James Gray mettra en scène Les Noces de Figaro, l’opéra de Mozart à Paris à la fin de l’année. Mais avant de retrouver le réalisateur de la Nuit Nous Appartient au travail sur les planches du Théâtre des Champs Elysées, il sera le 18 septembre prochain dans les salles avec Ad Astra. Et l’indispensable Brad Pitt dans l’espace.

 

LA CRITIQUE

Si The Lost City of Z a été très bien reçu par la critique et le public, c’était aussi un rendez-vous manqué pour James Gray, qui devait initialement faire le film avec Brad Pitt dans le premier rôle. Une partie qui ne sera finalement remise que quelques années plus tard avec Ad Astra, où la superstar joue un astronaute chargé de traverser l’espace pour retrouver la trace de son père pourtant considéré mort, alors que la planète Terre est sujette à des perturbations électriques de grande ampleur. Alors même qu’il sortait de la jungle, James Gray repart donc aussitôt pour de l’exploration, cette fois-ci vers l’infini et l’au-delà…

Qui dit exploration spatiale et voyage vers l’inconnu dit Star Trek pour le petit écran, et surtout 2001 l’Odyssée de l’Espace pour le grand. L’ombre écrasante de Kubrick n’a eu de cesse de planer sur le genre depuis 50 ans, et tous ceux qui s’y sont frottés depuis ont bien du mal à s’en émanciper. Avec un auteur comme Gray, la curiosité se posait compte tenu de la cinéphilie accrue du bonhomme, et de sa capacité à toujours aborder des sujets avec une voix propre.

D’emblée, Ad Astra étonne par l’ampleur de l’univers qu’il pose, puisque nous sommes face à une humanité qui a déjà lancé la conquête spatiale, et pour qui les fusées et stations internationales sont une routine, à l’image d’une gigantesque antenne plantée sur Terre qui monte au plus proche de la stratosphère tel un ascenseur cosmique. Entre ça, des vols commerciaux vers l’espace ou des factions qui se battent sur certains astres du système solaire pour des ressources et le contrôle des territoires notamment, le film dépeint sans en faire des caisses mais avec un naturel déconcertant une humanité dont les velléités maladives de croissance ont fini par dépasser la Terre, réinstaurant les mêmes schémas libéraux dans les astres. Une vision presque banalisée de cette expansion nous est présentée puisque la direction artistique réfute totalement toute modernité outrancière ou technologie bling-bling. Ici, point d’hologrammes, d’interfaces tactiles ou de portes qui s’ouvrent toutes seules : les décors sont mornes, avec du béton partout, des valves d’ouvertures ou encore des vêtements tout ce qu’il y a de plus classiques, au même titre que les meubles sont parfois vintages dans certaines installations du cosmos, et que les marques ont tôt fait d’y faire de l’affichage publicitaire !

Cette envie de ramener la conquête spatiale à un projet assez terre-à-terre et basique, où tout n’est qu’extension de notre mode de vie terrestre, est autant une peinture assez crédible d’un tel projet, qu’un décorum parfait pour le périple du personnage de Roy joué par Brad Pitt. Un homme solitaire, émotionnellement refermé, très analytique et d’un calme olympien, dont la vie privée n’est pas au beau fixe et qui se retrouve chargé de chasser ce qui semble être un fantôme.
Profitant de son point de vue très distancié et analytique, le film baigne dans une voix-off omniprésente, ponctuant chaque scène du mode de pensée de son héros, pour mieux affirmer le détachement et l‘isolement dont il fait preuve, se posant comme le témoin d’une humanité grandiloquente dont les questions existentielles se heurtent au vide interstellaire.

ELe film a déjà été comparé ça et là avec Apocalypse Now pour sa structure et d’une certaine manière, il y a de ça tant l’odyssée de Roy partage un caractère mystique et désenchanté proche de celui de Willard. Joseph Conrad, l’auteur du roman à l’origine du film de Coppola, est une influence revendiquée par James Gray, et il lui fait honneur dans ce périple imprévisible, où Gray s’amuse à offrir des péripéties parfois très spectaculaires, comme une course poursuite en buggys sur la surface de la lune pour ne citer qu’elle, pour ponctuer le récit en affirmant le caractère parfois absurde et autodestructeur d’une humanité qui restreint son potentiel formidable par ses ardeurs consuméristes et égoïstes. Gray profite au maximum du folklore spatial en allant citer des piliers du genre au détour d’une scène, qui constituent autant d’apartés inattendues, sans pour autant sortir d’un chapeau puisque chacune d’elle est le reflet d’une aspérité de l’espèce humaine et de ses dérives. Là encore, le film de Coppola n’est jamais loin, lui qui offrait aussi des moments en suspension qui semblaient décalés avec le fil rouge, pour mieux l’enrichir au final.

Si les influences sont donc nombreuses, et les comparaisons faciles, Ad Astra parvient pourtant à tirer son épingle du jeu. De la même manière que Cuaron a su le faire avec Gravity, ou même plus récemment Damien Chazelle avec First Man, Gray filme l’espace à sa manière, avec l’élégance et la simplicité qui le caractérisent, en alliant à la fois un filmage proche des personnages projetés dans le grand vide, tout comme une certaine distance permettant de mieux confronter ces vaisseaux et structures énormes, qui ne sont pas grand-chose finalement une fois là-haut.

Aidé par la musique de Max Richter et de Lorne Balfe qui alternent électro minimaliste et des compositions plus lyriques, Gray donne à ressentir la sensation d’écrasement que l’on peut ressentir devant un horizon infini, gardant perpétuellement en ligne de mire le désenchantement et la résignation de son héros, qui cherche à combler son vide existentiel en traversant… du vide.
Le projet global d’Ad Astra est d’autant plus étonnant que son approche presque désabusée de l’espace, bien loin de la vision habituelle pleine d’espoir comme on a pu le voir dans le Contact de Zemeckis par exemple, n’est pas pour autant morne ou irrémédiablement triste.
Ad Astra est un vrai film solennel, détournant certains codes classiques du genre quitte à les inverser complètement, nous rappelant que le fantasme d’élévation de la race humaine par-delà les frontières ne changera rien au fait qu’au fond, l’humanité restera ce qu’elle est.
Tout comme James Gray reste ce qu’il est sur Terre comme dans l’espace, ce qui permet à Ad Astra de ne ressembler à aucun autre film du genre tout en assumant pleinement le grand héritage dont il est issu.

Voilà donc un film original et déroutant, soit une anomalie devant l’avarie créatrice d’Hollywood, ce qui le rend d’autant plus précieux et presque miraculeux…

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