Critique : Warcraft

L’univers de Warcraft a pris vie une première fois en 1994 sous la houlette de Blizzard. Ses suites, dont l’excellent Warcraft 3 et le célèbre MMORPG World of…, ont fait le bonheur des salles de jeux en réseau d’abord puis des joueurs en ligne.

La saga culte a désormais droit à une nouvelle incarnation, sur grand écran et porté par le réalisateur de Source Code et grand joueur lui-même : Duncan Jones. Pour quel résultat ?

 

LA CRITIQUE

Alors que sa promotion a plutôt été timide jusqu’à la sortie, le film Warcraft a tout du projet hors norme. Pas parce qu’il est tiré d’une série de jeux vidéo au succès colossal, mais parce qu’il porte bien des promesses en son sein, avec des arguments alléchants. Tout d’abord, avec Duncan Jones à la réalisation, nous allions peut être avoir enfin une adaptation vidéoludique correcte au cinéma, faite par une personne ayant grandi dans cette culture et capable de se l’approprier de façon réellement cinématographique. Ensuite, c’est une production moderne et hybride, mélangeant tournage en relief avec performance capture, le tout chapeauté par le mythique studio d’effets spéciaux Industrial Light & Magic, qui annonçait la chose comme sa réponse officielle à Avatar, rien que ça ! Enfin, c’était la possibilité d’avoir enfin une nouvelle franchise d’heroic/medieval fantasy digne de ce nom sur grand écran, proposant un autre univers que celui de Tolkien, même si les deux sont similaires par bien des aspects. A l’heure où Warcraft s’apprête à envahir les écrans, après 10 ans de gestation et aussi l’abandon de l’immense Sam Raimi à la barre, qu’en est-il du résultat final ?

On s’en doutait à la vue des premiers trailers, Warcraft n’a rien d’un film évident au premier abord tant sa facture visuelle est étrange. Et qu’on se le dise, ce n’est pas forcément une question d’effets non terminés durant la production mais avant tout de parti pris tant la direction artistique, pour faire simple, est celle des jeux ! On imagine sans mal qu’il s’agit là d’une des raisons, parmi tant d’autres, pour laquelle Sam Raimi a sûrement quitté le navire, mais que ce soit dans les armures humaines ou dans le design général de leurs adversaires orcs, la version ciné du monde imaginé par Blizzard garde un aspect presque cartoon, en tout cas assez rond et chatoyant qui a notamment permis à World of Warcraft de tenir sur la durée sans trop vieillir graphiquement. Sauf qu’ici, confronté à l’aspect bien réel des humains filmés en live, le tout a de quoi surprendre. Parfois, la sauce prend pleinement, notamment lors du premier plan sur l’orc Durotan ou durant quelques dialogues posés, où ILM prend les pleins pouvoirs avec des personnages très détaillés, à la texture de peau organique, avec une lumière saisissante de naturelle et des créatures virtuelles qui respirent la vie. Mais à d’autres moments et sur une majeure partie, le travail semble beaucoup plus précipité et incertain, donnant au film l’aspect tant redouté d’une bonne grosse cinématique de jeu vidéo. Le contraste entre les acteurs réels et les héros numériques dans une même image a parfois de quoi faire peur tant on voit la différence malgré un boulot évident à l’image, et un souci du détail parfois très poussé. Rien qu’à cet aspect, on peut se demander si Duncan Jones et l’équipe du film avaient réellement les coudées franches sur le travail d’adaptation, d’autant que les rumeurs sur l’omniprésence de Blizzard, et de son cahier des charges qu’on imagine imposant, vont bon train. D’ailleurs les développeurs ne manquent pas de faire apparaître leur logo en début de film, signe qu’ils chapotent le bébé de bout en bout et qu’ils voulaient sûrement en garder l’ADN. Est-ce que retravailler le style Warcraft pour le rendre plus réaliste à la façon d’un Seigneur des Anneaux aurait dénaturée la franchise ? Rien n’est moins sûr. Ce qui l’est en revanche, c’est que le film est inabouti de ce point de vue-là, et que le budget déjà conséquent ne l’était sans doute pas assez pour couvrir pleinement les besoins d’une telle production.

Pour autant, on vous rassure, on est loin de la bouillasse digitale tendance Gods of Egypt.
Certes, l’aspect graphique a tendance à déborder sur tout le film, et on a toujours du mal à croire à ces rares nains entièrement en images de synthèse ou à d’autres races faisant des apparitions succinctes et ressemblant ni plus ni moins à des cosplays flashys de convention geeks, ce qui ne rassure pas sur les éventuelles suites et l’extension d’un univers dont la cohérence formelle s’annonce d’ores et déjà délicate.
Cela n’empêche pas le plaisir de voir cet univers prendre vie avec certains décors majestueux et un background ici réduit à son plus strict minimum, on est rappelons-le devant l’adaptation du tout premier jeu de la saga, mais qui semble déjà en avoir pas mal sous la pédale.
A ce propos, une vraie question se pose concernant l’accessibilité du long-métrage, du moins la facilité d’immersion pour le grand public. Démarrant de façon assez abrupte sans introduire les grandes bases de l’univers comme le faisait Peter Jackson avec la Communauté de l’Anneau, le début du film passe d’un lieu à autre rapidement, sans vraiment présenter ses différents protagonistes et tombant dans un name-dropping conséquent qui a de quoi donner le tournis.
On a d’ailleurs l’impression d’être devant un jeu vidéo parfois puisque les personnages doivent vite aller d’un point A à un point B, pour ensuite repartir ailleurs, tout comme la fin semble présenter une suite de boss !
Un mouvement perpétuel qui empêche quelque peu le film de se poser et de donner pleinement compte de l’ampleur de certains lieux, comme la capitale humaine Stormwind dont on voit très peu.
Les différents personnages sont aussi présentés en vitesse, et on apprend à les connaître au fur et à mesure de l’intrigue au travers des liens qui se tissent entre eux, même si le casting est parfois en roue libre comme le prouvent Ben Foster ou Ben Schnetzer. Heureusement le film est avant tout porté par Travis Fimmel dont le charisme nordique et brut est tout trouvé pour son rôle de guerrier.

Si le film cède quelque peu aux attraits faciles et maléfiques du fan service, servant par ailleurs quelques private jokes suffisamment couillonnes pour parler à tous, son salut vient bel et bien de sa tentative de dramaturgie poussée, réfutant le manichéisme inhérent à une guerre entre deux races en y instaurant des luttes fratricides. De la même façon que le dernier opus de la Planète des Singes, l’intérêt de Warcraft réside dans l’union fragile entre deux êtres apriori opposés (l’orc Durotan et l’humain Lothar) qui tentent de faire le ménage dans leur fratrie et d’y résoudre les manigances internes en quête d’une paix générale. Tragédie oblige, la tâche va s’avérer bien plus complexe qu’elle n’en a l’air, permettant au scénario quelques rebondissements bienvenus, et des tentatives dramatiques assumées avec tout le sérieux du monde, prouvant combien Duncan Jones et son co-scénariste Charles Leavitt abordent le sujet avec le plus grand respect.
D’autres aspects scénaristes font le sel de l’intrigue, avec une magie dont l’utilisation et les variations rappelleront à beaucoup une certaine Force, posant quelques fondations pour la suite.
Malheureusement, les impératifs monstrueux des producteurs et de Blizzard reviennent au galop sur la fin, sabrant la conclusion à toute vitesse sans lui laisser le temps de prendre tout son sens et de fermer ce premier chapitre comme il faut. Comme si l’ensemble n’était qu’un gros pilote de série TV, ce qui est d’ailleurs très étrange puisque peu de cartes sont laissées concernant l’extension de l’univers et l’arrivée de nouvelles races/peuples dans l’équation. Le sous-titrage français « Le Commencement » appuyait ce point lourdement, on est bien devant une trilogie en devenir, sans pour autant que le film ait les pleins pouvoirs pour imposer pleinement sa mythologie.

Alors vous l’avez compris, Warcraft est un film curieux, protéiforme, et en fin de compte fragile.
On y sent un potentiel fou, un metteur en scène doué qui ne démérite pas dans sa capacité à aborder son sujet avec déférence mais le tout ne cesse d’être nivelé par une production qui semble avoir lâché l’affaire en cours de route. Trop court pour ce qu’il veut raconter, trop délayé pour offrir une porte d’entrée facile à ceux qui n’ont jamais abordé l’univers vidéoludique, et très étrange visuellement, en montrant ce dont il est capable sans transcender son esthétique par manque de moyens.
Pour autant, en ce qui concerne votre serviteur, Warcraft est loin d’être désagréable, sans doute pour la simple et bonne raison qu’il ne ressemble à rien de ce qu’on voit sur les écrans en ce moment.
Déjà parce qu’il sort de l’équation super-héroïque qui régit Hollywood ces temps-ci, ensuite parce qu’il est ouvertement plus fantastique qu’un Game of Thrones, et qu’il n’a rien à voir en terme de tonalité et d’esthétique, et enfin parce qu’il tente tant bien que mal de donner chair à son univers par une dramaturgie forte. Passé le plaisir de redécouvrir certains éléments familiers pour les joueurs, on a juste envie d’approfondir cet univers qui ne demande qu’à exploser pour prendre toute son ampleur et sa démesure, et qui est manifestement animé par des personnes concernées parce qu’elles font, sans jamais chercher à niveler vers le bas ou à trop céder à la facilité. Compte tenu les enjeux contradictoires autour de l’entreprise, son accomplissement paraît après coup impossible mais Duncan Jones ne semble jamais baisser les bras.

Si ce premier essai en demi-teinte échoue à prendre le relais de Peter Jackson, il n’en reste pas moins attachant et montre qu’il est possible d’aborder les adaptations vidéoludiques avec sincérité, devenant une lueur d’espoir pour la suite.

Warcraft, de Duncan Jones – En salles le 25 mai 2016



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