Le personnage de James Bond et sa série auront connu des hauts et des bas.

La suite de films, mise en place par Harry Saltzman et Albert R. Broccoli à partir de 1962, aura su être très vite rentable et leur aura permit de constituer un véritable empire qui aura créé des jalousies qu’attiré des convoitises au fil des décennies. Pour le dernier de ce dossier consacré à 007, petite plongée dans les coulisses tumultueuses de cette franchise colossale de plus de 50 ans.

 

Le nerf de la guerre (froide)

D’un succès inespéré pour Dr. No, Eon productions tira une longue série de long-métrages autour du personnage de James Bond qui arrive à son vingt-quatrième numéro en cette fin d’année 2015. Près d’un an avant de se lancer dans l’aventure, Harry Saltzman et Albert R. Broccoli étaient, pour ainsi dire, sur la paille. Nous avions vu dans le premier volet de ce dossier que leurs affaires étaient au plus mal avant de tenter le tout pour le tout avec l’adaptation du roman de Ian Fleming. L’un des éléments qui fera la marque de Bond fut involontairement imaginé à ce moment là : le placement de produit. Véritable institution, James Bond ne saurait être James Bond sans toutes les marques d’alcool, de montres et d’automobiles qui lui sont depuis liés. L’origine de cette économie parallèle n’est pas une exigence des textes de Fleming. Elle trouve son explication dans la conception même de la saga, mais aussi du budget nécessaire au premier film. Seuls et sans le soutien d’un grand studio, Eon productions joua de contrats avec certaines marques qui correspondaient à l’univers de 007. L’argument principal était que Bond représentait un idéal (masculin) et, comme le symbole de n’importe quelle campagne publicitaire, serait un parfait VRP pour faire la promotion de produits à destination d’un public qui serait, au départ, essentiellement composé de jeunes hommes. Si la chance lui souriait, l’autre argument était l’idée que la franchise s’installe sur plusieurs épisodes et que les marques soient redondantes dans les films (par contrat). Avec ceux de la Pan Am et de la bière Red Stripe, l’un des premiers placements de produit, donnant tort au traditionnel cocktail vodka-martini, est celui de la vodka Smirnoff. Première boisson identifiable à sa bouteille quand Bond patiente chez mademoiselle Taro. L’étiquette de la marque n’est pas totalement visible, mais une image fut tirée en poster ensuite. Elle présentait Sean Connery se servant un verre de vodka dans le même décor, mais cette fois avec l’étiquette bien orientée vers l’objectif :

Le succès allant en grandissant, l’augmentation des budgets fut toute aussi exponentielle. Les partenariats avec les marques devenait alors l’une des priorités pour la production afin de rassembler les fonds nécessaires pour que chaque film se fasse. L’un des plus gros contrat fut signé à l’occasion de L’Homme au pistolet d’or. Le deuxième opus avec Roger Moore a vu la célèbre American Motors exiger à Broccoli et Saltzman de délaisser les Aston Martin, marquantes depuis celle de Goldfinger, pour que James Bond n’utilise que des modèles de leur marque dans les scènes de poursuite. En échange ? Un contrat exorbitant de 5 millions de dollars qui gonflerait à chaque film suivant. C’est ainsi que 007 se risque à faire des cascades improbables en Thaïlande avec la AMC Hornet (et sans aide d’effets visuels) :

En 1997, Demain ne meurt jamais entra dans l’histoire de la saga d’une façon assez cocasse. Il fut le premier épisode à rentabiliser la totalité de son budget par les contrats passés avec les placements de produits avec des marques comme BMW, Avis, L’Oréal, Sony ou encore Nokia. Pour les trois premiers long-métrages avec Pierce Brosnan, le cœur de 007 balance entre les différents modèles BMW et la traditionnelle Aston Martin DB5, notamment au début de GoldenEye sur les hauteurs de Monaco. Mais arrivé au vingtième film en 2002, Ford posa pas moins de 35 millions de dollars sur la table pour lui faire abandonner la marque allemande. Meurt un autre jour verra (ou ne verra pas) la dernière Aston Martin V12, dotée d’un camouflage optique, combattre sur les glaces d’Islande une Jaguar customisée de gadgets, Aston Martin et Jaguar étant des marques acquises par Ford dans la première moitié des années 1990.

Si James Bond est une grande cour de récréation avec des jouets pour les grands, allant désormais proposer des gammes de parfums ou des bijoux confectionnés par le joailler Swarovki, la franchise aura été aussi concernée par le plus jeune public. Les enfants aussi avaient le droit de devenir James Bond ! C’est pour cela que dès les années 1960, nous voyons apparaître des jouets à l’effigie de 007, figurines, voitures, gadgets… D’ailleurs, le premier prix du “Jouet de l’année” aux États-Unis fut décerné à la réplique de l’Aston Martin DB5 de Goldfinger (encore elle !). Plus de 5 millions d’exemplaires de ce jouet conçu par Corgi furent vendus au mois d’octobre 1965. Évidemment, ce ne sera qu’avec Star Wars et la barre du milliard de dollars récoltés à travers le merchandising que cette dernière notion s’étendra d’autant chez Bond. Moonraker remplaçant Rien que pour vos yeux, les petits fans de 007 auraient l’occasion de rejouer la fameuse bataille spatiale contre Hugo Drax. Des personnages comme Requin (Richard Kiel) étaient, par chance, parfait pour être reproduits en figurines articulées, leur physique atypique correspondant à la demande de ce secteur. Bien que les recettes grossirent de ce côté, jamais elles n’égalèrent les bénéfices générés par les contrats de placement de produits. L’argent ayant aussi ses mauvais effets secondaires, on ne rappellera pas l’affaire McClory ou le rachat des droits de Casino Royale. Mais si l’argent n’avait pas pu faire revenir George Lazenby sur sa décision de quitte la saga après le seul Au Service secret de sa majesté, Sean Connery joua sur la corde sensible et s’octroya un salaire mirobolant de 1,25 millions de dollars pour Les Diamants sont éternels, faisant de lui l’acteur le mieux payé pour un film à cette époque. Néanmoins, il finança ensuite, avec une partie de cet argent, le sombre The Offense de Sydney Lumet et une adaptation (qui sera finalement abandonnée) du Macbeth de Shakespeare, dans lesquels il tenait le premier rôle.

 

Une saga familiale

Rencontrés en 1961 grâce à ce personnage de fiction imaginé par Ian Fleming, Harry Saltzman et Albert R. Broccoli auront connu de belles années de prospérité avec cette franchise cinématographique. Les deux partenaires financiers et producteurs devinrent amis, collaborant sur les neuf premiers épisodes. Harry et Albert faisaient se côtoyer très souvent leurs familles respectives, n’en formant finalement plus qu’une seule. L’un des symboles de cette amitié forte est la holding qu’ils durent créer pour gérer les recettes de la saga. Cette holding intitulée Danjaq LLC a été créée à la même époque que Eon productions qui, elle, ne se chargeait uniquement de la production des long-métrages avec James Bond. D’où provient le mot “Danjaq” ? Seul un intime comprenait l’association des premières syllabes du prénom de leurs femmes : Dana Broccoli et Jacqueline Saltzman. Cependant, les bonnes choses ayant une fin, leur association trouva une fin tragique après la sortie de L’Homme au pistolet d’or. En effet, les recettes des deux premiers 007 avec Roger Moore étaient décevants vis-à-vis des prévisions estimées. Or, en ce début des années, il fut diagnostiqué à Jacqueline Saltzman un cancer en phase terminale. Malheureusement, son mari Harry avait déjà accumulés plusieurs soucis financiers depuis 1969 et dépensa en ne pensant qu’au bienêtre de sa femme et de ses enfants. Jacqueline mourut fin janvier 1980. Harry avait sombré dans une grosse dépression, à laquelle s’ajoutait également une situation financière catastrophique. Face à cette situation, Albert R. Broccoli dut se résoudre à pousser son ancien collaborateur à lui revendre ses parts dans Danjaq et Eon productions, avant qu’il n’entraine Bond dans sa chute. L’affaire, réglée devant les tribunaux, fut en faveur de Broccoli qui produisit seul en 1977 L’Espion qui m’aimait. Sur une suggestion de l’acteur Topol, Albert invita Harry à l’avant-première de Rien que pour vos yeux en 1981. Saltzman accepta et après une embrassade sur le tapis rouge, les deux redevinrent les amis d’avant. Harry mourut le premier, le 28 septembre 1994.

Tandis qu’Albert R. Broccoli a laissé son patronyme sur la totalité des James Bond, grâce à sa fille pour les plus récents, Harry Saltzman a su laisser sa trace dans les coulisses de la saga. Avant de devenir producteur de cinéma, Saltzman a connu une période dans le cirque. Ainsi, même si ses décisions en tant que producteurs étaient souvent remises en cause par Broccoli (notamment en ce qui concernait les castings), Saltzman imposa naturellement au sein d’Eon productions cette conception d’un travail de troupe où chacun pouvait y évoluer et grandir. Les collaborateurs sont souvent les mêmes : John Barry puis David Arnold à la musique, Maurice Binder puis Daniel Kleinmann pour les générique d’ouverture, Richard Maibaum qui aura été scénariste sur treize James Bond de Dr No à Permis de tuer, Chris Corbould aux effets spéciaux depuis Dangereusement vôtre… La liste est longue et les exemples légion, et cela parmi les réalisateurs également. Alors que Terrence Young et Guy Hamilton étaient des connaissances de Broccoli d’avant Bond, Peter R. Hunt, réalisateur d’Au service secret de sa majesté, et surtout John Glen, celui qui accumule encore le plus grand nombre d’épisodes réalisés, venaient de l’intérieur de la machine. Hunt avait commencé en tant que monteur depuis Dr No, puis en réalisateur de seconde équipe sur On ne vit que deux fois avant de passer à la réalisation, promesse que lui avait fait Broccoli. Également sur Au service secret de sa majesté, Glen y fut réalisateur de la seconde équipe avant de revenir avec la casquette supplémentaire de monteur sur L’Espion qui m’aimait et Moonraker. Il tiendra la chaise de réalisateur sur cinq James Bond consécutifs : Rien que pour vos yeux, Octopussy, Dangereusement vôtre, Tuer n’est pas jouer et Permis de tuer.

Un autre qui aura clairement partagé sa vie avec le personnage de James Bond se nomme Michael G. Wilson. Aujourd’hui, il est coproducteur avec Barbara Broccoli, sa demi-sœur et fille d’Albert, sur tous les nouveaux opus de la saga. Âgé de 73 ans, il veille depuis longtemps aux intérêts de la franchise. Il fait une première apparition en soldat de Fort Knox dans Goldfinger avant de revenir dans la machine en tant qu’assistant d’Albert R. Broccoli en 1972 à partir de Vivre et laisser mourir. Gravissant les échelons, il arrivera producteur exécutif sur Moonraker en 1979 et sur les deux suivants avant d’être bombardé coproducteur, en duo avec le père Broccoli, sur le dernier Moore et les deux Dalton. Il participe également à l’écriture des scénarios des cinq derniers films produits par Albert R. Broccoli, faisant le tour de tous les rouages de la production au fil des décennies. Avec la transition vers Pierce Brosnan, Cubby laisse à lui et à Barbara, aussi productrice, le soin de faire perdurer l’empire qu’il a fondé et supporté selon la tradition. Avec autant de pression de la part des fans que de la critique, Michael G. Wilson et Barbara Broccoli sortent GoldenEye en 1995. Au générique chanté par Tina Turner, sur une composition de Bono et The Edge de U2, apparaît en premier “Albert R. Broccoli presents” pour la dernière fois. Le producteur s’éteindra le 27 juillet 1996. Après cela, le nom des Broccoli restera à jamais gravé dans le marbre de la franchise. Bien que certains y voient le ciment solide d’une tradition qui se perpétue, d’autres ne cessent de critiquer une vision considérée comme étriquée, où les réalisateurs comme les acteurs incarnant James Bond devraient être issus des pays du Commonwealth, ruinant systématiquement les chances d’américains ou d’étrangers de tenter leur chance avec 007.

 

Demain ne meurt jamais

Pourtant, même du temps d’Albert R. Broccoli, toutes les éventualités étaient considérées comme possibles. Par exemple, jouant à quitte ou double avec L’Espion qui m’aimait, le producteur pensa à un certain Steven Spielberg pour la réalisation, ce jeune réalisateur américain venant de rencontrer un succès fou quelques années plus tôt avec Les Dents de la mer. Plusieurs fois la saga a frôler la fin et sa bonne santé au fil du temps n’est qu’une façade comparée aux soucis rencontrés par la production. Ainsi, avec les changements d’acteurs ou directions artistiques moins suivies par le public, On ne vit que deux fois, Au service secret de sa majesté, Les Diamants sont éternels ou L’Homme au pistolet d’or ont faillit devenir le dernier volet de la franchise. Alors que Rien que pour vos yeux eut la possibilité d’être réécrit après avoir été repoussé pour Moonraker, le projet d’un troisième James Bond avec Timothy Dalton n’a jamais vu le jour. En mai 1990, Michael G. Wilson et Alfonse Ruggiero avaient écrit un premier traitement qui se déroulait en Asie, notamment à Hong-Kong, en Chine et au Japon. Cette histoire poursuivait le ton plus sombre et réaliste amorcé par les deux films avec Timothy Dalton, mais y ajouterait un touche de haute technologie et de science-fiction avec la menace d’un virus informatique, mais aussi… des robots ! Cependant, les problèmes financiers de la United Artists retarda le projet de ce dix-septième épisode, si bien que, en 1994, Timothy Dalton annonça son départ de la franchise. Sous l’ère Brosnan, la franchise était en bonne santé, sans pour autant briller au box office. La donne changera avec l’arrivée de Daniel Craig, chacune de ses apparitions surpassant la précédente, et menant Skyfall jusqu’au milliards de dollars de recettes mondiales !

Preuve que 007 n’a pas encore fini de nous épater. Le personnage a su évoluer au gré des modes et des envies du public, sachant rester moderne et incarner une référence cinématographique sure et plus encore. Évolution des mœurs, tout d’abord, la tape macho sur la fesse de la belle Dink au début de Goldfinger cédant la place à une allusion d’homo ou bisexualité dans Skyfall lors d’un face à face avec Javier Bardem très… proche. Ces changements peuvent être clairement qualifiés d’opportunistes, car James Bond n’a qu’une seule mission : satisfaire son public. Or, celui des années 2000 n’est plus celui des débuts, et les petits détails sur l’icône sexuelle que représente Bond se sont adaptés consciemment avec les spectateurs. Car si Bond évolue avec son temps, il évolue également avec ce qu’il se passe dans le monde. Bien que l’un des plus gros point de l’Histoire fut celui de la fin de l’URSS, transposé quatre ans plus tard dans GoldenEye, l’autre est plus intimement lié à l’histoire même du Royaume-Uni : celui des attentats de Londres en août 2005. Ces tragiques événements auront bouleversés tout un pays et l’une des images les plus significatrices de toute la saga sera mise en scène par Sam Mendes dans Skyfall. Sur une citation par Judi Dench d’un poème d’Alfred Tennyson parlant de ne jamais faillir face à une menace de l’intérieur, nous voyons James Bond courir au milieu des gyrophares des véhicules des pompiers et de la police londonienne, réchappant d’une explosion dans le métro perpétrée par Silva (Javier Bardem). Tourné sur Parliament Street, cette seule scène transpose le traumatisme d’un pays, avec son seul (super) héros en retard sur l’action pour pouvoir les sauver à temps.

Malgré la bonne santé de Daniel Craig, le succès de ses films et son contrat garantissant encore un cinquième, les spéculations vont bon train en 2015 pour sa succession après Spectre ! Effectivement, le vingt-quatrième épisode n’est pas encore sorti que beaucoup planchent déjà sur une suite sans Craig, après quatre long-métrages. Si l’acteur a avoué ne pas être motivé pour enchainer directement avec un nouveau James Bond, c’est que l’investissement qu’il doit fournir est important et, approchant les 50 ans, Craig souhaite qu’on lui laisse un peu de temps pour se reposer. Bien qu’il ait le même âge, Idris Elba est en tête des demandes les plus insistantes pour devenir le premier James Bond à la peau noire. Néanmoins, Colin Salmon, qui tenait le rôle de l’agent Robinson du MI6 dans les trois derniers Brosnan, avait postulé pour le rôle titre. Il avait été soutenu par l’acteur irlandais après Meurt un autre jour, mais ce fut Daniel Craig qui lui fut préféré. Connu du grand public avec la série télévisée Luther, Elba concoure aujourd’hui sans le vouloir avec d’autres comme Damian Lewis (les séries Band of Brothers et Homeland) ou Henry Cavill (Man of Steel, Agents très spéciaux). Cependant, la décision finale de remplacer ou non Craig, et par qui, reviendra toujours à Michael G. Wilson et Barbara Broccoli. Les deux producteurs restent à l’écoute des attentes du public, mais également au fait de la direction artistique à prendre pour la prochaine aventure. Car si l’ère Craig est, d’ores et déjà, marquée par quatre long-métrages aux histoires connectées, quelle pourra être le ton, l’ambiance, la vision de la suivante ? Gardera-t-elle les changements profonds apportés par Skyfall ? Quel type d’acteur serait choisi pour affronter quel type d’ennemi à l’écran et séduire quel genre de femme (ou d’homme) ?

Encore faudrait il que Daniel Craig jette officiellement l’éponge après Spectre. Mais nous n’en sommes pas encore là et, quoi qu’il arrive, James Bond reviendra…


Fin de
Un empire en héritage


CloneWeb reviendra avec
SPECTRE

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