Critique : Kubo et l’Armure Magique

La première fois que les studios Laika nous ont fait rêver, c’était en 2007 en choisissant de confier à Henry Selick l’adaptation du bouquin de Neil Gaiman, Coraline. Un choix aussi logique que judicieux qui a permis au studio (120 millions de dollars de recette pour un budget de 60) d’enchainer avec deux productions aussi originales que réussies : ParaNorman et Les Boxtrolls.

Les voici de retour avec Kubo et l’Armure Magique, qui nous fait rêver depuis les premières images et la musique de George Harrison…

 

LA CRITIQUE

En l’espace de 3 films, Laïka a su s’imposer sur la scène mondiale de l’animation, en repoussant les limites de la stop-motion à grand coup de fluidité chirurgicale et d’ampleur démentielle sans jamais oublier la magie de son art. Offrant des écrins superbes à des histoires qui ne méritaient pas moins, le studio a su se démarquer notamment par la noirceur de ses récits, capables d’aller piocher dans une esthétique gothique, fantastique ou baroque pour s’adresser au plus grand nombre sans faire de compromis. Le tout, en essayant de mettre systématiquement la barre plus haut.

L’attente autour de leur nouveau projet Kubo & The Two Strings était donc palpable, encore plus dans le climat du blockbuster US actuel, où ils ont toutes les armes pour être une nouvelle fois une vive lueur d’espoir dans la brume…

La raison première de notre amour pour le cinéma vient d’une tradition ancestrale et universelle, celle de raconter et de découvrir des histoires. Le 7ème art est en cela une énième variante pour parvenir à cette fin, qui emprunte aux précédentes formes de narration, remontant jusqu’aux conteurs des premiers âges. Laïka semble avec Kubo vouloir honorer cette tradition, puisque son personnage principal en a fait son métier, descendant au village le plus proche chaque jour pour émerveiller la foule avec une histoire de samouraïs. Le changement de décor et de style pour le studio, qui s’attaque ici au Japon à l’époque d’Edo, dépasse la simple question esthétique pour opérer un retour aux fondamentaux, en faisant de son héros un narrateur à part entière. Et qui de mieux qu’un conteur d’histoires pour en vivre une, qu’il pensait connaître par cœur qui plus est? Pour commencer, le studio opère une magnifique mise en abîme lors d’une séquence étourdissante où Kubo chausse sa guitare et subjugue ses confrères en donnant vie à des feuilles de papiers qui deviennent des origamis animés. Mettant en scène son propre art, Laïka se tourne humblement vers sa forme originelle avec la poésie et la vivacité qu’on leur connait, célébrant le plaisir d’enchanter le public en donnant vie à des objets de tous les jours. Et cette mise en perspective n’a rien de vaine puisqu’elle augure le film qui va suivre, les origamis étant les ancêtres matériels des superbes poupées prenant vie sous nos yeux.

Se trouvant embarqué dans une quête initiatique qui va éclairer bien des zones d’ombres dans sa vie, Kubo va être confronté sur sa capacité à prendre en main les légendes qu’il récitait pour en devenir le moteur afin de les plier à sa volonté et son accomplissement.
Le scénario crée une ampleur psychologique et émotionnelle très forte en concrétisant cette idée selon laquelle les histoires sont vitales à l’être humain, ici littéralement !
Tout le film repose ainsi sur un folklore plus ou moins établit, fait de symboles et de fables qui vont petit à petit se révéler être les pièces d’une grande fresque ne laissant rien au hasard.
Cette qualité d’écriture se retrouve aussi dans les personnages secondaires, que ce soit la mère de Kubo ou ses acolytes singe et samouraï dont le destin est intimement lié au héros afin d’en faire bien plus que de simples side-kicks rigolos. Chacun possède un arc narratif propre tout en gravitant naturellement autour de l’enfant afin que chaque élément soit nécessaire à l’ensemble, et toujours dans le souci de garder l’émotion la plus sincère et intacte possible.
Sans trop en révéler, Kubo est notamment un très beau film sur la famille et la notion d’héritage, écrit avec une sagesse et une bonté de cœur en total accord avec la noblesse qu’on connaît aux traditions japonaises, y compris dans son final surprenant.

Et puisqu’il est question d’héritage, Laïka semble savoir mieux que quiconque à l’heure actuelle combien les histoires les plus marquantes offrent des images qui marquent instantanément l’imaginaire par leur grandeur. Si on a tendance à l’oublier en cours de route tant on est immergé dans le récit avec ses protagonistes, Kubo and the Two Strings repousse une nouvelle fois le champ des possibles dans le domaine de la stop-motion, pour accoucher de séquences toutes plus impressionnantes les unes des autres. Travis Knight, réalisateur du film et créateur du studio, affirme que son dernier bébé est la production la plus ambitieuse jamais faite dans le domaine et devant le résultat, il est difficile de lui donner tort. Si vous étiez déjà subjugués par la fluidité de leurs précédentes œuvres, que ce soit dans la gestion dynamique du cadre, le nombre d’éléments en mouvements à l’écran et l’inventivité graphique qui caractérisaient Coraline, ParaNorman ou les Boxtrolls, attendez-vous pourtant à vous faire une nouvelle fois décrocher la mâchoire tant Kubo vise toujours plus haut. Ses géniteurs ont d’ailleurs battu des records dans le domaine sur la taille de certaines marionnettes, afin de garder autant que possible cet aspect artisanal absolument magique, qui donne une chair et une âme incomparables à ces poupées lorsqu’elles sont en mouvement.

Bien sûr, le film fait la part belle aux éléments en images de synthèse, ce qui semble évident devant le gigantisme de certains passages, y compris l’intro, mais le mariage des deux s’opèrent naturellement et toujours dans la volonté de mettre en pratique le plus possible la stop-motion, qui reste l’outil visuel numéro un. Un outil au service d’une mise en scène sublime, offrant des plans tous plus beaux les uns que les autres, avec un soin méticuleux apporté à la composition de chaque image dans le but de leur donner du sens bien sûr, mais aussi de rendre hommage au style graphique de l’époque, qui ne se limite pas à la déjà superbe direction artistique. Et quand on voit combien le tout s’avère vivant, fluide et lisible y compris dans des scènes d’actions parfois chargées en péripéties, le travail qui en ressort n’en est que plus titanesque. On pourrait presque croire que le studio a tout fait pour se compliquer la tâche, entre des scènes sous l’eau, d’autres dans la neige, ou encore avec des différences d’échelles délirantes. Mais absolument tout se tient du début à la fin, avec ce même soucis perfectionniste du détail, pour mieux flatter la rétine du public, de même que ses oreilles, le trop rare Dario Marianelli livrant un score à l’ancienne hautement symphonique riche en mélodies accrocheuses tout en y injectant des sonorités japonaises. Aussi épique de touchante, la musique est simplement à l’image du film, et témoigne d’un savoir-faire irrésistible.

Malin comme un singe, vif comme le vent et aussi majestueux qu’un dragon, Kubo & The Two Strings témoigne d’un amour infini pour la raison d’être du cinéma : sa capacité à conter des histoires inoubliables, captivantes et profondément humaines. Le studio Laïka s’est surpassé une nouvelle fois sur tous les plans avec une générosité de chaque instant et une intelligence rare dans un film qui se permet, on l’oublierait presque, de proposer un univers original à l’heure des licences à tout va.
Un véritable modèle à suivre pour toute l’industrie, et un voyage qu’on ne peut que vivement vous conseiller, tant il s’agit là de l’un des évènements cinématographiques de l’année.

Kubo et l’Armure Magique, de Travis Knight – Sortie le 21 septembre 2016



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