Il y a un an, “Conclave” d’Edward Berger devenait un hit surprise. Le film avait remporté l’adhésion du public friand de découvrir l’envers du décor du Vatican, ainsi que l’Oscar de la meilleure adaptation.
Pas si mal pour un drame qui aurait pu sentir la naphtaline mais qui trouvait son parfait équilibre entre, pardon pour l’expression, la tradition et la modernité.

Il n’y a malheureusement rien de tout cela dans “Ballad of a Small Player”, le nouveau film d’Edward Berger qui a repris la route de Netflix.
Après la religion catholique, place à la religion du jeu dans ce thriller basé à Macao, dans un décor rutilant saturé de néons. Colin Farrell y joue Lord Doyle, un flambeur fauché et malchanceux en jeu. Menacé de plusieurs ultimatums, il doit rembourser en trois jours des sommes faramineuses à plusieurs personnes. Et au passage, essayer de sauver ce qu’il reste de son âme.

Tout un programme, mis en scène avec des sabots d’une taille tellement gigantesque qu’on se demande où est passée l’élégance de la mise en scène de “Conclave”.
Ici, la réalisation est bordélique, faussement clinquante, et semble plus obsédée à l’idée de faire rentrer un maximum de néons possibles dans chaque plan ; ça semble tenir à cœur au réalisateur, on respecte l’intention mais pas l’exécution.
C’est particulièrement désagréable à regarder, parce que ça n’arrive même pas à capturer la frénésie du jeu, et surtout parce qu’à part quelques rues, la ville ne sert que de terrain lumineux pour impressionner un cinéphile débutant en cinéma asiatique alors qu’une grande place est censée être accordée à la spiritualité dans le récit.

Mais là encore, en matière de spiritualité, et rappelons qu’Edward Berger est le réalisateur de “Conclave”, l’approche est très superficielle. Quelques éclairs horrifiques comparent le personnage de Lord Doyle à un démon sans cesse affamé – soit. Une effigie géante qui brûle pendant un festival de célébration des fantômes est jolie à regarder. Et c’est tout. Le regard occidental se ressent dans ces scènes qui donnent l’impression que Berger et son scénariste ont picoré dans les traditions locales et le bouddhisme sans jamais chercher à aller au-delà de l’esthétique. La musique de Volker Bertelmann ne fait de son côté aucun effort pour incorporer une quelconque sonorité. On se retrouve avec un score insupportable, l’un des pires entendus dans un film récent, qui donne envie de se boucher les oreilles.

“Ballad of a Small Player” est sauvé du ratage total grâce à l’implication de Colin Farrell, qui s’amuse comme un diable dans ses élégants costumes en velours. Son personnage de Lord Doyle lui permet de laisser respirer son accent irlandais, le charisme de l’acteur permet de sauver les meubles pendant quelques scènes. Y compris celles qu’il partage avec une Tilda Swinton à la coupe de cheveux aussi cataclysmique que l’arc de son personnage. Outre Swinton, profitons-en pour mentionner l’existence de deux autres femmes dans le film dont l’intérêt est limité.
Notamment une qui est à elle seule, la pauvre, le symptôme ultime de tout ce qui ne fonctionne pas dans le script.

Spoilers

Le destin du personnage joué par Fala Chen est sidérant de bêtise. La performance de l’actrice est touchante, mais le stéréotype de la femme dans le frigo continue d’avoir de beaux jours devant lui. On est d’ailleurs pas très fans du retour de ce procédé narratif qui semblait avoir disparu mais qui est tenace dans pas mal de films de cette année et de l’année prochaine, visiblement.
Il faut également souligner l’ineptie du “twist” qui n’en est pas un si on est un tant soi peu concentrés sur ce qu’il se passe. Mais la révélation finale est tellement mal amenée qu’on se demande si Berger ne nous prend pas pour des idiots.

En conclusion, le nouveau coup de poker d’Edward Berger ne prend pas.
On en attendait pas forcément grand-chose, mais on aurait voulu apprécier “Ballad of a Small Player” par sympathie pour l’équipe créative.
Force est de constater que c’est l’un des maillons faibles de Netflix en cette saison des festivals.
Un film sorti des pires travers des années 2010, comme le roman qu’il adapte, et qui malgré un excellent Colin Farrell, n’était ni fait ni à faire.

Film présente dans le cadre du BFI London Film Festival
Ballad of a Small Player, d’Edward Berger – Sortie le 29 octobre 2025

1 Commentaire

  1. Lord Cassian Hawke

    Cher chroniqueur des néons fanés,

    Permettez-moi de vous retourner le miroir après avoir lu votre papier sur Ballad of a Small Player.
    Vous décrivez un film « bordélique », « superficiel », un « ratage total » qui « coche toutes les cases des pires travers des années 2010 ».
    Je crains que nous n’ayons pas vu le même film.
    Ce que vous appelez « bordélique », je l’appelle une oppression visuelle magistrale : des noirs si denses qu’ils avalent la moitié du cadre, des néons qui brûlent la rétine à 900 nits, un teal-cyan qui rend Macao aussi toxique que magnifique.
    Ce n’est pas du désordre, c’est une cage dorée dont on sent les barreaux se refermer à chaque plan.

    Colin Farrell ne « s’amuse pas comme un diable » : il crève à petit feu, en direct, et sa sueur est filmée comme un bijou.
    Tilda Swinton n’est pas « ridicule » avec ses boucles roux incendiaires ; elle est un spectre en tailleur rose bonbon qui vous vide votre compte en une réplique.
    Quant à Fala Chen dans sa cuisine bleu canard patiné, elle n’a presque pas de texte et pourtant elle hante le film bien plus que les salles VIP clinquantes.
    Vous trouvez la musique de Bertelmann « insupportable » ? Moi je l’ai trouvée exactement à la hauteur de la descente : un bourdonnement lancinant qui colle à la peau comme l’humidité de Macao à 4 h du matin.

    Et cette fin sur le toit, quand le grade passe enfin du bleu toxique au rose saumon du lever du soleil… c’est l’un des plus beaux plans de 2025.
    Pas de morale, pas d’explication, juste un homme qui a tout perdu et qui regarde la ville se réveiller. C’est sobre, c’est dévastateur, c’est du grand Art !

    Bref, vous avez vu un échec. J’ai vu un film qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus.
    Peut-être suffit-il, parfois, de laisser ses jetons sur le tapis au lieu de les retirer trop vite.

    Avec tout le respect que je porte à la liberté de ton, je crois simplement que nous n’avons pas le même regard sur ce que peut le cinéma quand il ose.

    Bien à vous,
    Lord Cassian Hawke & Miss Marple.

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