Prêts pour un tour du monde des bizarreries cinématographiques de 2026 ?

La 32e édition de l’Étrange Festival s’est tenue au Forum des Images en ce début de mois de septembre et a été portée par une grande variété dans les origines des productions présentées, peut-être plus que jamais pour un évènement caractérisé par sa curiosité en premier lieu.

L’occasion pour les spectateurs de s’offrir un beau voyage de part et d’autre du globe sans sortir des salles obscures, avec l’Asie comme point d’entrée et de sortie, le festival ouvrant avec Le Sabre des Gardiens de Yuen Woo-ping et clôturant avec le très attendu Hope de Na Hong-Jin.

Nous partirons donc du même continent pour commencer ce périple, avec d’abord un passage par Taïwan pour Kung Fu de Giddens Ko, qui avait fait forte impression il y a quelques années avec Mon Mon Mon Monsters.
Pas besoin de chercher loin pour trouver le sujet de son nouveau film puisque nous sommes face à un hommage massif au film d’arts martiaux, et le bonhomme n’a pas fait semblant puisque Kung Fu est la production la plus chère de l’année à Taïwan, un film massif pour l’industrie qui se rêve en grand divertissement généreux, avec l’histoire de 2 potes qui vont un jour tomber sur un vieil homme à la rue qui se révèlera être un maître kung fu acceptant de les prendre en apprentissage pour en faire des justiciers. Dès son générique qui présente un montage d’extraits de films cultes du genre (coucou Bruce Lee, Jet Li et Jackie Chan !), Kung Fu présente une ambition quelque peu gargantuesque, tombant vite dans la comédie « à la Stephen Chow », les personnages enchaînant les péripéties débiles et rigolotes avant que le récit prenne une toute autre tournure et leur renvoie la réalité en pleine poire, avec un glissement narratif vers un drame étonnamment sombre qui donne presque au film des airs de schizophrénie. Si l’ensemble se révèle très honnête dans sa démarche, la dichotomie des styles et des tons finit quelque peu par alourdir l’ensemble tant il est délicat de prendre autant au sérieux une histoire qui a commencé de façon aussi légère.
Et l’action à proprement parler mise sur des coups surpuissants qui vont faire voltiger leurs victimes dans le décor à grands coups d’effets spéciaux, de murs qui explosent et de ventilateurs en pagaille dans leurs cheveux. Des effets de style plaisants un temps mais tellement appuyés qu’on sort du film en se demandant si on a bien vu une seule scène avec plusieurs coups échangés de façon fluide par les combattants tant la surenchère à la Dragon Ball perd de vue l’idée d’une chorégraphie travaillée entre 2 corps. Bref, un résultat un peu frustrant et trainant plein de maladresses et de lourdeurs, mais qui devrait satisfaire ceux en manque de tatanes atomiques.

Si votre délire, c’est plus le Wu Xia contemplatif, on peut faire un petit détour par Singapour avec The House on the Moon de Nelson Yeo, qui rêvait de mettre sur pied un récit de divinités prises par leurs sentiments et se lançant dans des atermoiements sur la surface de la Lune où elles sont bannies, pourvu que leurs émotions survivent au poids des millénaires.
Un joli programme qui veut embrasser la poésie chinoise, une épure formelle et un lyrisme de chaque instant, rendu possible grâce à une coproduction avec Taïwan, l’Allemagne et l’Indonésie, le film étant d’ailleurs dans plusieurs langues.
Bon. Sur le papier, l’idée de vivre des émotions aussi pures que pudiques dans un décorum fantastique nous faisait franchement saliver, et on n’est jamais contre un peu de spiritualité si en plus elle est bien emballée. Mais The House on the Moon a été fait avec des moyens dérisoires compte tenu de son ambition, et on voit donc des acteurs en costume déblatérer dans un désert de roche tout ce qu’il y a de plus normal, sans l’emphase et la fantaisie suffisante pour rendre ça crédible à l’écran et nous transporter dans le monde de ces êtres divins. Il y a pourtant des tentatives par moments, notamment dans un final qui a sûrement siphonné la moitié du budget pour se montrer plus flamboyant, mais le film est en lutte permanente entre ce qu’il aimerait être et une facture pour le moins anodine, très loin d’être suffisante pour incarner pleinement son projet.
L’exemple même du film qui essaie tant bien que mal, et qui se heurte souvent à des considérations très basiques, notamment lors d’une scène en studio, où les 2 personnes rencontrent un vieil homme dans une pièce sombre avec littéralement 3 bouts de ficelle et des guirlandes LED pour faire un décor cosmique… Compliqué d’y croire dans ces conditions, mais on salue l’effort tant le film ne lâche jamais de vue sa quête existentielle plutôt touchante.

Non loin de Singapour, on pouvait faire un détour par cette bonne vieille Nouvelle-Zélande, qui est réputée certes pour ses histoires dans les Terres du Milieu, mais aussi pour une tradition dans le cinéma de genre un peu cracra, là encore jamais loin de Peter Jackson.
C’est peu dire que Mum, I’m Alien Pregnant y fait honneur pour notre plus grand plaisir.
Là encore, tout est dans le titre : on y suit une femme de 30 ans, vivant encore dans une petite banlieue de Melbourne chez sa mère quelque peu exaspérée de la situation.
Il faut dire que notre héroïne passe ses journées à dormir et à se masturber devant des hentaïs, les animes japonais porno, qu’elle préfère avec des tentacules géants si possible…
Un soir, elle va croiser son nouveau voisin dans le local à machines à laver, lui aussi trentenaire loser vivant toujours avec sa mère, et va lui demander confirmation concernant la rumeur qui le concerne, à savoir est-ce que le monsieur a un sexe déformé ! Et jackpot, le bougre va déballer ses parties génitales littéralement extraterrestres, un truc qui ressemble à un coquillage gluant !
Nos deux branleurs ne vont rien trouver d’autre que de se toucher en face à face en gardant leur distance, mais ce cher voisin va évidemment avoir un petit accident et jouir un slime acide sur le pantalon de l’héroïne, qu’elle va bazarder aussitôt pour repartir chez elle en trombe.
Manque de pot, le lendemain : elle est enceinte !
Vous remarquerez qu’on a mis un peu plus d’emphase à raconter le pitch de ce film-là par rapport aux autres, mais il n’en fallait pas moins pour que vous puissiez saisir le délire que représente cette comédie fantastique absolument hilarante.
Portée par un festival de gueules cassées pas possibles, Mum I’m Alien Pregnant se révèle être une métaphore à peine déguisée de cette période hautement étrange qu’est la grossesse, sauf qu’ici tout est en accéléré et décuplé par l’élément alien de l’histoire.
Le personnage principal va passer par une série d’épreuves toutes plus absurdes et ragoûtantes les unes que les autres, face à un corps médical qui fait tout pour garder son stoïcisme et son professionnalisme même face aux situations les plus extrêmes, un ressort comique qui marche à chaque fois. Confrontant les générations avec cette mère qui pense que la grossesse de sa fille est la meilleure chose qui lui soit arrivée tout en projetant le sacrifice qu’elle a fait pour élever la sienne, mettant en exergue la détresse d’une femme face à un corps qui part dans tous les sens et n’ayant pas peur de donner dans les maquillages cradingues et les fluides corporels en tout genre, Mum, I’m Alien Pregnant réussit à être dégoutant sans être gore (!) mais maîtrise surtout son timing comique et son écriture, faisant preuve d’une grande tendresse pour ses personnages et alignant les gags percutants sans perdre sa trame de vue.
Un vrai beau morceau de rigolade, qui est reparti avec le prix du public.

Un public qui aura été beaucoup plus clivé par Sicko, deuxième long-métrage de Aitore Zholdaskali, qui a décidé de revendiquer une petite partie du cinéma venu du Kazakhstan, alors que son confrère super productif Adilkhan Yerzhanov en porte haut les couleurs chaque année à l’Étrange Festival.
Et ce nouveau venu nous permet de voir un nouveau visage du pays mystérieux, loin des steppes désertiques et des grands paysages arides, puisque Sicko se passe dans un décor ultra urbain, avec un couple de galériens croulant sous les dettes qui ne va rien trouver de mieux pour s’en sortir que de faire croire à leurs proches que la demoiselle a un cancer en phase terminale.
Le mensonge va vite prendre des proportions pas possibles et devenir populaire, au point que la course à l’argent va devenir effrénée et faire péter un câble au héros, incapable de sortir de cette mascarade et trop aveuglé par le gain. Une descente aux enfers passant par plusieurs genres, démarrant comme une comédie sociale très noire avec un dynamisme par endroits inattendu, le cinéaste allant carrément s’inspirer de Fight Club de Fincher pour certains plans, avant de vriller dans le drame psychologique, voire le thriller horrifique, avec une âpreté et un jusqu’au-boutisme qui ne peuvent pas laisser indifférents. Certains diront à juste titre que le film tire trop sur la corde, ce qui ne fait pas l’ombre d’un doute tant il pousse chaque situation dans ses derniers retranchements et n’épargne rien à ses personnages, montrant à quel point le capitalisme et l’appât du gain peuvent pousser des esprits fragiles dans des recoins lugubres.
Une radicalité spectaculaire, qui aura été accueillie notamment par quelques spectateurs vociférant leur colère à la fin du film en le trouvant scandaleux, mais qui semblent avoir quelque peu oublié à quel point Zholdaskali ne prend jamais le parti de ses personnages et en révèle toute la monstruosité sans complaisance. Bref, un film qui fait mal et qui ne laisse personne indifférent.

Ça aurait aussi pu être le cas de Buddy, le petit film d’horreur américain hypé du festival, réalisé par Casper Kelly, remarqué pour le court métrage Too Many Cooks, et avec derrière les producteurs de Weapons, Companion et Barbarian, excusez du peu.
Buddy, c’est le nom d’une mascotte façon Casimir, une licorne colorée et en peluche qui est au cœur d’un programme télévisé du même nom où l’on suit ses aventures dans une maison avec des enfants.
Une émission qui sent bon les Teletubbies, un peu éducative, un peu cul-cul, où la moitié des fournitures de la maison sont vivantes, avec des yeux et une bouche, et où tout le monde il est beau il est gentil. Jusqu’au jour où les enfants réalisent que Buddy se débarrasse de ceux qui ne suivent pas ses ordres…
Pour faire simple : on est là pour voir une mascotte défoncer du gamin, ce qui était un plan d’autant plus amusant que le film commence en arborant la forme d’un programme de l’époque, avec le ratio carré de l’image, une patine visuelle très studio TV, les génériques d’intro et de fin de l’émission…
On suit donc 3 épisodes de suite de cette production fictive, où l’on voit la machine déraper petit à petit, et si l’exercice est évidemment verrouillé par les règles qu’il s’est imposées, celles-ci sont cohérentes et offrent la perspective d’un dérapage joyeusement subversif et qui donne à tordre de l’intérieur les programmes auxquels le film rend hommage.
SAUF QUE. Casper Kelly s’est vite dit que ça allait tourner en rond et finit par briser son procédé formel pour retrouver un écrin cinéma bien plus classique, histoire de nous raconter les coulisses de l’émission pour mettre en place un scénario plus travaillé, avec soudain Cristin Milioti (la fameuse maman de How I Met Your Mother) en premier rôle.
Ce virage a pour but de briser le 4e mur, d’empêcher toute routine et de développer la mythologie éventuelle de tout ça, mais il faut bien avouer que ça alourdit surtout le film avec un récit fantastico-horrifique d’une banalité confondante, enquillant les scènes déjà vues 1000 fois dans le genre et mettant à distance la promesse d’un massacre enfantin de base. Jouant à terme les va-et-vient entre les 2 formes de récits, Buddy s’enlise dans un procédé métatextuel poseur, prétendument là pour mettre en garde contre la nostalgie face à une émission qui n’existe pas, et dont les adultes se foutent qui plus est éperdument dans son univers !
Bref, du triturage de nombril de scénaristes, et pour ceux qui voulaient juste voir des gosses se faire décarcasser la tronche par une mascotte dans la joie et la bonne humeur, le film reste atrocement sage et dépourvu d’une quelconque inventivité graphique. Désolé, Buddy, mais on s’ennuie. 

Restons encore un temps aux États-Unis avec Imposters, sur lequel on sera beaucoup plus bref, non pas parce que le film ne le mérite pas, bien au contraire, mais justement parce qu’il mérite d’être le plus préservé. Le pitch : un couple bat de l’aile et vient de déménager dans une nouvelle banlieue pour se donner une seconde chance tout en donnant un cadre de vie plus sain à leur nouveau-né.
Et cette nouvelle vie va s’en trouver chamboulée quand l’enfant va disparaître…
On ne pourra pas en dire plus sur l’histoire d’Imposters car ce thriller en apparence assez banal va vite développer une richesse narrative assez insoupçonnée, grâce à un retournement narratif qui laisse craindre un film de petit malin, mais qui permet au contraire de creuser soudain les personnages à pleine balle et d’ouvrir le champ des possibles sans perdre de vue le développement psychologique. Deuil, doute et choix de vie vont être confrontés dans un récit qui parvient assez miraculeusement à utiliser le fantastique pour faire grossir ses enjeux à vue d’œil dans le 3e acte, à mesure qu’il devient plus haletant et imprévisible. Solidement filmé et incarné, Imposters s’impose comme le parfait petit thriller retors, qui vous met à la place de ses personnages en permanence pour que vous vous posiez une avalanche de questions sur ce que vous feriez à leur place.
Une réussite diablement efficace.

Allez, terminons ce tour du monde rapide (et incomplet évidemment) de l’Étrange Festival 2026 en posant nos valises en Italie pour Spacetime Chronicles, un film de science-fiction en stop motion façon papier craft et origami, avec un héros qui va voyager à travers le temps pour comprendre ce qui l’anime et affronter ses questionnements existentiels.
Préparez vos dissertations de philosophie et vos casse-têtes, Spacetime Chronicles est une expérimentation visuelle quelque part entre South Park et Paprika (!), dont l’esthétique low-poly et par endroits ultra simple n’empêche en rien une mise en scène inventive et une histoire touchante, avec un amour potentiel comme issue aux traumas, sur un personnage qui cherche tout simplement un sens à sa vie. Le contraste entre le fond et la forme est saisissant, et le film parvient à trouver un ton assez déconcertant au milieu de ses considérations scientifiques et existentielles face à des images parfois enfantines, parfois impressionnantes.
Un dédale mental et temporel dans lequel on se perd volontiers, d’autant que la chose ne dure que 1 h 10, ce qui ne devrait laisser personne avec un mal de crâne carabiné, mais plutôt avec la sensation d’avoir vécu une expérience atypique.

Et n’est-ce pas ce qu’on vient chercher tous les ans dans ce merveilleux festival ?

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