Présenté au Festival d’Arras fin 2017, Deux Fils arrive dans les salles françaises ce 13 février. Le premier film de Felix Moati (Le Grand Bain, et bientôt à l’affiche du prochain Wes Anderson) rassemble Benoit Poelvoorde et l’indispensable Vincent Lacoste.

La projection à laquelle nous avons assisté était suivie d’une rencontre avec le jeune réalisateur.

 

LA CRITIQUE

Joseph (Benoit Poelvoorde) est un père à la dérive. Il était médecin, il a démissionné pour devenir écrivain. Il y aurait du Tolstoï dans son écriture. Son fils, Joachim (Vincent Lacoste), thésard en psycho – qui n’en a encore pas écrit une seule ligne – est dévasté par sa rupture avec Suzanne. Ivan (Mathieu Capella), adolescent romantique de treize ans est adorateur du Seigneur. Il est brillant, fait plus que son âge, pense beaucoup et picole entre deux poèmes érotiques envoyés à la fille dont il est amoureux. Trois personnages attachants, finalement. Romantiques et surtout, romanesques. Ces trois hommes vont ensemble, petite troupe, groupe finalement soudé dans cette vie qu’ils ont du mal à vivre.

N’allons pas penser, terre-à-terre que nous sommes, que ce film est triste. Écoutez, vous serez étonnés ; il est même très drôle. Rythmé, vif, filmé à la manière dite « caméra à l’épaule », nous sommes au plus près de nos hommes lorsqu’ils pleurent, rient, doutent et surtout parlent. Que ce film est verbeux, qu’il aime les mots. Les scénettes fusent, alimentées d’humour et de désespoir. C’est parce que nous sommes – et rapidement – attachés aux personnages que nous pouvons rire avec eux. Mais pas uniquement, c’est aussi parce que le scénario est très soigné, chacun des dires est bien choisi, senti, comme on dit.

Le film se termine et immédiatement on aimerait le revoir. Là, tout de suite, maintenant. Parce qu’on veut retrouver cette ambiance parisienne. Ces foulées sur goudron, ces courses, notons d’ailleurs ce  rapport à vitesse, lorsqu’ils sont empressés, qu’ils courent nos personnages – pour un jogging, pour échapper à la réalité, pour fuguer – ils se rétament. Une crise cardiaque ou bien une gifle. Un retour à la case départ : l’appartement et ses minces cloisons. Adorables sont ces scènes où chacun écoute l’autre, oreille tendue, curiosité attisée, et aucun ne dira ce qu’il entend. Adorable, cet adjectif généralement attribué aux enfants, parce que tous les trois, en sont un peu.

Dans la foulée de la séance, une rencontre avec le primo, tout jeune réalisateur Félix Moati. Débarque un jumeau capillaire de Vincent Lacoste, bouclettes brunes, habillé de noir. Souriant. Il est assis, sur une chaise. Elle-même positionnée sur une petite scène. Des projecteurs l’entourent. Seul avec son micro, face à lui une salle remplie qui non seulement l’observe mais surtout a une demi-centaine questions à lui poser. D’où vient l’idée du film, vos inspirations, comment écrit-on un film, pourquoi ces acteurs, d’où vient ce petit Capella ? Félix enjoué, répond amusé, sympa – vraiment, ce garçon a l’air sympa, l’air du pote qu’on aimerait tous avoir.

Félix Moati a 28 ans. Vers 25 ans, déclic, « écrire est un métier. » Alors entre deux tournages, il écrit, non par inspiration mais par travail. L’objectif du jour c’est deux pages, il n’arrêtera pas tant que ces deux pages ne seront pas écrites. Ses inspirations ? Woody Allen et Martin Scorsese. L’humour du premier, la manière de filmer la ville du second. Sans oublier Bergman. En littérature ? C’est Philip Roth qui le bote. (Notons qu’il le remercie à la toute fin du générique.) Si il lit Roth, c’est parce qu’il est fan de Desplechin. On se dit alors « ah tiens, c’est peut-être pour ça que son personnage s’appelle Ivan et qu’il aime tant le Christ. » Et puis Moati dit « C’est aussi pour Dostoïevski. » Le réalisateur est cultivé, inspirant, il plaît à toute son audience. Il nous confie même une petite crainte. Que son film manque de rythme. L’ensemble du public désapprouve. Il est très rythmé, votre film.

Et les acteurs ? Mathieu Capella ? Il le choisit en le voyant débarquant chez son producteur et parler à tout le monde, il observait les gens, disait « vous, vous avez l’air mélancolique. » Et ainsi, il fut pris. Poelvoorde ? Au départ, Depardieu devait jouer le rôle du père. Il dira finalement non. Félix Moati se retrouve dans une piscine, en slip de bain dans le film de Gilles Lellouche à ses côtés et c’est en claquettes qu’il lui propose le personnage. Il accepte – et nous l’en remercions. Car Poelvoorde est drôle, oui, mais surtout si mélancolique, si touchant. Il nous transporte dans sa vision poétique du monde, le sourire aux lèvres, certes, mais le cœur attendri. Et Vincent Lacoste ? C’était lui ou personne. Ils sont amis depuis 10 ans, « on a démarré ensemble, moi avec LOL, lui avec Les Beaux Gosses. » Ce rôle de Joachim, c’est Vincent. Il l’a écrit pour lui.

Chez Ivan, adolescent de 13 ans un peu étonnant, lumineux mais si porté vers le vague à l’âme, on aime penser y retrouver un Félix Moati plus jeune. Chez Joachim, adulte en devenir, cœur brisé et rêves bridés, les doutes de notre réalisateur. Et chez Joseph, alors ? Un peu de lui, ses peurs à venir, et puis de son père. « Il ne faut pas avoir peur de parler de soi », dit Moati, que l’on découvre aussi touchant que son film.

Paris, trois hommes, une jeune femme drôle, fine, pleine de grâce en la personne d’Esther, jouée par Anaïs Demoustier et son air malicieux. Mais pas dupe. Deux Fils est un de ces films qui rend heureux. Il donne ce supplément d’envie de vie, que le cinéma nous offre de temps en temps. Un peu d’espoir. Une lueur.

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