Bouli Lanners est un comédien et réalisateur belge. Né en 1965, il a grandi près de Liège et vous l’avez vu à l’affiche de plein de choses depuis Toto le Héros jusqu’au prochain Astérix en passant par Un Long Dimanche de Fiançailles, Mammuth ou Panique au Village (dans lequel il fait la voix de Facteur).

Son nouveau long-métrage, à l’affiche en Belgique depuis quelques semaines déjà, Les Géants (voir ma critique) sort aujourd’hui dans les salles françaises. J’ai eu l’occasion, avec quelques camarades rédacteurs, de rencontrer Bouli Lanners au cours d’une table ronde. On a parlé ensemble de son film, mais aussi de ses projets et de ses différentes casquettes.

Passage obligé, on a aussi parlé ensemble de la Belgique.

Vous avez écrit chaque film que vous réalisez. C’est une volonté ? Vous réaliseriez l’histoire de quelqu’un d’autre ?
Au début, c’est parce qu’on ne me proposait rien à tourner. J’ai écris mes histoires et j’y ai pris gout. Maintenant on propose des trucs, des adaptations de BD, de romans. Je ne suis pas pour autant sûr d’arriver à écrire l’histoire de quelqu’un d’autre même si j’essayerai surement un jour. Mes histoires sont très personnelles. On appelle ça “une œuvre”.
Pour le moment, il n’y a pas la place pour faire autre chose.

A coté, on vous propose des rôles souvent décalés…
L’investissement en tant que comédien n’est pas le même. Là, ca dure trois ans, c’est beaucoup plus conséquent. Jouer dans des films permet de faire de petites parenthèses, avec des délais plus courts. Ca permet aussi de voir comment les autres travaillent. Je viens de voir deux opposés : je suis dans le prochain Audiard et dans Astérix.
Et puis le métier de metteur en scène prend finalement très peu de temps. Aller sur le plateau des autres me permet de le vivre par procuration.

Vous avez envisagé de jouer dans Les Géants ?
Je me suis tâté mais finalement non. Il y avait trop de choses complexes à gérer et il fallait que je sois présent pour les gamins. Mais je jouerai dans mon prochain, un vrai rôle. Je gagne mieux ma vie en jouant dedans !

Vous comptez alterner les deux casquettes toute votre vie ?
Tant que les gens veulent de moi… Mais sinon, je fais trop de choses. J’ai besoin de prendre du recul. Je n’ai pas arrêté depuis Eldorado, alors après la promo des Géants et le Audiard, je vais faire un break, me ressourcer, écrire.

A propos de se ressourcer, le film est tourné dans de très beaux endroits naturels.
C’est presque un boat-movie !
Au départ, le film ne devait pas se faire dans la nature, jusqu’à ce qu’on trouve la rivière. Et puis on s’est rendu compte que l’histoire ne fonctionnait pas en ville. Et puis, même si c’était compliqué, ça me plaisait beaucoup de tourner dans la nature, dans les décors de mon enfance.
Pour mettre en scène une simple phrase du scénario, il fallait mettre les trois gamins sur un bateau, les tenir, mettre les équipes sur des radeaux (pas de moteur, nous étions dans une réserve naturelle). Il y avait plein de problèmes. Les gamins devaient dingues au bout d’une demi heure, le régisseur n’en pouvait plus … mais c’était super excitant. Humainement, c’était exceptionnel !
Le prochain se déroulera en hiver, on va en chier, mais ce sera grisant.

Vous tournez toujours avec la même équipe ?
Des gens vont et viennent mais le noyau de base est toujours le même oui.

S’immerger dans la nature permettait-il d’avoir un regard sur les marginaux, un thème qui revient souvent chez vous ?
On a fait abstraction de tout ce qui est sociétal : pas de figurant, pas de passage de voiture, rien de tout ça. Je touche plus à l’essence là des trois gamins, à leurs rites d’initiations. J’évite aussi des pièges logistiques et domestiques. En enlevant tout, on peut revenir à l’essentiel. J’ai fais l’opposé d’un téléfilm, où tous les protagonistes existent tout. Mon film reste est ouvert.

Les Géants a quelques touches d’humour mais le film est beaucoup plus dur que les précédents.
On touche à l’enfance. C’est beaucoup plus profond, plus fragile. Ça touche plus les gens, ça remet en cause la parenté. Les mamans qui l’ont vu sont bouleversées.
C’est important aussi que les enfants rigolent et qu’on se marrent avec eux. Ils bouffent la vie, et c’est important. C’est un conte, certes, mais comme tous les contes, c’est dur. Ça insiste sur l’obligation qu’on a en tant qu’adultes de s’occuper d’eux.

Est ce que vous vous retrouvez un peu dans les trois gamins ?
Pas vraiment. J’ai eu une enfance heureuse. Mais à mon adolescence, j’ai eu envie de fuite. Et je suis parti plusieurs fois dans la nature. Le coté exutoire par la nature, le coté homme des bois m’arrive encore maintenant.

Parlez nous justement des trois gamins. Et dites nous aussi pourquoi ne pas avoir choisi trois garçons belges ? Il n’y avait pas une volonté de raconter un film belge ?
Mon cinéma est belge parce que je le suis mais c’est tout. La production est franco-belge. Ca aurait pu se passer dans une campagne française ou ailleurs. Rien n’indique qu’on est en Belgique.
Je n’avais pas d’obligation d’engager des comédiens français, donc j’ai fais un grand casting à Paris à et à Bruxelles et j’ai eu beaucoup beaucoup de candidats, tout et n’importe quoi d’ailleurs. Le casting est pour moi la partie la plus dure, mais heureusement, dans toute cette masse, il y en a peu qui jouent bien.
Le casting a démarré tôt et s’est terminé en février. J’en avais trois. Mais en juin, l’un des trois a grandi d’un coup et est devenu un homme. Ca a été horrible de lui dire qu’on ne le prenait pas car il a grandi. Et à trois semaines du tournage, j’ai dû rechercher une 3e personne. J’y suis allé avec les deux “frères” et la rencontre avec Paul a fonctionné directement.
Les tenir a été dur. On s’est fait jeter de trois hôtels en Belgique, c’était la tornade infernale ! Sur le tournage, pendant les prises de vue, ça allait mais ils redevenaient ensuite des ados. Il fallait catalyser ces énergies. Du coup, en champs contre champs, je faisais les contre champs. Ils se faisaient rire, ils se distrayaient, n’arrivaient pas à rester sérieux. Ils apprenaient leurs textes, bossaient comme de vrais acteurs mais, entre les prises, c’était des gamins.

Il y avait une part d’improvisation ?
On les lâchait un peu parfois mais beaucoup de gens, dont le fameux “enculé de mes deux couilles”, c’est ma plume !
Y a eu des moments d’impros : quand il pince dans l’eau et se pisse dessus, il se pisse vraiment dessus et rient vraiment. Dans la salle de bain aussi, il y a pas mal de moments volés.

Vous parlez de marginalité… Est ce que c’est difficile de rester en dehors de ce qui se passe en Belgique ?
La Belgique, c’est un peu le far-west. Je vis dans un pays qui est en train de s’éteindre. Je ne pensais pas que ça me toucherait à ce point là de vivre dans un pays qui se désintègre. Heureusement, je vis en ville mais dans un coin un peu isolé après avoir vécu sur une péniche, un lieu finalement public où j’étais trop reconnu. Et je n’aime pas ça, j’ai besoin d’être inconnu pour faire ce que je fais.

Comment se passe le Jacques Audiard ?
Je suis en plein dedans. J’ai fais deux jours sur quatre. C’est très intense et son travail m’impressionne beaucoup. C’est quelqu’un à la fois de généreux et d’exigeant.
Comme lui, j’essaye d’être très proche de mes comédiens parce que j’ai vécu des expériences difficiles sur des tournages avec des réalisateurs inexistants, qui ne font pas de retour.

C’est facile de passer d’une grosse production comme Astérix à du cinéma d’auteur ?
Oui, sans problème. Je ne pensais pas que je prendrai tant de plaisir à tourner dans une super production. Ce qui me fascine, c’est la logistique, les plateaux immenses, l’organisation. Et puis on fait des cascades, des choses impressionnantes. Y a des mecs qui se jettent de falaises avec des harnais pendant une demi journée !
C’est aussi agréable de voir comment fonctionne une équipe internationale, ici avec des Irlandais…

Pourquoi Les Géants comme titre ?
J’ai toujours un problème de titre. Pour chaque film, je mets un jambon un jeu. Ca m’a motivé les deux premières fois et j’ai gagné le jambon. Cette fois, c’est une copine qui l’a trouvé. Ca fait titre de conte et puis ils y a la décision finale beaucoup plus noble que celle des adultes. Donc ils ne deviennent pas des adultes mais des géants.

Est-ce que vous avez imaginé ce qui se passe après, ce qui leur arrive une fois le film fini ?
J’ai eu plusieurs fins écrites, qui ne fonctionnaient pas. Je ne sais pas ce qui va se passer mais je pense que ça ira. Et puis j’aimerai bien partir avec eux.

De quoi parlera votre prochain film ?
Le prochain est l’histoire d’un mec qui rentre à la campagne pour régler des problèmes de succession. Il retrouve des amis d’enfance. Et ressurgit du passé un pan de la vie de ses parents qu’il ne connaissait pas.

Le film est sorti en Belgique depuis quelques jours déjà. On en entend parler à la radio. Comment est l’accueil ?
Les chiffres sont bons ! On est troisième chez UGC sans avoir de gros casting, face à The Artist et Johnny English 2. Le bouche à oreille fonctionne bien aussi. Je suis content.

Vous avez un oeil sur le cinéma belge ?
Le cinéma belge est très jeune. Le plan Marshall d’après-guerre nous a interdit jusqu’en 1967 de fabriquer des voitures et des films ! On a perdu 27 ans de cinéma.
Il a d’abord été intellectuel et puis il a fallu des films comme Toto ou C’est Arrivé Près de chez Vous pour le rendre plus populaire. Mais à un moment l’expression “film belge”, c’était quelque chose qui s’annulait, qui n’existait pas. On est donc encore toujours dans l’adolescence du cinéma. Il y a bien un public, une viabilité économique mais il n’y a pas d'”école belge”.
La Belgique a été coupé en deux, et on a peu accès aux films flamands en Wallonie. Il y a un nouveau mouvement chez les nouveaux réalisateurs flamands. J’ai tourné dans deux et j’en suis très content. Le grand public n’a pas droit à tout ça. C’est mal distribué d’une région à l’autre.
Pire, la Flandre et la Wallonie sont considérés comme deux territoires distincts quand il s’agit de financement !
Heureusement, les réalisateurs et les comédiens ne sont pas dans ces mesquineries. J’ai rencontré des flamands, on travaille ensemble et j’aimerai beaucoup faire un film flamand rien que pour faire chier tout le monde !

Un grand merci à Raphaël pour son aide technique.

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