Chose commune dans le cinéma d’aujourd’hui : le reboot. Cette relance de franchise effectuée selon un changement d’acteur principal ou de ligne artistique a connue quasiment toutes ses formes à travers la saga James Bond.

Pour cette troisième partie, Cloneweb se lance sur les traces des nombreuses incarnations de ses protagonistes et vous aidera (peut-être) à répondre à la terrible question : qui a été le meilleur 007 à l’écran ?

 

James Bond reviendra…

Quelle est l’incarnation de James Bond la plus authentique ? Avec l’arrivée puis le départ précipité en 1969 de George Lazenby Au service secret de sa Majesté, les fans et le grand public se déchirent encore aujourd’hui pour savoir desquels des six acteurs officiels a été le plus proche de la représentation initiale qu’avait Ian Fleming dans ses ouvrages. Connery serait LA référence, car le premier ; Moore un peu trop guindé avec des gadgets farfelus ; Dalton injustement boudé ; Brosnan progressivement oublié au profit d’un Craig plus violent et réaliste ? Lorsqu’on lui demandait, au départ, à qui ou quoi ressemblait l’agent 007, l’écrivain se l’imaginait comme un mélange de lui-même et de Hoagy Carmichael, un célèbre musicien auteur-compositeur ayant notamment écrit la musique de la célèbre chanson de Ray Charles “Georgia On My Mind”. En 1958, Ian Fleming avait accordé du journal Daily Express les droits d’adaptation en bande dessinée de Casino Royale, avec une histoire segmentée et publiée à chaque numéro. Quatre ans après une première transposition à la télévision en un certain Jimmy Bond, James Bond allait enfin obtenir ses premiers traits sous la mine du dessinateur John McLusky. Du 7 juillet au 13 décembre, les lecteurs du Daily Express purent suivre une aventure de James Bond illustrée.


Premières représentations souhaitées de 007 : en dessin, Hoagy Carmichael et Cary Grant

Cependant, lorsque la sérieuse proposition de Harry Saltzman et d’Albert R. Broccoli s’est présentée en 1961, la question de qui allait devoir donner ses traits de chair et de sang au personnage devint très concrète. Le premier choix vers lequel se sont portés les deux producteurs américains sonnait comme une évidence : Cary Grant. 1959, Alfred Hitchcock sort La Mort aux trousses et propulse l’acteur dans une folle aventure d’espionnage remarquable. L’acteur semblait alors tout indiqué pour devenir James Bond au cinéma. Néanmoins, Saltzman et Broccoli se rendirent vite à l’évidence. D’une part, Cary Grant avait 57 ans, ce qui est plutôt vieux pour un agent secret à son apogée et, à l’origine, estimé entre 35 et 40 ans. Ensuite, le statut de méga star de Grant, tout justement renforcé avec le film de Hitchcock, ne lui ferait signer qu’un contrat par film (et sans doute à un tarif exorbitant). Or, Saltzman et Broccoli cherchaient un acteur sur la durée qui pourrait reprendre le rôle dans plusieurs long-métrages consécutifs. Et c’est après des nombreux castings que Sean Connery a été choisi pour incarner, le premier, James Bond au cinéma. Il restera éternellement comme la référence de base, aussi bien en reprenant le personnage dans Les Diamants sont éternels que dans le dissident Jamais plus jamais d’Irvin Kershner. Pour s’assurer d’un succès constant, les producteurs ne devaient pas se reposer sur une recette unique. Les ingrédients évolueraient en fonction de la mode et des époques. La surenchère puis l’abandon partiel des gadgets est monnaie courante. Malgré son ouverture tonitruante, Casino Royale n’a pas auguré une ère d’un James Bond plus violent. Les précédents Au service secret de sa majesté, L’Espion qui m’aimait ou Permis de tuer possèdent aussi certaines morts très graphiques, transformant un protagoniste en tas de viande ou de cendres.

L’un des détails les plus amusants, qui prouve l’attachement de la saga à l’évolution des mœurs, est la consommation de tabac de Bond. Cerné par l’industrie toute puissante du tabac, Bond est un gros fumeur, faisant la promotion de certaines marques, selon les époques, tout comme des litres d’alcool sponsorisés qu’il ingurgitera. Quand Sean Connery était à la cigarette traditionnelle, Roger Moore imposa ensuite le cigare dans tous ses films. Timothy Dalton reviendra aux cigarettes, fumant deux d’entre elles par long-métrage. Cependant, lorsque Pierce Brosnan reprit le flambeau en 1995, 007 est soudainement devenu non fumeur. La législation sur le représentation du tabac sur le grand écran étant devenue plus restrictive, Bond abandonna complètement le tabac le temps de trois épisodes. Mieux encore dans Demain ne meurt jamais, où il assomme un terroriste à qui il venait d’allumer sa cigarette, lui reprochant avec dégout une “mauvaise habitude”, puis également un homme de main de Carver au Vietnam en feignant d’avoir un briquet en main avant de lui asséner un violent coup de poing. Pourtant, lors de son escale à la Havane dans Meurt un autre jour, Brosnan redevient mystérieusement fumeur le temps de profiter un bon gros cigare cubain. Aussi surprenant que cela soit, bien qu’il soit un gros fumeur dans la vie, Daniel Craig reste encore le seul James Bond à n’avoir jamais fumé à l’écran.

 

That never happen to the other fellow

Avec le succès international en 1962 de Dr. No (près de 60 millions de dollars de recettes mondiales pour 1 seul million de budget) et trois autres épisodes qui se succèderont avec un an d’intervalle (Bons Baisers de Russie est sorti en 1963, Goldfinger en 1964 et Opération Tonnerre en 1965), le personnage de James Bond deviendra rapidement une icône de la culture populaire et les spectateurs se l’approprieront tout aussi vite. 007 leur appartenant désormais, que se passerait-il s’il venait à être transformé par autrui (entendez bien, les producteurs). En 1968, l’acteur australien George Lazenby est choisi pour remplacer au pied levé Sean Connery, qui refusait d’aller plus loin que son contrat l’exigeait. Si Albert R. Broccoli avait été suffisamment convaincu en le rencontrant par hasard chez son coiffeur pour finalement lui accorder une première audition, l’accueil du public et de la critique fut plus compliqué de voir leur héros changer de visage. L’expérience ne sera finalement concluante pour personne à la fin d’Au Service secret de sa majesté, Lazenby étant trop dans la caricature du personnage et des références grossières aux précédents films (la réplique “That never happen to the other fellow” – Ça n’est jamais arrivé à l’autre gars – fait directement référence à Sean Connery à la fin de la séquence d’ouverture). Malgré que les producteurs lui aient fortement déconseillé, Lazenby était apparu avec une grosse barbe à l’avant-première du film pour bien trancher avec son image de James Bond. L’acteur avait déjà pris sa décision de rompre son contrat de sept long-métrages.

Le choix d’une nouvelle incarnation était donc une décision à haut risque, sachant l’intérêt certain et l’attente du public qui était, en même temps, très attaché à la précédente. Suivant la révélation à la presse le 14 octobre 2005 concernant Daniel Craig, après une arrivée spectaculaire en bateau sur la Tamise, Sam Mendes avait déclaré ne pas être fan de ce nouveau James Bond. Ce n’est qu’une fois Casino Royale découvert que le réalisateur reconnu son erreur et fera amende honorable en réalisant plus tard Skyfall et Spectre. À l’époque, la transition entre (de nouveau) Sean Connery et Roger Moore fut plus en douceur. L’année de la sortie de Dr. No apparaissait sur le petit écran une série intitulée Le Saint. Moore se révéla alors, inconsciemment ou non, à l’attention du public et des producteurs comme un prétendant sérieux pour devenir 007. Cela se poursuivit avec la série Amicalement vôtre. Son travail d’acteur et de producteur pour la télévision l’avait rendu indisponible pour le rôle jusqu’en 1972 où il accepta l’offre de Broccoli au mois d’août. Après Dangereusement vôtre, son successeur ne serait autre que… Pierce Brosnan ! En effet, déjà sur le plateau de Rien que pour vos yeux en 1980, l’acteur irlandais rencontra pour la première fois Albert R. Broccoli, car sa femme Cassandra Harris tenait dans le film le rôle de la jeune comtesse maîtresse de Milos Columbo. Lorsque sept ans plus tard, la série Remington Steele dans laquelle il jouait s’arrête sur NBC, Brosnan accepte d’incarner Bond pour le prochain Tuer n’est pas jouer. Malheureusement, une close de son contrat pour la série l’y attachait encore. Or, quelques jours avant son intronisation officielle dans la saga 007, l’acteur reçoit un appelle lui expliquant que Remington Steele se relance pour une cinquième saison (et qui sera la dernière). Ironie du sort, c’est la publicité faite autour de sa future apparition en James Bond qui raviva l’intérêt pour la série télévisée et le fera remplacer par Timothy Dalton.

Cependant, Timothy Dalton n’était que le choix définitif. Car, initialement, en dehors de Pierce Brosnan, un autre acteur était le favori chez Eon Productions pour succéder à Roger Moore. Ce fut Sam Neill qui fut considéré comme le meilleur choix pour Tuer n’est pas jouer et cela par l’essentiel des membres décisionnaires de la production, mais sauf d’Albert R. Broccoli. Lui seul avait le dernier mot et refusa catégoriquement que Neill devienne le prochain James Bond. En 2012, l’acteur avoua dans une interview qu’il était heureux de ne pas avoir eu le rôle. Il n’aurait pas apprécié d’être coincé dans la machine 007, avec tous les effets secondaires indésirables que le star system lui aurait imposé, Neill préférant la discrétion et l’anonymat. Dans les bonus des dernières éditions vidéo de Tuer n’est pas jouer, on retrouve une séquence test avec Sam Neill prononçant la plus célèbre réplique de 007 :

Une autre histoire curieuse du casting du rôle clé de la saga tourne autour de GoldenEye. D’une part, ce dix-septième opus permettait de redonner sa chance à Pierce Brosnan d’incarner enfin Bond après sa mésaventure huit ans plus tôt. D’autre part, l’autre acteur considéré en 1994 pour devenir le nouveau 007 (si Brosnan ne revenait pas) était Sean Bean. Néanmoins, sa performance fut telle que les producteurs ne voulurent pas en rester là avec lui. Ainsi, le scénario du film fut modifié au niveau du nemesis de James Bond. À l’origine, son principal adversaire dans GoldenEye était son mentor au MI6. Le rôle fut transformé au bénéfice de Sean Bean pour devenir l’un des méchants les plus réussis de la saga. Il devint alors le mauvais reflet de Bond, Alec Trevelyan, l’agent 006 laissé pour mort, ressuscitant des années plus tard en la menace principale du Royaume-Uni.

 

Souvent imité, jamais égalé

Il est impossible de mesurer l’impact de James Bond sur la culture populaire mondiale. Le travail élaboré de communication de la marque 007 par Albert R. Broccoli et Harry Saltzman dès 1962 a rapidement porté ses fruits et a instauré une figure culturelle solide et immuable. La plus grande force de la saga cinématographique est d’avoir réussi à s’adapter à chaque époque, à chaque public, sans jamais chercher à le trahir sciemment. La volonté première des producteurs d’Eon Productions était de garantir une série de long-métrages d’espionnage allant crescendo dans le grand spectacle et devenir une référence du cinéma d’action, car réactualisée à chaque épisode. L’attachement du public pour le personnage jouant également en sa faveur, l’évolution de la saga se poursuit encore aujourd’hui, malgré ses cinquante années au compteur. Bond a suivi les modes, en bien comme en pire. Le succès de Star Wars en 1977 bouleversa les plans d’Albert R. Broccoli. Alors que L’Espion qui m’aimait annonçait que James Bond reviendrait dans Rien que pour vos yeux, la réalité économique reporta cet épisode le temps d’un autre se finissant dans l’espace ! Chaque Bond correspond bien à son époque : Dalton sombrant dans une violence brute avec les cartel de la drogue dans Permis de tuer, Brosnan non fumeur donc et explosant avec la magie des effets visuels numériques avec des scènes d’actions parfois surréalistes, Craig suivant la tendance du retour grounded aux origines des grands reboots de la seconde moitié des années 2000 (initiée notamment par Batman Begins). D’ailleurs, avec ce redémarrage au vingt-et-unième film, Martin Campbell exigea à Daniel Kleinman un générique exclusivement composé de silhouettes masculines luttant avec Bond. Le personnage revenait à ses débuts, les femmes n’avaient pas encore une telle importance dans sa construction. La seule présence féminine se révèle derrière le visage de la dame de cœur, celui d’Eva Green alias Vesper Lynd, premier amour de 007 en mission.


Capture d’écran de Casino Royale (2006)

Pour Quantum of Solace, Marc Forster ouvre une nouvelle porte : celle où Bond est influencé par la concurrence. Le réalisateur des Cerfs-volants de Kaboul céda à l’appel de la mode en engageant Dan Bradley au poste de réalisateur de la seconde équipe (équipe chargée de filmer les scènes d’actions, le plus souvent). Or, Dan Bradley n’était autre que l’homme de confiance de Paul Greengrass, à ce même poste, sur La Mort et La Vengeance dans la peau. Dès la furieuse poursuite sur les petites routes italiennes, l’imagerie bousculée imprimée chez Jason Bourne s’est reproduite chez James Bond, alors que cet effet en faisait sa différence par rapport à la saga 007. Même en constante évolution, cette dernière a toujours signifié une référence spécifique dans la culture populaire, et son impact aura attiré la concurrence sérieuse et potache. En France, le meilleur exemple est le OSS 117 de Jean Bruce. Historiquement antérieur au personnage de Ian Fleming, Hubert Bonisseur de la Bath eut droit à un premier film en 1957 : OSS 117 n’est pas mort, avec Ivan Desny dans le rôle titre. Cependant, ce ne fut que suite au succès de Dr. No, qu’une série de six films en sept ans qu’OSS 117 survivra au décès tragique de son auteur survenu en 1963. Le quatrième épisode Atout cœur à Tokyo pour OSS 117 aura même droit d’adapter une histoire imaginée par Terrence Young, réalisateur des premier, deuxième et quatrième Bond. Alors très premier degré, le ton de la parodie est plutôt de mise avec son retour plus récent sous les traits de Jean Dujardin dans deux nouvelles aventures se jouant des codes de l’époque Sean Connery.

En dehors de la franchise officielle, le premier Casino Royale et le Jamais plus jamais d’Irvin Kershner, les deux seuls long-métrages 007 dissidents de la marque Eon Productions, ont également préféré un ton plus léger et blagueur. Laissant le premier degré total à la série de Saltzman et Broccoli, ce choix se comprend au fait de ne pas se risquer de se confronter sur le même terrain, sachant la solidité du produit culturel amorcé en 1962. Évidemment, Bond ne se limitera pas seulement au grand écran. Si en 1977, L’Espion qui m’aimait était le premier film à ne pas être adapté d’un des romans de Fleming, de nouveaux ouvrages virent le jour (en dehors des novélisations des long-métrages). John Gardner relancera l’agent 007 en mission dans Permis renouvelé publié en 1981. Solo sorti en 2013 est le plus récent des vingt-deux romans originaux existant en parallèle des films. La plupart reprennent leurs histoires pendant la guerre froide, malgré l’évolution du personnage au cinéma. L’autre médium touché est celui des jeux-vidéo. De même que pour les romans, des épisodes de la saga ont trouvé leur clone vidéo-ludique, mais l’on trouve aussi des histoires originales, dont certaines ayant modélisé le casting cinématographique. Pour prolonger l’univers de la franchise, Pierce Brosnan reprit du service dans Nightfire et Everything or Nothing. Ce dernier cherchera même à rassembler un casting important avec Judi Dench, John Cleese et Richard Kiel reprenant leur rôle, mais en y ajoutant d’autres comme Willem Dafoe. Après un remake de GoldenEye l’incluant, Daniel Craig poursuivra la trame tissée par Quantum of Solace avec Blood Stone en 2010. 2012 marquera un tournant pour le personnage fictif de James Bond. Devant la caméra de Danny Boyle, Daniel Craig reprendra son rôle pour un court-métrage réalisé à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Londres. Celui-ci s’achevait avec un saut en parachute depuis un hélicoptère au dessus du stade olympique avec la reine Elizabeth II. Bien entendu, les toiles des parachutes reprenaient l’Union Jack, à l’instar du saut en ouverture de L’Espion qui m’aimait.

Aux yeux du monde, 007 atteignait la consécration : celle de devenir LE personnage de fiction qui représentait l’image et les intérêts du Royaume-Uni aussi bien que sa propre reine!


Fin de
Hobby : la résurrection


CloneWeb reviendra avec
Le plus grand ennemi de 007

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