Grave : Rencontre avec Julia Ducournau

Julia Ducournau fait partie d’une poignée de jeunes cinéastes dont le nom est à retenir. A 33 ans, après un passage obligé par le court-métrage puis par la télé, elle a écrit et tourné son premier long, l’incroyable et troublant Grave avec la non moins excellente Garance Marillier.

Nous avons eu la chance de passer une petite heure en sa compagnie, à l’issue d’une projection avant-première où elle s’est prêtée au jeu du questions-réponses avec le public invité.

LA RENCONTRE

Grave a fait le tour des festivals, ayant été présenté sur plusieurs continents. Julia Ducournau a donc commencé la rencontre en parlant de l’accueil du film à l’étranger, un film qu’elle connait forcément par coeur. “Je sais à quel moment le public doit réagir. Les marqueurs que je surveille ont été la plupart du temps respectés, l’ensemble était cohérent. J’ai néanmoins eu quelques surprises, notamment en Angleterre, où le public ne bougeait pas. Il n’y avait pas un bruit. J’étais inquiète que ça ne prenne pas.” Son distributeur anglo-saxon qui a expliqué que le public anglais est calme et en parle après. La suite a donc été un soulagement. Elle précise pour l’anecdote que les scènes montrant du tabac ont été mal perçues outre-Atlantique, “notamment la scène de l’infirmière qui fume”.

Il y a pourtant eu des réactions importantes, montées en épingle par les médias. “Il y a deux malaises vagaux dans la salle à Toronto, ce sont les seuls” précise la réalisatrice. Après, “les réactions physiques sont mon intention, comme le font le body horror ou le cinéma de David Cronenberg. Mais j’hallucine quand on compare mon film à Cannibal Holocaust ou A Serbian Film, alors que ce n’est pas du tout la même démarche.”

Quand on compare son film au cinéma de Gaspar Noé, Julia Ducournau réfute la filiation mais précise : “je vois ce que vous voulez dire. J’aime beaucoup son cinéma. Ce qui peut donner cette impression-là est une structure de scène à scène, comme dans Irréversible. On n’est pas sur une structure narrative fluide, il n’y a pas de plans d’installation qui ne font pas avancer l’histoire.” Elle ajoute : “mon film parle beaucoup de pulsions, et c’est effectivement quelque chose que je ressens dans Irréversible.”

La réalisatrice est aussi revenue sur la genèse du projet. Elle avait fait un court-métrage et un téléfilm qui s’intéressaient aux corps et à la métamorphose physique, se demandant où se situe l’humanité en nous. “Pour Grave, j’ai décidé d’ajouter une métamorphose morale. En plus, la plupart des films traitant du cannibalisme prennent de la distance, les considèrent comme “ils”, des êtres presque surnaturels, comme une menace extérieure. Ce qui m’était intéressait était de traiter le sujet à la première personne, où une personne dépasserait le tabou, sortait de l’humanité.”

Le film se déroule dans une école vétérinaire et est tourné pour cela en Belgique, à Liège. Julia Ducournau explique que son film n’est pas du tout un film sur le bizutage, mais qu’il est “un contexte déclencheur.” Ce qui l’intéressait, à travers l’aspect estudiantin de l’histoire, était “l’entredévoration sociétale, l’école étant un microcosme qui représente notre société.” Elle ajoute : “le bizutage permet de créer de l’empathie pour l’héroïne, de l’accompagner dans son parcours. On la fait débarquer dans un système difficile, péremptoire, cruel, mysogine qui déshumanise. On est donc avec elle, d’autant plus que les autres étudiants sont montrés comme une foule. Elle est la garante de la morale, en sachant ce qui allait arriver après.” Le fait que l’héroïne soit végétarienne permet d’en rajouter une couche à ce niveau.

Il y a dans le film un parallèle intéressant entre le cannibalisme et la découverte de la sexualité. Julia Ducournau dit que son film doit être vu comme un “coming of age”, chose qui “peut arriver à tous les âges même si c’est très associé à la post-adolescence.” Elle complète : “C’est un genre qui pose la question de l’intégrité identitaire. On se demande si nous sommes les mêmes après. J’ai choisi ce moment parce que mon obsession, ce sont les corps. Le cannibalisme est d’une certaine manière la circulation des corps. On s’entredévore, ce qui m’a fait penser à l’écriture à un rapport sexuel. J’y vois aussi de l’animalité.” La réalisatrice précise qu’elle a choisi une jeune fille parce que la sexualité féminine est très souvent cérébralisée à l’écran. On y voit surtout une sexualité de projection où la femme se demande si elle a bien fait, si c’est le bon partenaire, etc… “On parle donc de tout sauf de sexualité. J’avais donc envie de ramener la sexualité féminine dans un corps qui ne s’excuse pas, n’a pas honte et a un désir tendant vers l’orgasme, l’orgasme comme fin en soi.” La scène de sexe est d’autant plus importante que “l’héroïne y fait un choix moral qui ne concerne qu’elle même, son premier choix moral.”

En voyant Grave, on peut penser au cinéma de David Cronenberg et notamment à Crash pour la scène de l’accident de voiture. C’est une évidence en découvrant le long métrage mais également pour la réalisatrice qui voit le metteur en scène comme son “maitre à penser.”. Elle explique que “c’est le premier réalisateur que j’ai découvert par moi-même. Il n’y a pas pour autant de référence directe à Cronenberg.” Julia dit d’ailleurs que la seule référence directe du film est une référence à Carrie. “Mais l’oeuvre de Cronenberg m’a traversé, donc il est obligatoire que son cinéma influence Grave.”

Enfin, pour ceux qui craignent de flipper à l’idée de découvrir le film en salles, Julia Ducourneau explique que ce n’est pas un film d’horreur “mais un film fait pour questionner tout en dérangeant, tout en provocant des sensations physiques.” Elle précise d’ailleurs qu’elle voit ses films comme ceux de Cronenberg qui n’en sont pas non plus mais qui font ressentir des choses aux spectateurs.

Entretien avec le public à l’issue d’une projection spéciale du film. Merci aux différents participants.



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