L’Irlande était le pays à l’honneur au Festival du Film d’Animation d’Annecy.

Et quand on pense à l’Irlande, on pense immédiatement au très beau Brendan et le Secret de Kells. Son producteur, et co-fondateur avec Tomm Moore du studio Cartoon Saloon, était présent et a bien voulu répondre à mes questions.
Presque les pieds dans l’eau, au bord du lac, nous avons donc évoqué son métier de jeune producteur mais aussi Brendan ainsi que le nouveau long-métrage sur lequel Tomm travaille actuellement et qu’on attend de pieds fermes : Songs of the Sea.

Brendan et le Secret de Kells est disponible en blu-ray et DVD chez France Télévisions Distribution.

Quel a été votre implication dans le développement de Brendan et le Secret de Kells ?
Tomm Moore et moi avons créé Cartoon Saloon ensemble. J’ai étudié l’animation avec lui à la fac. Et quand on a monté le studio, il fallait un “vendeur-voyageur” alors j’ai pris logiquement la casquette de producteur. Il fallait trouver des financements et présenter le projet dans différents festivals comme celui-ci à Annecy. Je suis en quelques sortes devenu la voix de la société.

Ca veut dire que vous n’étiez pas producteur avant l’aventure Cartoon Saloon ?
Non, pas du tout. J’étais animateur et illustrateur. Je fais toujours un peu de dessin mais j’ai dû vite m’intéresser au monde des affaires pour produire notre série télé Skung Fu ainsi que Brendan et le Secret de Kells. Ca prend désormais tout mon temps.

Comment est né Brendan et le Secret de Kells ? Qui a eu l’idée en premier ?
L’idée vient de Tomm et d’Aidan Harte. C’est une vieille idée qui s’appelait Rebelle à la base et pour laquelle on avait fait un trailer en 2000 je crois. Didier Brunner et Viviane Vanfleteren, les producteurs français et belges, s’en sont emparés et nous ont aidé.
L’idée vient donc de cette vieille histoire par Tomm et Aidan. Puis Aidan est parti travailler sur la série Skunk Fu, que j’ai produis aussi, et Tomm s’est attelé à Brendan. L’histoire a pas mal changé depuis.

Quelle a été votre réaction quand ils vous ont proposé le projet ?
On ne savait pas ce que ça allait donner. Quand on est sorti de la fac, avec des amis qui voulaient travailler sur un beau projet plutôt que d’aller faire du graphisme ou des jeux vidéo, on s’est dit qu’on pouvait en faire quelque chose. Un long ou un court métrage, on ne savait pas trop.
On ne savait rien non plus de l’industrie du film, ce qui était probablement une bonne chose ! Si on avait su à quel point ce serait difficile d’avoir de l’argent pour monter le projet, on aura sans doute jamais commencé ! On était un peu naïf, on est arrivé au MipCom avec un trailer et là on a découvert les dangers du métier. Mais on a trouvé des gens très bien comme Didier Brunner pour nous aider.

Est-ce que la nomination à l’Oscar a changé des choses aussi bien pour vendre le film que pour vous au quotidien ?
C’était bien d’être nominé, c’était une telle surprise. Honnêtement, ça a été très bon pour le film aux USA. En Europe, il était déjà sorti depuis longtemps donc ça n’a pas eu autant d’impact.
Outre Atlantique, c’était très bien pour le distributeur et les partenaires. Mais il y a tellement de gens impliqués là-bas que tous les revenus ne sont pas retournés aux producteurs.
La nomination, finalement, c’était un peu une distraction pour nous car on a fait un grand voyage aux USA, on a rencontré beaucoup d’agences pour parler du film et de Songs of the Sea, le prochain. Ca n’a pas vraiment abouti et on est retourné à notre manière de faire, comme on sait le faire, avec des moyens et des finances européens.
C’était une distraction mais en même temps c’était super pour le studio car ca a attiré la lumière sur nous, et même sur d’autres studios irlandais. C’était bien pour ça même si financièrement ça n’a finalement pas servi à grand chose.

Vous faites de l’animation traditionnelle à une époque où on est envahit par la 3D. Comment faites-vous pour survivre ?
Je ne pense pas qu’il y ait tant de 3D mais qu’il y a encore beaucoup de studios qui font de l’animation classique et qu’il y a encore un public pour ça. Nous n’avons pas eu de problèmes à ce niveau là.
Et puis nous sommes en train de faire un court en images 3D. Ce qui nous importe, c’est le design, pas tant que ça soit en 2D ou 3D. Le Secret de Kells et Songs of the Sea sont en 2D mais ça ne doit pas nous empêcher de songer à l’animation 3D. Qui plus est, nous avons choisi la 2D pour ces films là car ça nous semblait bien plus adapté à la narration.

La culture irlandaise semble très importante pour votre studio. Est-ce important pour vous qu’un film irlandais soit emprunt de culture celtique ?
Pas vraiment, on parle juste de ce qu’on connait. Si Tomm essayait de faire un film à l’américaine, ce serait un peu bizarre même si nos cultures sont proches (c’est sans doute d’ailleurs pour ça que Le Secret de Kells a bien fonctionné là-bas).
Songs of the Sea se déroule en Irlande dans les années 80 et c’est une époque que Tomm connait bien. D’ailleurs, l’un des personnages est comme lui au même âge. On utilise l’Irlande car c’est un pays qui a une incroyable culture mythologique. On fait ça de la même manière que Miyazaki se base sur la culture japonaise pour faire ses films, même s’il a des histoires fortes et parfois internationales.

Que pouvez-vous nous dire de Songs of the Sea, votre prochain long-métrage ?
Tomm Moore est à Annecy mais ça s’est décidé à la dernière minute car il travaille sur le film. Aujourd’hui on a 20 minutes du film qui sont storyboardées environ, 20 minutes du premier acte sur lequel on travaille encore et qui sont basées sur le script définitif. Il travaille avec deux storyboarders dont Adrien Merigeau qui était chargé des décors sur le Secret de Kells et qui travaille sur les visuels depuis plusieurs mois.
On est encore au stade de la pré-production et il reste du travail pour vraiment se lancer dans la production. On d’abord finit les designs de personnages et de décors et les storyboards. Ca avance.

Pouvez-vous me parler de l’histoire ?
L’histoire est très “famille”, une famille déchirée d’ailleurs parce que la maman a disparu. Le personnage principal s’appelle Ben, il a dix ans et il a une petite soeur qui s’appelle Saoirse et qui ne parle pas. Lors de son anniversaire, elle découvre qu’elle a une peau de phoque. Elle va donc au bord de la mer et se transforme en bébé phoque. Elle découvre en fait qu’elle est une Selkie, un personnage issu de la mythologie irlandaise et écossaise [comme dans le film Ondine, de Neil Jordan] et qu’elle a un rôle important dans l’univers des fées en Irlande.
C’est à la fois une histoire familiale se déroulant dans les années 80 en Irlande mais aussi une histoire très imprégnée de culture mythologique puisqu’ils vont traverser l’Irlande de Dublin à la cote Ouest en une nuit et rencontrer de nombreuses créatures fantastiques en chemin. Elle découvrira aussi qui est réellement sa mère.
C’est une belle histoire que je crois être plus universelle que Brendan et le Secret de Kells, qui était historique et irlandaise. Là, c’est une vraie histoire de famille avec de l’action.

Combien de temps vous faut-il à partir de maintenant pour finir le projet ?
Deux ans à peu près. On aimerait une sortie autour de mars 2014. Le mois prochain, on saura si on toutes les finances nécessaires et à partir de là, il y aura deux ans de travail.

Vous travaillez aussi sur un projet intitulé Bluebeard
Bluebeard est un film en cours de développement réalisé par Nora Twomey. Elle est en train d’écrire l’histoire. Et il pourrait être partiellement en live, peut-être un mix entre animation et vrais acteurs.

Comment choisissez-vous les projets que Cartoon Saloon va développer ?
C’est difficile car il y a beaucoup de gens créatifs au studio, avec des idées… C’est donc difficile pour nous de prendre en plus des idées qui viendraient de l’extérieur.
Je lis des scénarios et on a travaillé sur quelques co-productions comme Jean de la Lune ou encore L’Apprenti Père Noel avec Gaumont. Ca nous permet de nous impliquer sur de beaux projets sans avoir à quitter l’Irlande. On fera surement d’autres co-productions du même genre, ce qui permet aussi à Tomm et Nora de travailler tranquillement de leur coté.
On préfère d’abord choisir un bon réalisateur avec qui on aimerait travailler et voir ce qu’on peut faire ensemble plutôt que de choisir une histoire et de trouver quelqu’un pour la faire. C’est vraiment très important pour nous de travailler avec des gens du métier qu’on connait.

Et vous ? Vous m’avez dit être animateur. Vous ne voulez pas réaliser un film ?
J’y pense. J’ai travaillé sur le tout début du scénario de Songs of the Sea et j’y ai pris beaucoup de plaisir. J’ai apporté quelques observations au processus de création, tout en étant en dehors de la production. C’était un regard neuf sur le travail en cours.
J’ai aussi travaillé sur une série d’animation irlandaise avec un comédien qu’on peut entendre dans Rebelle, où j’ai fais quelques dessins conceptuels. Et puis je fais encore quelques dessins pour des journaux.

Vous travaillez avec beaucoup de Français que ça soit dans la production ou même dans la musique avec Bruno Coulais. Vous avez une connexion particulière avec la France ?
On prend beaucoup de stagiaires français qui continuent à travailler avec nous, et qui viennent pour la plupart des Gobelins comme Jean-Baptiste Vandamme ou Lily Bernard. On aussi beaucoup de gens qui viennent du Danemark.
La co-production est française aussi. C’est comme ça qu’on a rencontré Bruno Coulais, via Didier Brunner. Il a ensuite pu travailler avec Kila sur la musique, ce qu’il a beaucoup aimé et qu’il refera sur Songs of the Sea ! Il a vraiment aimé faire ça, à tel point qu’il a accepté de le faire en étant moins payé que d’habitude. Il n’a pas eu le salaire qu’il aurait eu en travaillant sur un grand film de studio.

Si on veut découvrir l’animation irlandaise, que nous recommanderiez vous ?
A vrai dire, il n’y a pas beaucoup de films d’animation irlandais. La plupart de nos studios travaillent en co-productions. Mais il y a beaucoup de courts métrages et quelques séries. Je peux vous recommander de jeter un oeil à la série Cosmo, crée par Jason Tammemagi et le studio Monster Animation.


Cosmo

Quel est votre film d’animation préféré ?
C’est difficile de n’en choisir qu’un. Et puis j’ai une préférence pour les courts-métrages comme Le Moine et le Poisson, La Vieille Dame et les Pigeons [court-métrage de Sylvain Chomet]. Mais si je devais citer un long, ce serait Mon Voisin Totoro. Le niveau émotionnel du film est ce qu’on essaye d’atteindre avec Songs of the Sea.

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