Pour cette quatrième édition, on peut dire que le cinéaste William Friedkin a été mis à l’honneur.

Une rétrospective, à travers une nuit, une projection en avant-première de la ressortie prochaine au cinéma de son Sorcerer et une masterclass en mode stand up où chacun en prend pour son grade. Rien que ça ! Après avoir déclaré son amour pour Twitter (son compte officiel : @WilliamFriedkin), le réalisateur responsable de L’Exorciste ou de Killer Joe nous aura fait un retour sur son remake du Salaire de la peur, sa carrière et son regard sur le cinéma d’aujourd’hui.

 

D’Arnaud à Clouzeau, de Clouzeau à Friedkin

Aussi bien tiré du roman original de George Arnaud qu’inspiré par le film Le Salaire de la peur, Sorcerer est autant une plongée dans la jungle sud-américaine que dans l’âme humaine. “L’idée de départ n’était pas de faire un remake du chef d’œuvre de Clouzeau”. Après avoir réalisé L’Exorciste, Friedkin aura rencontré Henri Georges Clouzeau, lui expliquant qu’il “souhaitait faire une version de son film, comme Hamlet qui possède des millions de versions différentes, avec une nouvelle vision. Le thème commun au roman d’Arnaud et du film de Clouzeau est cette idée de rassembler quatre étrangers, qui ne se connaissent pas et ne s’apprécient pas et s’ils ne trouvent pas un moyen de coopérer, ils exploseraient. Un peu comme de nos jours, avec les nations qui se menacent les unes les autres. Les États-Unis étant ceux qui ont menacé le plus de pays dans le monde !

Clouzeau avait compris ce que je voulais faire”. C’est avec une émotion contenue que William Friedkin évoque sa rencontre avec un Henri George Clouzeau malade (qui mourra deux ans plus tard et avant la sortie de Sorcerer). “Il savait que Le Salaire de la peur était devenu un film culte aux États-Unis, car il n’avait été diffusé que dans quelques salles art et essai dans les grandes villes américaines et je lui avais dit à quel point j’avais été inspiré par son film. Certains viennent me dire aujourd’hui qu’ils veulent faire un remake de French Connection ou de Los Angeles : Police Fédérale. Je me sentirai comme un père avec un fils où le fils grandit et découvre lui-même le monde. je ne peux qu’espérer que le film qui en sortira sera respectueux de ce que j’aurais fait”. William Friedkin est bien clair sur ce point : “Le Salaire de la peur est ce qu’il est : c’est un chef d’œuvre. Il vivra éternellement. Avoir fait Sorcerer ne pourra jamais entacher la réputation ou la grandeur du Salaire de la peur”.

Mise en scène : mode d’emploi

Le but du réalisateur c’est de communiquer avec le public et pour cela il faut communiquer avec son casting, ses techniciens, dialoguer avec eux et les convaincre de votre vision du film que vous portez”. Suite à une anecdote sur Traqué, le cinéaste abordera la façon de travailler de ses deux têtes d’affiche : Benicio del Toro et Tommy Lee Jones. Ce dernier est “un grand professionnel” pour Friedkin. “Il comprend le personnage lorsqu’il arrive sur le plateau”. L’acteur reprendra les directions du réalisateur et en une prise, le tour est joué. À l’inverse, Benicio del Toro, ne cessera de contredire la mise en scène en proposant autre chose ou posant des questions qui n’ont rien à voir avec le propos de la scène. Néanmoins, après d’âpres négociations et échanges, l’acteur sera aussi bon que Tommy Lee Jones à la première prise. Friedkin se rappelle ensuite son travail avec la jeune Linda Blair sur L’Exorciste, lui faisant exécuter les pires horreurs devant la caméra, en lui donnant l’impression d’un jeu. “Elle avait l’innocence de l’enfant qu’elle était et, pour un metteur en scène, il faut trouver cette innocence de l’enfance dans l’acteur ou l’actrice adulte avec qui l’on travaille”. Elle ne comprendra, qu’une fois adulte, ce que Friedkin lui faisait faire à l’écran.

L’une des ultimes séquences, où le personnage de Roy Scheider se perd géographiquement et psychologiquement a été tournée dans un désert du côté de Farmington au Nouveau Mexique. C’est une terre sacrée pour les indiens navajos et qui s’étend sur des kilomètres. “À ce moment là, l’esprit de ce personnage s’est dissocié avec la réalité. Il devient fou. Il est prêt à mourir.” Le tournage de chaque plan était cependant dangereux pour ses équipes. “Chacun des acteurs, des cascadeurs, des régisseurs, des électriciens, on savait tous que l’on pouvait être blessé ou… mourir”. À l’instar de Francis Ford Coppola sur Apocalypse Now, il avait eu la malaria. “Sur la plateau, l’atmosphère était tendue, car tout ce que vous voyez sur l’écran a été fait en vrai. Il n’y a pas d’images de synthèses ajoutées par ordinateur, pas de miniatures. Tout était là. Aujourd’hui, au cinéma, tout le monde vole à travers l’espace. Le cinéma hollywoodien de maintenant, ce sont des personnages irréels faisant des choses irréelles, comme voler partout avec un masque, une combinaison moulante et une cape pour résoudre tous les problèmes du monde.

Musique et montage

L’une des grandes révélations de Sorcerer est le groupe allemand Tangerine Dream (Le Solitaire, the Keep de Michael Mann ou Legend de Ridley Scott). À la sortie de L’Exorciste en Allemagne, William Friedkin s’est rendu à un concert d’un trio de musicien, intrigué que l’événement se déroule dans une église abandonnée au milieu de la Forêt Noire. “Ces trois gars ont joué pendant quatre heures. Les lumières ne venaient seulement de leurs instruments électroniques”. Sous le charme de leurs rythmes hypnotiques, Friedkin leur a envoyé le scénario de Sorcerer depuis lequel Tangerine Dream a imaginé des heures de musique. Le cinéaste piochera ce qui correspondait le mieux à sa vision et le groupe ne découvrit sa musique à l’écran qu’une fois le film terminé.

Un film se fait plan après plan. Le truc est qu’il faut déjà voir le film dans votre tête avant de le tourner. Tous les films que j’ai fais, les bons, les mauvais, les succès, les échecs, je les ai tous vu dans ma tête avant de les tourner.” Il en ira de même pour les scénarios de L’Exorciste ou de Los Angeles : Police Fédérale où le cinéaste voyait chaque plan en les posant sur le papier. “Si je n’arrive pas à les voir, je ne peux pas les faire. Il faut voir tout le film, puis le faire un plan après l’autre. C’est pour cela que je trouve qu’une des choses les plus importantes dans la réalisation c’est le montage”.

Le retour sur le devant de la scène

William Friedkin est un cinéaste qui accorde beaucoup d’importance à la manière dont ses spectateurs vont regarder ses films. Il tient à ce que les conditions soient les meilleures et, par extension, s’est lancé dans la restauration de plusieurs de ses long-métrages. Après L’Exorciste (disponible désormais en version director’s cut) et French Connection (dont le nouvel étalonnage supervisé par Friedkin s’éloigne complètement de celui orchestré en 1971 par Owen Roizman), Sorcerer est de nouveau montrable, car jusqu’à l’an dernier, la seule version disponible en vidéo avait les couleurs délavées et le format cinémascope tronqué en 4/3. Lorsqu’on lui parle de ces remasterisations (dans lesquelles il s’investit pleinement à chaque fois), Friedkin repense à Vincent Van Gogh qui n’a jamais vendu une toile de son vivant, “alors que maintenant, il faut être un milliardaire pour se payer un Van Gogh. Pourquoi ? Les tableaux sont les mêmes. Les goûts des gens d’aujourd’hui sont-ils si radicalement différents de ceux qui l’avaient rejeté à l’époque où il était en vie ?”.

Il faut rappeler que la sortie de Sorcerer en 1977 a été un lourd échec commercial. Portant encore la marque du Nouvel Hollywood, le film était sorti quelques semaines après Star Wars et ne correspondait plus aux attentes du public. “De tous mes films, Sorcerer est celui dont lequel je me sens le plus proche, parce qu’il reflète ma vision de la vie, avec tout l’espoir, le désespoir, les déceptions…” C’est en 2013 que le long-métrage renaîtra de ses cendres à travers une copie restaurée présentée à la Mostra de Venise. “Quand j’ai vu Sorcerer sur ces nouvelles copies et en Blu-ray, tout autour du monde, j’ai senti cela comme une deuxième vie que Van Gogh n’a pas eu, de voir son travail accepté”. Friedkin a notamment pour futur projet de restaurer en 4K son Los Angeles : Police Fédérale, qui était présenté également au Champs Élysées Film Festival.

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