistique lourde d’un tel dispositif.

C’est sans doute le prix à payer pour expérimenter tout ça à grande échelle, et être le premier à recréer la grammaire cinématographique, qui se trouve affectée par cet hyper dynamisme.
Car les plans, aussi pépères sont-ils en début de film, débordent de vie. Le moindre élément faux ressort immédiatement et saute aux yeux, ce qui nécessite une discipline extrême pour préserver la suspension d’incrédulité du spectateur. Des fonds verts de base, par exemple un décor derrière des fenêtres, d’ordinaire très bien gérés dans un tel blockbuster, montrent ici tout de suite leur artificialité, là où un plan classique avec une grande profondeur de champ derrière un comédien va déborder de petits détails. Un reflet de caméra dans un pare-brise de voiture, d’ordinaire supprimé numériquement, est ici visible tant les infographistes avaient déjà fort à faire.
Même le jeu des comédiens, soudain scruté à l’extrême par la caméra, n’a pas le droit à une milliseconde d’inattention, qui ressort directement. Will Smith s’en tire d’ailleurs à bon compte tant il survole le casting et reste convaincant dans les deux rôles.

L’intérêt de tout ça réside évidemment dans une science du mouvement d’un réalisme nouveau. Plus d’images par seconde veut dire plus d’informations par seconde, donc plus de détails, de profondeur etc. Mais ça veut surtout dire que le ressenti s’en retrouve affecté en premier lieu, et rarement un film n’a été aussi immersif. Les scènes d’action, pourtant assez simples, en ressortent très spectaculaires parce qu’hyper réalistes. Il faut voir un simple plan qui suit Will Smith en moto dans les rues de Carthagène pour comprendre tout l’intérêt de la chose, tant la vitesse n’a jamais été montrée aussi viscéralement sur grand écran.

Et TOUT est comme ça. Le moindre coup, la moindre explosion, le moindre tir, le moindre choc, la moindre particule qui traverse le plan… Tout est infiniment plus vivant et vivace, donnant plus que jamais l’impression que la surface plane de l’écran de cinéma a fondu pour s’ouvrir telle une fenêtre sur une scène qui semble se dérouler juste sous vos yeux, comme si vous étiez au cœur de l’action, devant les combats, fusillades et incidents du film. Si le procédé peut sembler étrange sur des passages calmes et banales, qui ne bénéficient pas forcément de cette nouvelle texture d’image, le moindre mouvement est tellement décuplé qu’il semble tenir du jamais vu.
Tout le projet de Gemini Man repose là-dessus, et le double numérique de Will Smith s’avère bluffant parce qu’il a été conçu dans de telles conditions, avec ce niveau innovant de réalisme et de vie sur grand écran, sachant qu’il y a 5 fois plus de travail pour les effets spéciaux à chaque seconde de film !
La 3D en ressort aussi améliorée, car ce bond de fréquence permet une meilleure profondeur, mais aussi une meilleure luminosité tout en sollicitant moins vos yeux. C’est donc plus confortable et l’effet est approfondit naturellement. Il faut saluer les scènes nocturnes ou dans des environnements sombres, qui s’avèrent très lisibles malgré parfois l’absence total de lumière dans le champ, ce qui est permis justement grâce à un tel bon technologique. Et globalement, la sobriété du découpage permet de profiter de chaque scène à fond, malgré l’extrême sensation de vitalité, qui s’avère au final extrêmement galvanisante.

Alors certes, sur le papier Gemini Man n’a pas inventé l’eau chaude tant il fait preuve presque d’innocence dans son déroulé, dans son histoire et dans le parcours de ses personnages, pas des plus passionnants malgré son prétexte de science-fiction, loin d’être pleinement exploité.
Mais sa fabrication est tellement saisissante et avant-gardiste qu’elle donne l’impression de redécouvrir le langage cinématographique. Voir Gemini Man en 3D+, c’est un peu comme réapprendre à faire du vélo : il faut faire le deuil de ses habitudes de spectateur et du flou si caractéristique du 7ème art. Une condition qui sera difficile à remplir pour beaucoup de gens, on n’en doute pas une seconde, et qui poussera même les plus avertis d’entre vous à des moments de flottements tant le plan le plus basique du monde semble totalement nouveau ici.
La démarche de Ang Lee n’en reste pas moins brave, tant la science du mouvement si chère au cinéma s’en trouve chamboulée, saisissante et organique, laissant espérer que d’autres prendront la relève et amèneront tout leur savoir sur des projets plein d’énergie.

On sort de Gemini Man en se laissant rêver à quoi ressemblerait un film de Michael Bay, James Cameron ou même d’Alfonso Cuaron dans un tel dispositif, tant on a le sentiment exubérant que la moindre petite chose à l’écran est réinventée. Et là réside finalement tout l’intérêt de cette démarche : après plus de 100 ans d’existence cloisonnée à des contraintes techniques désuètes, Ang Lee propose de remettre au goût du jour l’illusion cinématographique.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous n’avez jamais vécu ça.

Gemini Man, d’Ang Lee – Sortie le 2 octobre 2019

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