En mars dernier, Arkaron écrivait un long papier sur le Voleur de Bagdad. Ce devait être le premier volet d’une série de critiques destinées à évoquer le héros d’action à travers les âges.

Comme il était naturel de commencer avec un très vieux film (le long métrage de Raoul Walsh est sorti en 1924), il est donc normal aujourd’hui de reprendre tout en avançant dans le temps.

Ce 2e numéro du cycle est donc consacré à un film sorti en 1933 et qui aura droit 50 ans plus tard à un remake signé Brian de Palma. Un Dimanche, Une Critique est donc consacré à Scarface.

 

LA CRITIQUE

« Ce film s’érige en dénonciation de la mainmise de la pègre sur la société américaine et de l’indifférence intolérable dont fait preuve le gouvernement face à cette menace grandissante allant à l’encontre de notre sureté et de notre liberté. Ce film, dont chaque crime dépeint est une retranscription de faits réels, a pour but d’adresser au gouvernement la question suivante : ‘’Que comptez-vous faire pour régler le problème ?’’. Ce gouvernement étant le vôtre, demandez-vous également ce que VOUS comptez faire à ce propos. »

Guerre des gangs. Voilà ce dont nous parle Scarface. Face au coup de poing asséné par l’irrévérencieux texte introductif retranscrit ci-dessus, le spectateur est placé dans l’attente. L’attente de conflits, de bras de fer pour le pouvoir et la gloire, l’attente de découvrir l’histoire des acteurs de l’ombre. Une petite décennie après l’épopée du voleur de Bagdad, voilà qu’Hollywood a changé de décor, plongé dans les impardonnables feux croisés des réseaux clandestins du nouveau monde. Changement de lieu et d’époque, mais aussi et surtout de héros.

Dix ans ont suffi pour transformer radicalement la société américaine. La prohibition s’est durablement installée, accompagnant la crise économique sans précédent de 1929 dans son entreprise de démolition de la stabilité sociale. Les temps sont durs, les personnes luttes, les classes se divisent plus que jamais. Dans ce tumulte, certains esprits s’échauffent et refusent de marcher au pas, refusent de souffrir la même vie misérable que les autres… les gangsters, organisés en groupes, peuplent alors un réseau mafieux fleurissant.

L’époque se trouve être particulièrement appropriée aux activités illégales, et c’est tout naturellement que les artistes d’alors décident d’explorer l’univers dangereux de la mafia. En outre, il est également logique de voir l’action au cinéma prendre un virage dans cette direction, embrassant et inscrivant cet univers dans les tables de la légende. On décrivait, en mars dernier, le héros d’action comme étant l’héritier des contes et des fables ; statut qui va ici se voir détourner, mais jamais pleinement abandonner.

Des éléments identifiés précédemment, on retrouve l’ostracisme du protagoniste (c’est un hors la loi) et son caractère exceptionnel (tout le monde n’est pas gangster). Tony Camonte, pourtant, est bel et bien différent de l’anonyme voleur de Bagdad. Son nom, premièrement, marque la transformation d’un héros incarnant une idée à un individu, parfois réel, ne se débattant que pour lui-même.

Les mutations caractéristiques de l’homme d’action se retrouvent donc à plusieurs niveaux. L’action, autrefois traitée comme accomplissement célébré du héros, se transforme ici en nécessité inévitable, en outil indispensable à la réalisation d’un but précis, et souvent minimaliste. Il ne s’agit plus d’accomplir de grands actes, seulement de répondre à des problématiques succinctes et éphémères. Ainsi, ce n’est plus l’acte cathartique qui importe, mais les conséquences des actes du protagoniste. Quand Fairbanks, le voleur de Bagdad, se battait pour un idéal immuable, Tony n’agit que dans l’urgence de satisfaire ses besoins immédiats.

De plus, comme le souligne le commissaire de police, ces nouvelles figures ont une dimension inédite, qui ternit l’image haute en couleur de leurs ancêtres nés dans les Westerns. Le code d’honneur a changé, les règles sont plus souples, les idéaux moins grands. Les cadres, en revanche, restent majoritairement américains.

Ces contrastes, qui placent le personnage principal en position de porte à faux vis-à-vis du spectateur (ses actes ne le rendent, en théorie, que plus difficilement attachant), ne suffisent toutefois pas à dissimuler sa nature substantielle.

Considérons pour cela les actes de ce nouveau héros d’action : plus égoïstes, ils ont eux aussi des incidences importantes sur sa diégèse (déséquilibre du pouvoir entre forces de l’ordre et mafia, entre gangs, ainsi qu’entre lui et son propre patron). En d’autres termes, l’univers du héros est toujours façonné par ses actions.

Malgré tous les crimes, Tony reste sans doute aucun le héros de cette histoire : de ses débuts hésitants, dans l’ombre d’un mafieux tout puissant, à son émancipation à l’égard de son mentor, puis à son règne, tout vise à mener notre protagoniste sur un chemin initiatique qui n’échappera pas, bien sûr, à son inexorable chute, résultat d’une série de trahisons et de la réalisation que ses actions n’apporteront jamais la stabilité dans son monde. Le héros de la prohibition est un démiurge, un autodidacte talentueux responsable, malgré lui, de sa propre fin. Ses actes posent les pierres à l’édifice de son échec.

Cela ne signifie pas que son modus operandi a changé : l’instinct reste, en effet, son principal moteur. Son environnement, cependant, a évolué, et le héros d’action s’est adapté.
Scarface est l’un des derniers grands représentants de la période Pré-code à Hollywood. À vrai dire, lui-même a subi de nombreuses interférences, mais la ténacité d’Howard Hawks a globalement protégé le film. Les nombreuses fusillades, les sous-entendus sexuels voire incestueux, et la moralité discutable du héros sont autant d’éléments qui viennent nourrir une entreprise de dénonciation qui n’aurait, dans l’absolu, pas eu besoin d’appuyer son propos par les intertitres d’ouverture.

Siégeant aux côtés de Little Ceasar et de The Public Enemy à la tête de la vague de films de gangsters des années 1930, Scarface se distingue sans mal grâce à sa structure archétypale et matricielle, qui donne vie à des personnages à la fois complexes et tragiques. Quelques plans iconiques, résultats de jeux d’ombre et d’éclairage ingénieux, viennent renforcer des idées de narration tantôt dynamiques (l’idée du « calendrier »), tantôt anxiogènes (le sifflement de Tony).

Le gangster est le premier pas vers la redéfinition continuelle du héros d’action. S’il sait s’adapter, se déguiser, sa fonction et son impact semblent pour l’instant inaltérables. Une constance qui, comme tout concept narratif qui se respecte, ne sera pas totalement imperméable aux altérations.

 

Scarface – sorti en 1933
Réalisé par Howard Hawks
Avec Paul Muni, Ann Dvorak, George Raft, Karen Morley
Tony est un jeune immigré qui compte bien se faire une place dans la pègre urbaine des États-Unis. D’abord à la botte de John Novo, il réalise très vite son potentiel et gravit les marches du pouvoir dans l’espoir de devenir le maître incontesté de la ville…

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