Il n’aura fallu qu’une poignée de longs métrages et deux séries pour que Rodrigo Sorogoyen se hisse au sommet des grands réalisateurs espagnols. As Bestas, Madre, El Reino, Los Anos Nuevos. Des sujets très différents qui ont montré que le metteur en scène était un formidable conteur d’histoires, qu’il s’agisse de s’attaquer au monde poltique ou à une simple histoire de couple à travers les années. Alors, forcément, quand il revient avec un nouveau long et qu’il offre le rôle principal à Javier Bardem, on est curieux. Et quand il est sélectionné au Festival de Cannes, on est intéressés.
L’Etre Aimé raconte le retour en Espagne d’un grand réalisateur. Pour renouer avec la fille qu’il a délaissé, il lui propose le rôle principal dans le nouveau film qu’il vient tourner dans son pays d’origine – espérant que travailler ensemble leur permette de se retrouver.

El Ser Querido s’ouvre sur une longue introduction dans un restaurant où le père renoue avec la fille, tentant de la convaincre d’accepter le rôle. Dès lors, on suit la puissance narrative du réalisateur qui resserre ses cadres à mesure que l’ambiance se tend, et parvient à rendre une simple conversation en champs/contre champs absolument passionnante.
C’est d’ailleurs la grande force du film : sa technique au service de son histoire. Sorogoyen se sert du prétexte d’un film dans un film pour utiliser différentes techniques. On ne dévoilera pas tout mais passé deux longs plans séquences chers au réalisateur, il jongle avec les cadres, le grain d’image, le noir et blanc, le son (parfois entendu à travers des casques comme si on était sur le plateau avec son personnage principal) ou la musique pour des résultats parfois chelous mais souvent très réussis.
Pour incarner son réalisateur star, il fallait une pointure et face à lui une actrice moins connue. Vicky Luengo avait déjà tourné avec Sorogoyen (dans Antidisturbious, regardez cette série), chez Almodovar ou dans la Reina Roja mais c’est encore une jeune comédienne en devenir, comme son personnage. Face à elle, Javier Bardem. Qui a tourné pour Denis Villeneuve, Aaron Sorkin, Ridley Scott, Michael Mann ou encore les frères Coen. Un comédien génial qui a vu tous les plateaux, et travaillé avec différents réalisateurs aux tempéraments très différents.

On n’est donc jamais loin de la dimension meta, avec des comédiens qui auraient presque pu être les personnages. Et on n’est pas non plus loin de la dimension historique, le film dans le film évoquant un sujet qui pique encore en Espagne : celui du Sahara Occidental. Ancien territoire espagnol, la zone est située entre le Maroc, qui la revendique, et la Mauritanie et est aussi convoitée par un front indépendantiste. Les Espagnols en sont partis en 1976 mais le statut du territoire n’a jamais été décidé.
Tout cela donne un film très riche, peut-être le plus dense de son réalisateur vu la quantité de travail accompli. Une touche d’histoire, un hommage au cinéma que le Festival de Cannes chérit tant, et surtout une histoire personnelle de gens qui auraient mieux fait de se parler.
L’Être Aimé, de Rodrigo Sorogoyen – Sortie en salles le 16 mai 2026
