A l’occasion de la sortie mercredi prochain de Star Trek Into Darkness, nous avons voulu dépasser le cadre du film de J.J. Abrams pour évoquer l’univers Star Trek dans sa globalité à travers plusieurs thèmes.

La deuxième partie de ce gros dossier est consacrée au contexte historique dans lequel Star Trek a évolué. Produit des années 60, la série a en effet démarré en pleine course à la Lune et est un véritable reflet de son époque.

Si vous avez raté la première partie évoquant les origines de la série, elle est à lire ici.

Espace, frontière de l’infini…

Avant tout, il ne faut pas oublier que Star Trek est un produit de son époque. En formant ses idées, Gene Roddenberry se souvenait, à n’en pas douter, du discours du futur président Kennedy en 1961, pendant lequel le candidat démocrate exprimait le concept de la Nouvelle Frontière, derrière laquelle se trouvent les territoires inexplorés de la science et de l’espace. Une promesse, que l’homme réitère un peu plus d’un an plus tard, et que ses successeurs concrétisent en juillet 1969 avec la mission Apollo 11.

De la simple Frontière, limite en constante évolution de la conquête du territoire sauvage (pas encore) américain et concept articulé par l’historien F.J. Turner dès la fin du 19e siècle, Kennedy imagine une Nouvelle Frontière plus grande, plus importante, plus exigeante. Il ne faut pas longtemps à Star Trek pour propulser l’humanité vers « the Final Frontier », la frontière de l’infini, la frontière ultime, comme dans un vœu de quête existentielle qui ne trouverait fin que lorsqu’hommes et femmes auront atteint un objectif qu’ils ne savent pas encore ni voir ni entendre. Comme si leur Destinée Manifeste ne faisait que commencer et que leur Dieu avait cédé sa place au peuple uni et homogène qu’il protégeait autrefois. Un moyen d’élever à la fois l’humain dans son rapport au monde, et les enjeux auxquels il doit faire face.

C’est probablement l’aspect le plus attirant et le plus unique de la série à l’époque : la science-fiction est utilisée, enfin en dehors de la littérature et du cinéma, comme un moyen d’expression d’une projection sociale, politique, économique et existentielle. Pour mettre en scène cette projection, les créateurs du feuilleton décident de ne pas s’embarrasser de mystère : les événements se produisent parce qu’ils sont normaux et logiques au sein de l’univers dépeint. Les vaisseaux se déplacent dans le vide spatial grâce à un réacteur matière/anti-matière, la téléportation est permise grâce à la démolécularisation des personnes ou objets, et le voyage supraluminique s’effectue par le biais de moteurs à distorsion. Autant de théories qui, à l’époque, paraissent crédibles aux yeux du public le plus averti et servent finalement à légitimer un environnement très superficiellement étranger.


Le tableau American Progress, peint vers 1872 par John Gast, illustre le mythe américain.

Ce souci de crédibilité est très américain, loin du romantisme classique européen où les mythologies découlaient d’elles-mêmes dans des mondes ouvertement irréels, et jouaient le rôle de métaphores explicites. Star Trek prend la position inverse. Star Trek est le futur, et non une métaphore de ce que le présent peut aspirer à être. La force du futur ainsi dépeint tient justement de son ancienneté, dans le sens où il ressemble étrangement au passé mythique (et non historique) de la société américaine, avec sa frontière, ses autochtones barbares ou dangereux (les Klingons, Amérindiens sauvages qui seront progressivement assimilés à la Fédération, et les Romuliens, Amérindiens plus civilisés et plus retors, avec qui la cohabitation se fera plus compliquée), ses avancées ou adaptations technologiques nécessaires à la survivance, la dangerosité presque quotidienne de l’environnement, et pourtant, la continuation et la défense fières d’un idéal colonisateur.

Il est intéressant de noter que, contrairement aux œuvres qui se tiennent exclusivement sur Terre, Star Trek, en projetant une société entière dans l’espace, offre à celle-ci un terrain d’exploration potentiellement illimité car ne contraignant nullement le cadre de ses possibilités à un lieu, à un système, ni même à une temporalité. Pourtant, en son noyau, la série originale ne développe pas une quantité phénoménale d’histoires différentes, mais présente plutôt un volume habilement varié de modulations autour d’un groupe de thèmes défini. C’est aussi le propre du mythe : se renouveler en surface uniquement pour garantir que sa portée soit conservée.

Le hasard a donc bien fait les choses : un ancien scénariste de Western crée une série d’anticipation qui s’inscrit dans le mythe culturel américain en rappelant les fondations mythologiques de sa société, à savoir la recherche et l’affirmation de l’humanité dans son exploration hardie de l’inconnu qui, contrairement à la NASA, n’est pas limitée par les contraintes du monde réel et peut ainsi s’affranchir des règles pour continuer, inlassablement, son épopée.

C’est en cela, en fait, que l’imagination et la fantaisie proposées par Star Trek ne se sont jamais éteintes, alors que les enthousiastes du programme spatial ou des œuvres lui étant consacrées sont immensément moins nombreux, car après tout, la réalité se retrouve bien vite enfermée par ses propres limites tandis que le mythe capture une signification inébranlable qui résonne à travers les âges.

En outre, le mythe trekkien a toujours opéré un second mouvement simultané, cette fois vers la fiction de notre monde, amalgamée à celle de Star Trek. Ainsi, il n’est pas si inhabituel que les personnages s’engagent dans des batailles idéologiques à grand renfort de citations littéraires ou de rapprochements à d’autres mythes fictifs, plus anciens et généralement connus de tous (Shakespeare dans d’innombrables épisodes, ou Moby Dick dans Premier Contact), quand le bagage culturel occidental ne sert pas tout simplement de mécanisme narratif incorporé au scénario (l’opéra de Gilbert et Sullivan dans le film Insurrection).

Cette relation avec la société s’exprime aussi par un échange mutuel qui rend faits et fictions perméables. Ainsi, c’est d’un livret de la Maison Blanche (Introduction to Outer Space), publié et rendu accessible à tous en 1958, que la maxime « To boldly go where no man has gone before » est inspirée. Comme dans un échange de bons procédés, la NASA nomme, en 1975, sa première navette spatiale OV-101 « Enterprise ».

La dimension mythique de la série demeure probablement l’argument majeur en faveur de sa longévité. L’anecdote ne reste pas dans l’histoire. Elle n’est pas la seule raison, pourtant, qui a conduit le feuilleton à s’imposer comme objet culturel unique. Les fans brandissent souvent l’étendard de l’avant-gardisme comme bouclier le plus résistant aux attaques des détracteurs de la franchise. Il convient cependant de réévaluer les choses en fonction de ce qu’elles étaient réellement, et non de ce qu’elles auraient idéalement dû être.

À suivre dans Entre avant-gardisme et conservatisme

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